Quand la RTBF réouvre la bouche de fer de Venise.

« …la presse est trop souvent un miroir faussé, où les évènements et les hommes nous apparaissent déformés, grandis, rapetissés, suivant le cas. »  Marguerite Yourcenar

 « …on peut et doit tout écrire – sauf des dénonciations. »  Anton Tchekhov

« Un homme qui trouve naturel de dénoncer des hommes ne peut avoir notre conception de l’humain. »  Jean-Paul Sartre

Mardi 12 Décembre 2017, dix-neuf heures cinquante, apparaît sur l’écran de mon étrange lucarne, branchée  RTBF,  un jeune, vibrionnant journaliste, nerveux, limite de la transe… normal,  il connaît ses quelques minutes de notoriété dont parlait Andy Warhol… la notoriété cette fausse monnaie de l’intelligence… et puis il doit y avoir papa et maman qui regardent, applaudissent le fiston… peut-être une petite larme au coin de l’œil… il passe dans le poste !

Pensez donc !  Il est question d’une ASBL montoise subventionnée, dirigée par les Lafosse père et fils, respectivement ancien bourgmestre de Mons et actuel échevin de la cité du Doudou.  Ils sont accusés d’avoir utilisé cette institution pour mener leurs petits… et grands tripotages politiques.  Suit un carnaval express, apparaît une conseillère communale écolo, habillée comme un personnage de la « Petite maison dans la prairie » teintes d’automne, ne lui manque que le serre-tête, signe de ralliement des manifestantes contre le mariage gay… elle dit que c’est pas bien… qu’il faut la transparence… propos pour concours de Miss France… et l’eau ça mouille… et la guerre c’est mal.

Vient ensuite Mr. Bouchez ah ! Mr Bouchez !  Kennedy ou… Lecanuet de Mons-Borinage, dents blanches, haleine fraîche, propre sur lui, étrange caricature de lui-même dont on se demande combien de temps il lui faut  le matin pour se décoiffer aussi artistiquement ; curieux comme ce jeune homme ressemble déjà à sa future marionnette… promesse d’une grande carrière assurément, sauf si par un mauvais jour son marionnettiste le trahit.

Intervient alors l’inévitable tentative de faire parler les présumés coupables…hypocrite fausse naïveté du journaliste qui leur téléphone, leur a-t-il précisé qu’ils étaient enregistrés ?… oui… non, après tout, le téléspectateur s’en fiche,
il entend les borborygmes du père Lafosse s’emportant tout de suite, menaçant, éructant, évoquant la calomnie puis devient inaudible… il n’a rien compris…
il était inaudible quoi qu’il dise !  Après, trois témoignages anonymes, seules les mains des accusatrices sont filmées, les voix légèrement, maladroitement modifiées, vient enfin le clou du vaudeville,  excellent crescendo… montage impeccable… progression de l’intrigue, du grand art… de patronage ; on passe un enregistrement de la voix du fils Lafosse où celui-ci explique… sans doute devant des gens de toute confiance… que l’ASBL sert le Parti, qu’elle est politisée etc…
et le journaliste de préciser que l’enregistrement date d’il y a un an.
Voilà donc, la reine des preuves comme disent les professeurs de droit, l’aveu… l’implacable aveu, Lafosse père et fils sont à poil… et c’est pas beau à voir… même la carte du parti ne peut plus, cache sexe dérisoire, ridicule, obsolète, cacher leurs turpitudes, dont plus personne après l’émission ne pourra dire que celles-ci sont « supposées » !

Voilà,  Missa ite est, la messe est dite, les catéchumènes peuvent parcourir les champs, les bois, les villes pour répandre la bonne parole; la justice n’a qu’à se baisser, ramasser les morceaux, assembler les témoignages et hop là…condamner… de l’impeccable, du sur mesure… un vrai travail d’auxiliaire de justice.

Ceux qui suivent mon blog et que je remercie chaleureusement de me lire, savent que ma réaction n’a rien à voir avec le fait qu’il s’agit ici d’une « affaire » socialiste.  Ils savent que je ne ménage pas mes critiques à l’égard des mortifères dérives du PS, d’ailleurs certains muets du sérail ne cachent pas que je devrais me taire définitivement… ceux-là sont impatients, qu’ils se rassurent cela finira bien par arriver !

Ma réaction eût été la même s’il se fut agi de De Decker, majestueux papillon englué dans le caramel Kazakh ou de Milquet, parangon des vertus citoyennes, entourée de la petite dizaine de collaborateurs dont un juge d’instruction a conclu qu’ils étaient engagés uniquement pour aider la ministre de l’Intérieur dans sa campagne électorale !  Non !  La question essentielle n’est pas là, des vaudevilles, la RTBF nous en a déjà servis et des meilleurs, non !

Ce qui m’a effaré, c’est ce qui a suivi la fin de la séquence.  Le gentil présentateur, vous savez celui qui ponctue ses annonces en baissant ses chastes paupières, suivi d’un sourire à peine esquissé, tête penchée en avant vers la caméra, l’air d’un moine repu, ce beau-fils idéal annonça que si vous aussi vous aviez, vous aussi téléspectateurs lambda, des cas de ce type à dénoncer, il vous suffisait d’écrire ou de téléphoner à « Scan », nom de l’émission, autrement dit la bouche de fer télévisuelle.  N’ayant pas pris de note, je ne peux jurer qu’il a utilisé le verbe dénoncer mais l’idée est bien celle-là.  Pas de doute…

C’est cela qui me paraît  gravissime, l’encouragement à dénoncer.

Dans la Venise des doges, il y avait sur certaines places, à des coins de rue, de grosses plaques de fer, un lion y apparaissait rugissant, gueule ouverte, menaçant ; c’est dans l’ouverture au centre de cette redoutable bouche que les « bons citoyens » pouvaient glisser leurs billets, anonymement bien sûr, pour dénoncer leurs semblables… et surtout ceux qui les gênaient.

Et bien ! voilà ce qu’est à mes yeux cette émission et l’appel qui a suivi, la réouverture télévisuelle de la bouche de fer vénitienne.  Après « balance ton porc », c’est balance à la RTBF ton voisin… qui doit bien trafiquer quelque chose, il a une plus belle voiture, c’est « balance ton chômeur » il triche ce salaud, part en vacances,  c’est « balance ton médecin » certainement un fraudeur etc.  Vous ferez de l’audience… garanti !

Dans l’Allemagne nazie, il y eut un film sur un jeune hitlerjugend assassiné par de méchants communistes qu’il avait dénoncés. De même dans la Russie soviétique, un jeune Komsomol soit disant tué par son père, contre-révolutionnaire, devint un héros avec statues, livres et tout le reste afin d’inciter les enfants à dénoncer leurs parents trop tièdes à l’égard du paradis soviétique.  Les nazis eux payaient les dénonciateurs, autant pour un résistant, autant pour un Juif, il existait un tarif de l’ignominie, de la veulerie.  On le sait, l’occupation fut un temps béni pour ceux qui voulaient dénoncer un voisin, un mari gênant, une femme volage… les services de la Gestapo étaient submergés, eux-mêmes écœurés. Déjà, chez nous, les services fiscaux acceptent et retiennent les dénonciations.

La séquence de la RTBF s’inscrit donc dans un mouvement qui va en s’accélérant, celui de la perte de nos libertés, de nos valeurs, nous entrons dans une société de délations et de surveillances ; la vague terroriste que nous subissons n’a rien fait pour arranger les choses.  Chacun surveillera son prochain comme dans l’Allemagne communiste, la sinistre RDA, ou pour une population de dix-sept millions d’habitants, il y avait des centaines de milliers d’indicateurs bénévoles ou non !

Question : la RTBF envisagera-t-elle de rémunérer les “annonceurs” d’affaires les plus puantes… il y aura-t-il un p’tit bonus si l’affaire débouche sur des condamnations pénales… avec gradation de la rémunération en fonction de l’ampleur de la sanction… allez il y aurait du beurre à se faire !
Des nouvelles carrières en perspective !

Faites confiance à votre voisin… la jalousie aux dents jaunes aura toujours quelque chose à dénoncer !  Merci la RTBF !

2 réponses à “Quand la RTBF réouvre la bouche de fer de Venise.

  1. jeanberger44

    Les codes déontologiques de journalisme, depuis celui de Lisbonne, interdisent et condamnent de même que la législation belge toute forme de délation. C’est pourquoi ce journaliste doit être puni par son rédacteur en chef et par le directeur de l’information politique de la R.T.B.F. Jean-Pierre Jacqmain. Si de telles dérives ne devaient pas être écartées ni condamnées, nos journaux d’informations télévisuelles institutionnaliseront des pratiques strictement prohibées. Ces journalises sont donc bel et bien occupés à raviver et à rallumer les braises de ces flammes (que je croyais éteintes) que les feux nazis avaient allumés pour brûler tous les livres de Kafka, notamment!

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  2. Merci de m’avoir lu. J’espère que ta santé s’améliore.

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