Visages de femmes… sans voile, ni burqa.

Deux visages de femmes me hantent depuis fort longtemps, non hantent ne correspond pas à ma réalité, je dirais plutôt que ces visages m’accompagnent… témoignages atroces du temps vécu !

Le premier… une toute jeune femme, les yeux baignés de larmes, tient dans son poing gauche le coin  d’un immense drapeau chilien, ce 25 Septembre 1973…quatorze jours après la mort d’Allende… quatorze jours qu’on assassine dans les rues de Santiago de Chili, quatorze jours que les villes du Chili se transforment en abattoirs, quatorze jours que les stades sont des prisons, quatorze jours que Pinochet, monstrueuse, vorace mouche assoiffée de sang humain portant lunettes solaires, a détruit la démocratie !  Comme le cri d’une démocratie qu’on massacre, l’immense poète Pablo Neruda, est mort douze jours après le coup d’état.  Protestation ultime !  Face à celui qui n’utilisait que les mots, le fasciste Pinochet n’a pas osé interdire l’enterrement de cette prodigieuse voix du peuple chilien, du peuple chilien libre !  La jeune femme qui serre de toutes ses forces le drapeau fait partie du cortège accompagnant le cercueil du poète.  Il leur en a fallu du courage à ceux qui marchent là !  Ils savent que les criminels les scrutent, n’attendent, goguenards, ricanant, qu’un signal pour les matraquer, les torturer, les fusiller… Ceux qui défilent là, ont tous des amis déjà arrêtés, disparus, engloutis, avalés dans la nuit, ombre noire enveloppant le Chili !
La caméra suit longuement le cortège, s’attarde sur les jeunes femmes qui soutiennent les quatre coins de l’immense drapeau du pays martyre… gros plan sur celle qui se tient à droite à l’avant de l’étendard… ses joues parcourues de larmes, elle crie… voix mécanique, monocorde « un peuple uni jamais ne sera vaincu »…ses yeux hurlent qu’elle sait qu’elle est déjà vaincue… que ce défilé est aussi celui de sa défaite… pas de colère, pas de haine… le vide du regard de l’agneau face au couteau du boucher !  Non ! Pinochet n’a pas pu interdire le cortège… mais il sait que chacun des participants est à sa merci, que leur courage est celui des désespérés, ceux pour qui la mort sera l’ultime, l’amère victoire !  Souvent, cette jeune fille apparaît à ma mémoire… Qu’est-elle devenue ?  A-t-elle pu, miraculeusement survivre, échapper aux assassins qui attendaient au bord des trottoirs ?   Oui ! C’est vrai, elle avait le visage des vaincus… mais de ceux qui vous crient que l’espoir ne disparaît jamais !  Que l’espoir existe « contre tout espoir. »  « Qu’un peuple uni jamais ne sera vaincu. »  Que jamais personne n’étouffera la soif de liberté dans le cœur des hommes… et ce jour-là, cette toute petite jeune femme était le visage de la  liberté… elle le sera à jamais !

Kaboul, fin 1988, les Russes organisent leur retrait d’Afghanistan.  Leur guerre fut un sanglant échec !  Les talibans sont aux portes de la capitale.  Une équipe de journaliste a pu se faufiler dans ce malheureux pays.  La télévision diffuse l’interview d’une femme d’une quarantaine d’années, elle est devant l’entrée d’un hôpital, appuyée sur le capot d’un gros camion soviétique.  Elle est nue tête, magnifiques, abondants cheveux que l’on devine noirs, elle porte un blouson militaire sur un pantalon foncé, grosses chaussures aux pieds.  Elle explique qu’elle est infirmière dans l’hôpital dont on aperçoit le couloir où entrent sans cesse des éclopés.  La victoire des talibans ne fait de doute pour personne, les Soviétiques auront disparu d’ici quelques semaines ou au plus quelques mois.  Le journaliste ose la question « qu’allez-vous devenir après le départ des troupes russes ? »  La jeune femme reste silencieuse un long moment, les silences à la télévision sont insupportables… faut que ça parle tout le temps, le silence c’est la rupture des conventions… inacceptables !  Le journaliste répète sa question, « qu’allez-vous devenir ? »  Elle répond qu’elle n’en sait rien… Le journaliste passe à autre chose !  Cherche une autre personne à interviewer… curieux rôle que celui de témoin des tragédies… qui veut nous les faire vivre en direct si possible… qui laisse derrière lui de futurs cadavres lui ayant fourni la matière d’une « excellente émission » !  Certains journalistes doivent vivre d’horribles cauchemars dans lesquels dansent les visages mutilés de la foule des victimes qu’ils ont interrogées.  Cette infirmière afghane réapparaît, elle aussi, souvent dans mon esprit… moi aussi je me pose la question, qu’est-elle devenue depuis vingt-huit ans ?  A-t-elle survécu au règne monstrueux des talibans, aux raids de l’aviation américaine, aux conflits des seigneurs de la guerre ?  A-t-elle été contrainte de se recouvrir d’une épouvantable burqa ?  A-t-elle payé de sa vie sa liberté de femme ?   Oui !  Quand j’entends évoquer l’Afghanistan c’est d’abord à cette femme, à son abondante chevelure, admirable de lucidité, de courage, que je pense !

Impossible de ne pas évoquer un autre groupe de femmes.  1921 ou 1922, une enthousiaste équipe de cinéastes soviétiques se rue sur l’une des contrées les plus reculées de l’immense empire… maintenant soviétique ; la guerre civile vient d’être, au prix de millions de morts, gagnée, le pouvoir communiste s’installe dans la joie, la volonté de créer un monde nouveau, une nouvelle société, des femmes et des hommes d’un nouveau type, d’une égalité totale… le monde va découvrir que l’on peut bâtir une société de Justice, de Fraternité étendue à tous, que la pauvreté va disparaître, que l’éducation irriguera le moindre centimètre carré de cet immense pays, ce sera la concrétisation de la formule de Lénine « la cuisinière et l’électrification. »  La patrie du socialisme scientifique est en train de naître.  Qui étaient ces cinéastes des temps héroïques, ces contemporains de John Reed, des « Dix jours qui ébranlèrent le monde » ?  Etaient-ce les frères Vassiliev, Eisenstein ou Guerassimov ?  Je n’en sais plus rien !  J’ai vu plusieurs fois le film réalisé au Kazakhstan, Turkménistan ou Tadjikistan… peu importe !  Ces fous de cinéma apportaient échevelés, riants, avec leurs bobines, leurs étranges petites boites à manivelle, le progrès, la liberté… Ambassadeurs exaltés, discourant sans cesse du paradis soviétique en construction.  Qu’ont-ils filmés ?  Un groupe de femmes, une petite vingtaine, portant la Burqa, englouties totalement dans cet affreux sac, visage disparu derrière l’effrayant grillage.  On les voit assemblées, hésitantes puis gagnées par la soif de liberté, de progrès, d’espoir d’un monde meilleur, elles virevoltent, soulèvent leur infâme vêtement, le passe au-dessus de la tête, émergent riantes, joyeuses de leur sépulcre, jettent les linges de leur soumission sur une charrette à bras, conduisent les dépouilles vers un grand feu, y jettent les linges de leur ignoble servitude… leurs chaines disparaissent en larges volutes de fumée… le socialisme a triomphé de la domination séculaire qui enfermait les femmes sous des monceaux de tissus… enfin elles deviennent des citoyennes… mieux encore des citoyennes soviétiques.  Rires, chansons, joies, danses, toutes exultent, visages en gros plan, yeux magnifiques maquillés, cheveux agités par le vent et les danses… oui la liberté et la joie respirent dans ces images !  Les cinéastes ont filmé le progrès en marche… ils peuvent l’âme sereine reprendre leur train blindé, rejoindre Moscou la rouge, développer les films, les projeter partout, montrer que la patrie soviétique libère aussi les femmes du pire des esclavages… celui des pères et des maris ! La dernière colonie de l’homme n’est-elle pas la femme !  On n’apprendra, censure communiste oblige, qu’une fois les équipes moscovites parties, les femmes apparues dans le film furent rassemblées… et brûlées vives !  La liberté n’avait fait que passer, ne s’était pas attardée dans ces contrées reculées de l’empire soviétique !  Qu’importe !  Le film existait, pendant des décennies il prouvera que le socialisme scientifique libère aussi les femmes.

Comment ne pas penser à ces deux visages, à ces femmes brûlées vives, alors qu’aujourd’hui il se trouve à la gauche du spectre politique des gens pour se faire les champions du port du voile, qui comme chacun le sait… «… serait une démarche volontaire et libre des femmes qui le portent… un choix, une démarche autonome » tout comme celles qui subitement ne peuvent se baigner qu’en burkini!  Je passe par compassion sur ceux qui, si un groupe d’électeurs suffisamment nombreux se mettait un os dans le nez, trouveraient ce geste « sexy » « culturel » « digne de respect », moisson électorale oblige…communautarisme avant tout… sinon plus d’électeur et pire que tout plus d’élu !  Je demande, je prie, je supplie les femmes et les hommes de gauche de comprendre, de réfléchir à ce que signifie ces signes de soumission des femmes, à ce que ces gestes remettent en cause… je leur demande de ne pas tourner le dos à nos valeurs, de songer à cette jeune Chilienne à ses larmes face au fascisme triomphant, à cette infirmière Afghane parfaitement lucide sur le sort qui l’attendait, à ces femmes brûlées vives en 1921 car elles avaient cru que l’heure de la délivrance était arrivée. Ce sont ces visages que vous trahissez, que vous méprisez en vous faisant les hérauts d’un islamo-gauchisme délirant et …suicidaire !  Suicidaire car le retour vers l’obscurantisme sera sans fin, sans limite, les interdits religieux s’ajoutant comme un ignoble mille-feuille, une exigence suivant l’autre !  Songez à ces visages plutôt qu’à vos résultats électoraux !  Songez à l’avenir plutôt qu’à un retour vers le pire des passés !  Posez- vous la question, croyez-vous que ce soit par hasard que Delacroix peignant « La liberté guidant le peuple » met en avant une femme le sein nu ?  Là où les femmes ne sont pas libres, il ne peut y avoir de liberté pour personne !

 

2 réponses à “Visages de femmes… sans voile, ni burqa.

  1. Cher Monsieur Hermanus, c’est toujours avec plaisir de lire vos billets. Me permettez-vous de le partager sur Facebook?

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  2. Bien sur, avec plaisir
    Merci de m’avoir lu et merci pour votre appréciation
    Bien à vous

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