APRÈS LA LECTURE DE “SAPIENS”

Yuval Noah Harari « Sapiens » Albin Michel 2015

Mon cher Willy, Il me faut d’abord te remercier de m’avoir prêté ce livre que sans ton initiative, je n’aurai jamais lu. Je te demande pardon pour les notes que j’ai prises en marge. Elles sont bien trop nombreuses. Mais tu m’as dit à de multiples reprises que cela ne te choquait pas, que cela faisait partie de la vie du livre. D’emblée, je t’avoue que ce livre m’a beaucoup énervé car il est basé sur une philosophie d’un pessimisme absolu que je juge fort dangereuse car mortifère. Je vais essayer de te le démontrer. Encore une remarque générale. Cet ouvrage a été écrit en hébreu mais toutes ses références appartiennent pour nonante pourcents au monde anglo-saxon. Il n’est que très rarement question de chercheurs, de savants, d’inventions issues du monde latin. Je pense que Pasteur n’y est même pas mentionné. Cela n’enlève évidemment rien à la valeur des noms cités par l’auteur. Mais il s’agit d’un curieux ethnocentrisme pour une étude qui se veut « une brève histoire de l’humanité. » (Je note l’absence d’index et de références bibliographiques à part quelques notes de bas de page)

Analyse.

D’abord, la thèse du grand remplacement des Néanderthaliens par les Sapiens me semble marquée par les débats d’une cuisante actualité. En fait, on n’en sait rien.

Mythes ou valeurs.

Pendant les deux tiers du livre, il utilise le mot mythe là où il pourrait utiliser celui de valeur. C’est significatif du défaut fondamental que j’observe à savoir celui d’une négation du monde des idées au profit d’une vision totalement mécaniste de l’homme et de son évolution. Là réside pour moi l’élément essentiel avec lequel je suis en total opposition aux thèses de ce livre. Déterminisme biologique. Pour lui le déterminisme biologique domine toujours chez le Sapiens que nous sommes. Il néglige totalement les facteurs affectifs, les valeurs immatérielles, sa vision est, encore pour notre époque, totalement mécaniste. Déterminé encore aujourd’hui exclusivement par les facteurs biologiques ? Et que fait-il de la pilule anticonceptionnelle ? Et de mille autres découvertes qui justement ont permis aux Sapiens de se dégager de la gangue, de l’oppression de l’enfer du déterminisme biologique. Que fait-il des antibiotiques qui ont sauvé sans doute des dizaines de millions de vies, faisant ainsi la nique au déterminisme biologique. Très significativement, il n’évoque les concepts de Progrès et d’Avenir que fort loin dans son exposé. Il est clair qu’il ne connaît pas les analyses philosophiques de Mona Ozouf sur ces deux concepts essentiels dans l’évolution de l’humanité.

L’agriculture – Un piège – La plus grande escroquerie de l’histoire. Lisant ces lignes on ne peut s’empêcher de penser au « paradis perdu » des chasseurs-cueilleurs. Mais jamais il ne leur confère de sentiments. Aimaient-ils leurs enfants, souffraient-ils de les voir mourir dans de grandes proportions ? Rien ! C’est comme si les sentiments, l’intellect n’avaient pas existé. Or, c’est là l’essence même de l’humanité, sauf à nier celui-ci, en laissant entendre que l’homme n’est régi que par la biologie et qu’on est toujours dans le stimulus-réponse de ce bon vieux Pavlov ! Il évoque les mythes partagés mais pourquoi ne parle-t-il pas de valeurs partagées. C’est simple, les valeurs impliquent une construction intellectuelle de nature supérieure qu’apparemment l’auteur refuse à une bonne part de l’humanité.

Hammourabi et 1776.

Page 136, il compare le code d’Hammourabi à l’action des pères fondateurs des USA. Il nie l’existence de valeurs universelles. Or, ces valeurs universelles existent. Elles sont effectivement une construction humaine issue de l’évolution de la conscience de l’humanité et de la valeur…la valeur incommensurable de chacune de ses composantes. Afin d’asseoir sa démonstration il confond les éléments physiques ou biologiques avec les valeurs morales. Encore une fois, il est dans une vision purement mécaniste du monde et refuse de voir le monde des idées. Il est amusant quand il écrit lui-même que ce qu’il affirme va mettre de nombreux lecteurs en colère…il a raison. Comment ne pas être en colère quand il écrit que « la liberté n’existe que dans l’imagination des hommes. » Non ! Toute l’histoire des idées, notion dont il ne parle jamais, prouve le contraire. S’il veut dire que la liberté n’est pas donnée initialement à l’homme, d’accord, on ne la trouve pas dans notre berceau. Mais cela ne veut pas dire que c’est une œuvre d’imagination. C’est une lente progression, une prise de conscience, une lutte permanente vers le bonheur ou plus prosaïquement une lutte contre le malheur et la souffrance ! Qu’il ne cite pas beaucoup non plus. Ces chapitres me font penser à ces religieux qui pendant des siècles ont recherché la place de l’âme dans le corps humain. Avec une telle philosophie, jamais Einstein n’aurait découvert la relativité, ni Fleming les antibiotiques, ni Pasteur les microbes. Peut-être auraient-ils été d’excellents chasseurs-cueilleurs dont l’âge moyen n’aurait pas dépassé avec énormément de chance 30 ou 40 ans.

Page 142. Il évoque les mythes, mais pourquoi donc se refuse-t-il a évoquer le mot valeur ?

Page 143. Il fait une comparaison entre l’homme d’aujourd’hui et les bonobos. Je soutiens totalement le darwinisme mais comparer l’homme du XXIème siècle avec les bonobos n’a que peu de sens. Une fois de plus, il ne tient pas compte du substrat culturel et de ce que le monde des idées a apporté à l’humanité. Jamais il ne semble prendre en compte le monde des idées qui par définition marque la différence entre le monde des humains et celui des animaux.

Page 146. Il fait preuve d’une effroyable vision malthusienne et donc pessimiste de l’humanité. Il ignore, une nouvelle fois, la notion de progrès. Il refuse de voir l’avenir de l’homme comme infini. Son pessimisme m’apparaît comme ontologique à toute sa démonstration.

Page 148. Il compare l’homme à l’abeille « elles n’ont pas d’avocates ». Quel sens cela a-t-il de comparer un insecte agissant sur base de l’instinct ordonné dans ses gênes et l’homme dont l’esprit lui a donné la liberté d’agir selon ses pulsions… ou bien de leur résister. Là est toute la différence, une fois de plus c’est l’élément spirituel qu’il refuse de voir.

Page 168. Il considère que les hiérarchies dans les sociétés sont issues de l’imaginaire. Non ! Elles ressortent toujours d’un rapport de forces physiques ou intellectuelles. Sens et genres.

Page 180. Là il se place dans le sens du vent, bien dans l’air de l’époque. Physiologiquement qui peut nier que les femmes sont différentes des hommes. Je ne fais aucunement allusion à la structure ni aux fonctions sociales. Comment l’humanité se serait perpétuée ? Cependant, derrière cette affirmation conforme au politiquement correct se cache une nouvelle fois une pensée malthusienne et surtout une soif de retour au « paradis perdu » où là, c’est vrai il n’était pas question de genre, d’homosexualité, ni d’ailleurs de sexualité, ni bien sûr de procréation – mais qu’est-ce que son « paradis perdu » devait être ennuyeux ! Une fois de plus, il est pris la main dans le sac d’un pessimisme total…toutefois non dénué d’un grand humour, j’y reviendrai. Page 195. Comment admettre qu’il qualifie la culture de « réseau d’instincts artificiels » C’est énorme…la Culture un réseau d’instincts…Les bras m’en tombent.

Page 197. Il aborde enfin, il était temps, les valeurs. Il affirme que liberté et égalité s’opposent. J’en suis totalement d’accord. C’es d’ailleurs une des failles essentielles du marxisme que de ne pas avoir tenu compte de cette opposition. En imposant l’égalité on limite toujours la liberté, jusqu’à la supprimer !

Page 198. Il se révèle marxiste en affirmant que l’Histoire a une direction, ce qui m’apparaît en totale contradiction avec tout ce qu’il a écrit précédemment.

Page 207. Quand il évoque le rôle unificateur de l’argent, il adopte à nouveau une vision marxiste où l’infrastructure domine et façonne la superstructure s’imposant à tous les rapports sociaux. Je serais curieux de savoir si l’auteur est conscient de cette étonnante filiation ?

Page 228. Évoquant la colonisation, il parle entre autres de « L’empire belge » bizarre !

Page 245. Il écrit que depuis le XXIème siècle le nationalisme perd du terrain. C’est à se demander s’il lit les journaux. On assiste au contraire à une effroyable renaissance des nationalismes. France, Le Pen fait 30 pourcent, le Brexit de GB, la Pologne, la Hongrie, la Turquie, « L’America first » de Trump etc, etc.

Page 364. Une nouvelle fois, il ne tient pas compte des aspects spirituels, sa vision est mécaniste et malthusienne, niant tout le reste qui précisément fait l’Humanité. Pour moi…et beaucoup d’autres, le manque de confiance dans l’avenir…est du au suicide collectif dans la boucherie de 14-18, à Auschwitz et Hiroshima. A partir de là, les masses on perdu confiance dans l’Avenir et le Progrès.

Page 369. Curieusement, il oublie le facteur religieux de la prédestination propre à Calvin. La relation entre capitalisme et protestantisme a été largement étudiée par Max Weber. La réussite terrestre annonçant la réussite céleste.

Page 389. Quand il évoque « le gâteau économique » il s’inscrit dans le pessimisme écologique bien dans l’air du temps, à la limite des peurs millénaristes. Mais je pose une question, quand votre enfant a besoin d’un antibiotique, quand on vous soigne pour un cancer, quand on vous fait subir une IRM ou un Scanner…n’êtes-vous pas content que des chercheurs aient cru en la capacité de progresser… ?

Page 492. On découvre cette phrase, il s’agit de L’Epilogue. « Par malheur, le règne de Sapiens n’a pas produit grand-chose dont nous puissions être fiers ». C’est vraiment énorme. Cette ordure de Louis–Ferdinand Céline a exprimé la même chose quand il écrit « C’est naître qu’il aurait pas fallu ! François-René de Chateaubriand écrit, de façon beaucoup plus policée, la même chose au début des « Mémoires d’outre-tombe » quand il explique qu’il aurait préféré ne pas naître. Mais avec cette phrase scandaleuse, la boucle est bouclée, l’agriculture est d’après lui « un piège » tendu aux chasseurs cueilleurs d’il y a -8.500 ans. « La plus grande escroquerie de l’histoire. » Ah ! Bon ! Depuis, on n’a rien fait dont on peut être fier ! En fait, il a besoin d’un Dieu qui lui donnera la direction afin de rejoindre le paradis perdu des chasseurs-cueilleurs. Ce qui se dégage, c’est une méfiance envers l’homme…qui n’a rien fait dont on peut être fier… Voilà des conclusions d’un pessimisme inévitable quand on nie toute spiritualité, tout sentiment ! Il aurait pu mettre en exergue de son livre cet aphorisme de Cioran “ Objection à la science, ce monde ne mérite pas d’être connu.” Je pense exactement le contraire !

Je me réclame du vieux positivisme. Je m’émerveille de bénéficier de l’eau courante. Je sais tout ce que doit l’humanité au génie humain…tiens voilà un terme qu’il n’utilise jamais ! Depuis l’invention de la roue, de la brouette, du collier d’épaule pour les animaux de trait, de l’imprimerie, de la machine à vapeur, de l’utilisation de l’électricité, de l’aviation, des vaccins, la découverte des microbes, les transfusions, la radiographie, le téléphone, la télévision, les transplantations rénales, cardiaques, l’usage de l’insuline pour les diabétiques, la victoire contre la peste, le choléra, la tuberculose, la poliomyélite…etc…Voyons, rien dont le Sapiens puisse être fier ? Bien sûr, la nature humaine évolue moins vite que les miracles scientifiques qu’elle produit mais après Auschwitz il y eut Nuremberg, il y eut l’ONU, il y a la limitation des armes nucléaires. Malgré les peurs millénaristes et la pression des sectes écologistes la famine recule dans le monde, les chiffres sont formels. L’âge moyen augmente constamment dans les pays développés, avec un bémol pour les USA au cours des deux dernières années. Mais pour moi, c’est là le critère absolu. Il est vrai que « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » écrivant déjà Rabelais au XVI. Bien sûr, chaque progrès de l’humanité apporte de nouveaux problèmes. Mais si le monde occidental, celui où les droits de l’homme sont nés et constamment revendiqués oublie ses valeurs, nie ses immenses succès, nous laisserons la place à la barbarie. Ce ne sera pas le retour vers le paradis perdu mais dans les ténèbres de la barbarie.

Voilà mon cher Willy, les réflexions que m’inspire ce livre. Je te suis vraiment reconnaissant de m’avoir permis de le lire car il m’a permis de bien recentrer ma position…J’ai toujours su pourquoi je me battais…ce livre m’a permis de mieux me faire percevoir de quoi est faite ma colonne vertébrale. Ah ! Encore un mot, l’auteur fait souvent preuve de beaucoup d’humour, ce dont je suis tu le sais, malheureusement incapable. Et l’humour compte pour beaucoup dans ce livre…et dans son spectaculaire succès. Je t’embrasse Merry 24 Mai 2018

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