Allocution de Merry HERMANUS à l’occasion de son retrait de la vie politique jettoise.

       Jette, 7 décembre 2012

Difficile, très difficile de dire au revoir !

D’abord,  parce que je n’ai pas l’habitude, c’est la première fois qu’il m’arrive d’adresser un au revoir définitif. 

Ensuite, il faut éviter le pathétique, le ridicule, deux écueils communs dans ce genre de circonstancesC’est une longue aventure qui se termine ici ce soir.

Je suis arrivé à Jette en 1962 pour rejoindre les Jeunes Gardes socialistes qui se réunissaient dans le grenier non chauffé de notre ancien local, le bien nommé « Jan Sus. »

En 1964, je serais  exclu du PSB avec tous les membres des JGS, mais rassurez- vous, nous n’étions pas très nombreux.  Je ne repris ma carte au PSB qu’en 1970, d’abord à Laeken, puis enfin en 1971 à Jette.

De cette date à ce jour, j’en ai vu des visages, des départs, des retours, des ambitions, justifiées ou non, des espoirs, des déceptionsJe ramènerais  le PS au pouvoir à Jette  après les élections de 1976.

Pendant des dizaines d’années,  nous sommes allés le 1er mai déposer une fleur sur la tombe de nos camarades disparus.  Cela paraissait ennuyeux à beaucoup et ça l’était !  Cependant,  cette brève cérémonie permettait de faire le lien avec notre passé.  Et vous le savez, il est toujours utile de savoir d’où l’on vient pour tenter de savoir où l’on va !

Ma vie professionnelle m’a permis de ne jamais avoir l’impression de travailler tant ce que je faisais me plaisait.  C’est une chance rare de se lever chaque matin avec enthousiasme.

Puis vinrent les épreuves.  Des visages amis se transformaient en hideux dénonciateurs, des gens que je supposais intelligents ne comprenant pas que leur lâcheté les accablait et pire encore, les disqualifiait à tout jamais aux yeux exigeants de l’Histoire.  Certains éternels donneurs de leçons à l’intransigeance doctrinale sourcilleuse, au verbe haut, à peine effleurés par les  Affaires, s’effondraient comme de vulgaires poupées de chiffon.  Je retrouvais le fier orateur d’hier tétanisé par la peur, pitoyable lapin pris dans les phares judiciaires.

Je découvris alors le  monde sous un autre jour, il se fit en moi une inattendue inversion des valeurs.  A l’échelle de mon estime, je gagnais quelques crans quand beaucoup d’autres parmi les plus grands se retrouvaient à zéro !  La vérité des hommes m’apparaissait dans son obscène nudité dominée par la peur et la médiocrité.  Je ressentis  ce que de nombreuses femmes perçoivent lorsqu’elles découvrent que l’homme qu’elles ont adulé n’est pas celui qu’elles pensaient être.  Une énorme déception, un effondrement.

Moi aussi, je m’étais trompé d’histoire d’amour, je pensais que tous partageaient mon illusion lyrique d’un romantisme militant et je me retrouvais confronté à la peur de chefs de bureaux  craignant pour leur prochaine promotion.  Un gouffre.

Il est vrai que beaucoup de ceux qui alors ont cédé face à l’orage n’ont pas eu l’immense bonheur d’avoir Mireille, Alexandra, Caroline, Gaëlle et Louise Michel à leurs côtés. Quel réconfort ce fut moi de pouvoir compter sur mes beaux enfants, Frank et Isabelle.  Ce fut une inexpugnable forteresse faite de chaleur, d’amour, d’espoir.  Leurs yeux à tous me disaient «  tout cela n’est pas important, seul notre bonheur compte. »  Grâce à cela, les outrages qu’on m’a fait subir, les sanctions qu’une Justice de mauvaise rencontre a cru m’imposer furent en réalité un sacre, où finalement ce furent ceux qui avaient jugé qui furent condamnés par deux fois, excusez du peu,  par la Cour européenne des Droits de l’homme.  Il m’a été rapporté qu’un Président de la Cour de cassation et qu’un avocat général en avaient mal dormi.  Vous pouvez imaginer combien j’en fus accablé !

Mireille, avec un courage inouï, s’est battue pendant dix ans pour me permettre de retrouver mon mandat d’échevin en 2006.  Elle fit un travail exceptionnel au CPAS et chose encore plus exceptionnelle, les centaines de gens qu’elle a aidés à travers tout ne l’avaient pas oubliée dix ans plus tard.

Reprenant mes fonctions au collège avec joie, je suis immédiatement confronté à tout ce que j’ai toujours détesté.  Une médiocrité glauque, contente de soi, de celle où l’on croit résoudre les problèmes quand on appelle un groupe de travail « task force. »    Des situations où l’ami du bourgmestre,  gestionnaire d’une étrange ASBL deux fois condamné au civil, accumulant des dettes gigantesques  ne paye pas les taxes dues à la commune depuis plus de 10 ans, et ne respecte aucune de ses obligations contractuelles,  alors que des dizaines de  mères de famille devant 15 e. et plus tard 50 e. se voient  traînées sans pitié devant les tribunaux.  L’ami du bourgmestre lui, peut, comme au Moyen-âge, payer ses loyers en nature.   Je découvre une gestion totalement opaque, il n’existe aucun indicateur de courriers, de nombreux dossiers me sont purement et simplement cachés.  Mes dizaines de lettres à la Tutelle n’y feront rien !  Les alarmes incendies ne fonctionnent pas partout dans les écoles, les exercices requis par la loi n’ont pas lieu, billevesées, tout cela ne compte pas, ne pèse rien face au mensonge.

Il m’était humainement impossible d’accepter et de me taire face à tant d’injustice et de chaos.

Me taire aurait été faire mentir tout ce pourquoi j’avais agi pendant toute ma vie, car pour paraphraser Marx, je crois que s’il faut comprendre le monde, il faut surtout le changer !

J’ai évidemment d’abord essayé de faire évoluer les choses.  Je me suis immédiatement heurté à l’omerta partagée à différents niveaux.  Je n’ai donc plus eu d’autre choix que d’être à mon corps défendant le miroir de l’incompétence de ces gens avec qui j’étais contraint de vivre et dont le seul talent est le mensonge.  Citant Jules Renard, j’insiste « Le mensonge c’est leur règle héréditaire.  Ils ne s’appliquent qu’à bien mentir, c’est leur supériorité. »  Sur ce terrain,  ils sont imbattables.

Je le conçois, mon attitude fut intolérable, impardonnable. Béart l’a chanté « le premier qui dit la vérité doit être assassiné. »  Cette hypothèse a dû être envisagée parmi beaucoup d’autres.

Vous le voyez, malgré tout, je l’ai échappé belle.  Vivant,  je le suis toujours.

Au collège, j’avais la sensation physique de me salir, en rentrant je prenais immédiatement une douche.  Pourtant depuis Juin 2007, plus personne ne me donnait de poignée de main.  Ambiance étonnante de haines cuites et de jalousie aux dents jaunes.  Ces  tricheries permanentes, ces dissimulations malhabiles, souvent stupides, me blessaient.   On tenta de me faire taire, On instrumentalisa la Justice, en vain…jusqu’à la fin de la campagne électorale, je fus leur cauchemar.

Jusqu’au bout, je dénonçais les scandales comme les travaux de l’Avenue Woeste  dont la presse découvre maintenant l’étrange chaos.  Contrairement à ce que d’aucuns laissent entendre, le combat n’est pas encore terminé.

 N’était-il pas vrai cependant que perdre un combat n’est rien à l’égard de la fierté de l’avoir mené ?  On comprendra que la fin des élections communales,  donc de mandat à Jette, fut pour Mireille et moi une immense joie, une véritable libération mettant fin aux six années les plus pénibles de ma vie professionnelle.  Je quittais enfin l’atmosphère méphitique des égouts communaux pour retrouver l’oxygène pure d’une vie sereine et tranquille.

Le pire pour ces gens qui m’ont diffamé, honteusement mis en cause ma famille, harcelé pendant 6 ans, c’est que le bonheur des autres leur fait horreur, sans doute, tant ils ont du mal à supporter ce qu’ils sont.  Et, qu’ils n’ont pu pendant cette période, malheur suprême, s’empêcher d’admirer ce qu’ils haïssaient.  Leur condamnation à eux est perpétuelle, car c’est à perpétuité qu’ils sont condamnés à vivre avec ce qu’ils sont et c’est apparemment un enfer.

Il est vrai,  comme Patrick Roegiers l’écrit dans « Le bonheur des Belges » que « La vérité de l’histoire n’est pas ce qui a eu lieu mais ce qu’on en dit. »   Néanmoins, s’il est vrai que ce n’est qu’au cinéma que le Héros triomphe toujours, il faut aussi savoir attendre, attendre et attendre pour voir enfin surgir la vérité.

Mes épreuves m’ont permis de constater que la perte d’un pouvoir aussi petit soit-il est une magnifique machine à faire le tri des amis et des connaissances, et Dieu sait si j’en ai eu des amis qui n’étaient que des connaissances, le tri fut terrible, définitif mais salutaire et bienfaisant.

Il y a une 20aine d’années, Moureaux avait réuni un groupe de travail en vue de rafraîchir notre idéologie par trop poussiéreuse.  Nous étions une trentaine.  Je décidais de faire une communication sur le bonheur.  Je ne récoltais que des sourires méprisants, apitoyés. 

Comment venir parler de bonheur ?  Aucun sens !

Pourtant ,  Cools,  en 1978, avait terminé un discours lors d’un congrès en conseillant aux militants, lors du choix toujours délicat de mandataires, de choisir des gens heureux, ayant le goût du bonheur.

Il y a deux ans,  Di Rupo fera tout un discours sur le bonheur sous des tonnerres d’applaudissements. Le bonheur était devenu une idée neuve au PS !

Après 36 ans de présence dans le combat socialiste à Jette, que reste-t-il ?

Peu de choses, sinon une chose essentielle.  Mais d’abord je vous dois un aveu.  Je n’ai jamais, jamais eu le moindre goût pour le sous sous-nationalisme communal.  Aimer Jette parce que c’est Jette n’a pour moi aucun sens.  Ce que j’aime, ceux que je respecte profondément, ce sont les gens.  J’ai toujours eu cette volonté de connaître les autres, de les comprendre et d’essayer de les aimer. 

Mon cœur se serre lorsque je reconnais dans la rue tel concitoyen jettois ou non que je croisais naguère, vigoureux, altier, la démarche fière.  Puis j’ai vu au fil du temps le même homme se vouter, puis marcher avec une canne ; enfin, je ne l’ai plus vu du tout !  C’est ce vieux couple, toujours uni,  toujours ensemble,  faisant leurs courses au Miroir, la main dans la main, je les vois, année après année,  la démarche maintenant hésitante, la respiration de plus en plus courte, la vue troublée et puis,  et puis,  je n’en revois plus qu’un, celui-là ne vit plus, il survit, c’est tout !

Ah ! Oui ! Les gens m’intéressent, le récit de leur vie me passionne, leurs espoirs, leurs angoisses sont souvent les miennes, ou me touchent.  C’est pourquoi j’aime tant passer une heure le dimanche au Sportwereld, j’y découvre des destins étonnants, passionnants..  Toutes ces vies croisées, tous ces destins n’auront pas fait partie d’un méprisable magasin d’accessoires, tous auront compté, tous auront été importants.  C’est cet amour des gens  qui fut, qui est le moteur principal de ma vie.

Alors que reste-t-il ?

Une chose m’a manquée  lorsque j’ai quitté mes fonctions d’échevin de l’Instruction publique, c’est le regard des enfants.  J’allais de temps en temps dans les classes et j’observais ces regards, ces grands yeux ouverts  sur l’avenir du monde, sur leur avenir.  J’avais toujours exigé qu’il y ait des fêtes des prix clôturant l’année scolaire avec  relief.  Beaucoup trouvaient cela inutile.  Voyant tous ces visages passer devant moi, je ne pouvais m’empêcher de songer à l’avenir de tous ces enfants qui nous étaient confiés, à notre gigantesque responsabilité.  Après mon départ, cette fête des prix fut supprimée.  Aujourd’hui,  la chose se passe dans chaque école, quasi à la sauvette, les enfants reçoivent leurs résultats à la sauvette, les parents ont depuis longtemps désertés cette triste comédie.  C’est pitoyable mais tellement significatif de l’abandon moral et politique dans lequel se trouve l’enseignement à Bruxelles.

Voici ce qui reste,

A la fin de la première période de près de vingt ans où j’ai exercé les fonctions d’échevin de l’instruction publique, je croisais un jour,  chaussée de Jette, une jeune femme d’origine maghrébine, elle traversait la chaussée venant face à moi de biais.  J’eus le temps de l’observer et de la reconnaître.  C’était une ancienne élève de nos écoles communales, chaque année, je l’avais rencontrée à différentes occasions.  Voilà qu’après 10 ou 15 ans,  je la retrouve, jeune femme, belle, épanouie, un magnifique sourire à la vie que sans nul doute elle va mordre à pleines dents, des yeux illuminés par la flamme de l’espoir du bonheur.   Nous n’échangeâmes que quelques mots,  elle travaillait, elle allait se marier.

Maintenant que pour moi l’avenir n’est plus ce qu’il était, voilà ce que j’emporte pour toujours avec moi, ce qui me reste d’éminemment précieux, c’est ce regard,  cette foi  dans l’avenir, ces yeux emplis de joie et de bonheur qui me disent que peut-être je n’ai pas été totalement inutile.

 HERMANUS, A.M.

 merry_hermanus@yahoo.com 

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