Un enterrement à Paris.

Mme Ginette Boyer dans son restaurant "Le Petit Tonneau"

Mme Ginette Boyer dans son restaurant "Le Petit Tonneau"

Je connais deux tableaux célèbres d’enterrement. Le premier, c’est l’enterrement du Comte d’Orgaz du Greco, qui date du 17ème siècle, le second, c’est l’enterrement à Ornans de Gustave Courbet qui date du milieu du 19ème siècle.

Dans le premier tableau, les deux personnages du centre regardent vers le ciel.

Dans le second tableau, celui de l’enterrement de Courbet, les personnages principaux regardent vers la terre.

J’ai été, il y un mois, à un enterrement à Paris au cours duquel j’ai souvent songé à ces deux tableaux et au temps qui passe.

Il s’agissait des funérailles de Mme Ginette Boyer, propriétaire du restaurant « Le Petit Tonneau », rue Surcouf à Paris.

Cela fait une trentaine d’années que mon épouse et moi-même le fréquentions à chacun de nos passages.

Il y avait moins de vingt couverts. C’est un tout petit endroit, mais la cuisine y était miraculeuse.

Mme Boyer appartenait à une culture où la cuisine est quelque chose qui se respecte et que l’on respecte.

Mme Boyer partait tous les jours entre quatre et cinq heures du matin pour s’approvisionner à Rungis, ce ventre de Paris qui a remplacé les Halles.

C’est dire si tout était frais ! Et ce d’autant plus que tout était préparé par Mme Boyer, seule, maîtresse absolue de sa cuisine. On pourrait même peut-être, en ce qui la concerne, employer le terme de « dictateur ». Rien n’échappait à son autorité sourcilleuse.

Mais il y avait beaucoup plus que la cuisine. Il y avait une chose extraordinaire : une vraie convivialité !

Etant donné l’étroitesse des lieux et la qualité de l’accueil, il arrivait toujours un moment, au cours du repas, où, de table en table, on se mettait à parler.

Vous vous rendez compte de ce miracle ! Les gens se parlaient les uns les autres !

Je me souviendrais souvent de ce vieux Monsieur de 90 ans avec qui j’entamais, vers 3 heures de l’après-midi, une conversation où il m’apprenait qu’il était bassiste au Cabaret russe « L’Etoile rouge de Moscou », et qu’il était l’un des réfugiés ayant fui la Révolution bolchevique.

Je garde aussi le souvenir d’un repas où mon voisin américain, s’émerveillant de mon nœud papillon réalisé par une artiste belge, je le lui offris.

Il y avait également des habitués avec lesquels, forcément, on bavardait.

N’étions-nous pas tous des habitués de Mme Boyer ?

La messe de funérailles eut lieu dans une église située à quelques minutes à pied du restaurant.

Il y avait une petite centaine de personnes, dont un habitant de Floride ayant fait spécialement le déplacement.

Au cours de cette messe, en observant les gens, je constatais que dans cet immense Paris, il existe une vie de quartier, et que Paris n’est qu’une addition de villages.

Mais je percevais aussi qu’avec Madame Boyer, c’était une part de la culture française, dans ce qu’elle a de plus humain, qui disparaissait.

C’était à la France d’Amélie Poulain à qui nous disions au revoir.

Mme Boyer ne sera pas, ne pourra pas être remplacée. Elle appartient à un monde, à une culture qui disparaissent à jamais.

Bien sûr, il faut regarder vers l’avenir, mais, parfois, en tournant la tête, les yeux s’emplissent de larmes.

merry_hermanus@yahoo.com


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