Le décès de Philippe Moureaux

Lettre à un ami qui ne l’était plus !

Merde alors…Philippe te voilà mort…plus de réconciliation possible – Acta fabula est – la pièce est jouée, tu as quitté la scène.

C’est terminé ! 1970 – 2004, trente-quatre ans d’étroites collaborations, voilà les dates qui encadrent une amitié…la nôtre, faite de réflexions au Club recherche socialiste, de luttes au côté d’André Cools pour la présidence du parti, de ton arrivée à Molenbeek où je t’avais pris par la main alors qu’André Cools te voulait député de Namur, de ta première élection communale ratée, de ton maintien dans cette section difficile, de l’acquisition du premier local, des permanences sociales tenues avec abnégation jour après jour par Mireille, Claudine et quelques autres, du financement de tes campagnes, des mille et un moments qui font la vie politique dans ses grandeurs et dans sa sordide médiocrité. Je parle d’amitié, j’ose user de ce mot effroyablement galvaudé car au cœur de l’affaire INUSOP lorsque nous parlions dans la nuit devant la porte de ton domicile pour éviter les micros, réels ou fantasmés, tu me disais, à cette époque, que j’étais ton « meilleur ami ». Dans un film d’Orson Welles de 1955, Monsieur Arkadin, l’une des scènes montre les deux protagonistes se promenant dans les allées d’un cimetière, sur chaque tombe deux noms et deux dates très proches. L’un des deux hommes s’étonne, l’autre lui répond qu’il s’agit de la sépulture des amitiés, les dates…ne sont jamais fort éloignées. Ils devisaient au cœur du gigantesque cimetière des amitiés mortes ! C’est dans ce même film qu’il est fait mention de la parabole de la grenouille et du scorpion. Celui-ci doit franchir une rivière et sollicite la grenouille en lui proposant de passer le cours d’eau sur son dos. La grenouille objecte qu’elle sera piquée et mourra. Le scorpion répond que c’est idiot car s’il la pique il mourra aussi. La grenouille, rassurée par cette évidence, accepte. Au milieu de la rivière le scorpion enfonce son dard dans le dos visqueux de la grenouille. Celle-ci mourante demande pourquoi ce geste mortel et le scorpion de répondre : « – désolé, c’est dans ma nature ». J’en ai tant vu des gens incapable de réfréner leur nature…La politique est une effrayante école de la nature humaine…il n’y a pas que les scorpions qui piquent. Le film d’Orson Welles fut un échec commercial, on changea même le titre pour tenter d’attirer le spectateur, « Dossiers secrets », pas plus de succès ! Mais rien que pour cette nécropole des amitiés, il méritait de passer à la postérité. J’ai dû le voir au début des années soixante, il m’a marqué, surtout j’ai pu constater l’exactitude de la constatation faite dans les allées du cimetière. Les amitiés sont courtes…qui a écrit que l’amitié est une embarcation qui par beau temps peu transporter une foule de gens mais qui par gros temps ne peut en transporter qu’une ?

J’ai déjà écrit dans « L’Ami encombrant » tout ce qui nous a opposé à partir de cette nuit de tempête du 24 Mars 2004 où j’ai perçu que tu avais traversé le miroir, basculé d’un côté de l’histoire que j’estimais infréquentable. J’y ai évoqué l’homme…l’homme, nu, seul face à l’épreuve quand il était dépouillé, de l’autorité, des ors, des splendeurs et des oripeaux des charges qu’il exerçait…et que n’existait plus que l’angoisse…la peur primale face à l’avenir qu’il ne contrôlait pas, face à la possible déchéance sociale. Ce n’est pas le moment d’y revenir.

Je suis de ceux pour qui la mort n’a rien de sacré, elle ne transforme pas la brute en agneau, le menteur en saint, le salaud en gentil garçon. J’ai depuis longtemps compris qu’aux enterrements on pleure d’abord sur soi, celui qu’on enterre n’est que le prétexte de son propre désarroi face à l’inéluctabilité des terribles lois de la nature. Donc ta mort ne change rien, pas un iota aux reproches qu’à longueur de lignes je t’ai faits ou que je t’ai hurlés lors de cette terrible nuit de Mars. Mais avoir vécu avec toi plus de trente ans…tiens au passage j’observe que notre cohabitation a été plus longue qu’avec chacune de tes compagnes, ça compte non ! m’a permis de te voir sur les tribunes, sur les tréteaux, dans les assemblées générales, les conférences, au conseil des ministres quand j’étais secrétaire de la concertation gouvernement-exécutifs mais aussi dans ta vérité d’homme de tous les jours au milieu des drames et des joies. Ainsi, je me souviens du petit discours que je fis à l’occasion la naissance de Catherine. J’étais chef de cabinet et tes collaborateurs avaient offert un parc où pourrait s’ébattre le bambin. Je me rappelle y avoir dit qu’au-delà de la politique, il y avait les réalités profondes de la vie, de celles qui font la vie elle-même, qu’avec celles-là on ne pouvait pas tricher, mentir ou jouer comme on le fait en politique. Je fus témoin à tes côtés des multiples crises politiques qui émaillèrent les années 1973 à 1988…ta déception de ne pas être ministre en 1978 et de devoir assumer la pénible charge de chef de cabinet de Spitaels, tu dus prendre deux mois de repos pour t’en remettre, deux mois pendant lesquels je te remplaçais comme chef de cabinet du Vice premier Spitaels, tout en étant Chef de cabinet de Robert Urbain au PTT ; puis ta joie d’être ministre de l’Intérieur dans le gouvernement suivant. Et alors que le PS valsait dans l’opposition au fédéral en décembre 1981, c’est moi qui t’annonçais que Spitaels te désignait en qualité de Ministre Président de la Communauté française. Impossible d’évoquer toutes les joies, toutes le peines vécues de concert. Ce fut une belle, une grande aventure…dont il n’y a rien à regretter

Aujourd’hui, au moment où mon épouse m’annonce : « Merry ! Moureaux est mort », l’image qui m’envahit est celle de ton regard embué de larmes au moment où nous apprenions la mort du général Sokay, un ami exemplaire, qui fut ton chef de cabinet au ministère de l’Intérieur. A ce moment précis, tu étais debout derrière ton bureau, les yeux vides, le visage rouge, submergé par l’émotion, incapable de parler. Colérique, irascible et rigide certes mais tu étais n’était pas que cela. J’ai toujours observé, sans jamais te le dire, que tes colères étaient celle d’un enfant meurtri, d’un enfant blessé dont les plaies ne se sont jamais refermées. Tu appartenais à cette malheureuse cohorte de ceux qui ne guérissent jamais de leur enfance. Tes colères étaient celles de l’enfant qui se perçoit incompris donc méprisé, qui ne supporte plus le regard des autres et explose pour tenter d’exister quand même…et qui dans chacun de ses gestes…croit rompre avec son milieu…se croyant condamné à en faire en permanence la preuve. Oui, Philippe tu étais un homme fragile, en réalité peu sûr de lui…ce qu’il fallait à tout prix cacher, d’où les colères tentant de masquer cette faiblesse par du bruit et de la fureur, le doute te paraissait une faiblesse. Tu étais de ceux qui aimaient avec douleur, hésitant à engager leur affection de crainte d’être meurtri, qui comprenaient mal les femmes…qui peut-être au fond d’eux craignaient ces mystérieuses créatures…mères et maîtresses…pour beaucoup d’hommes incompréhensible addition…de sublimes qualités. Depuis fort longtemps je pense que ce dernier trait de personnalité explique ton être profond…explique une part essentielle de ton histoire, de tes comportements parfois explosifs parfois éthérés.

Enfin, André Cools parut, non, fit irruption dans ta vie, j’ai envie d’écrire éruption car il s’agissait bien d’un volcan et quel volcan. Le fils du notaire rencontre Zeus, la foudre dans les mains, le verbe éructant comme un fulgurant Falstaff wallon. Brutalement ta vie prend des couleurs…adieux les vieux papiers de papa, les grimoires du prof d’histoire, la capucinière laïque de l’ULB…c’est la vraie vie qui déboule pleine de bruits, de fureurs…la vrai vie enfin ! L’adolescent révolté rencontrait celui qui incarnait tout ce que jusqu’ici il n’avait découvert que dans les livres…un homme un vrai…aimant la vie…qui la consommait, sous toutes ses formes, sans les retenues « de bon goût » de la grande bourgeoisie hypocrite où tu es né, où tu as grandi, qui se foutait de ne pas lever le petit doigt de la main droite quand il buvait du thé…enfin un type, un mec, un dur, un basané, un tatoué qui ne croyait pas que les rince-doigts font les mains propres. Avec lui les odeurs de la vie allaient changer…on allait passer des eaux de Cologne proprettes, du petit garçon bien peigné, aux parfums lourds, enivrants, envoûtants…aux odeurs fortes de la vie. Avec Cools tu plongeais dans la vraie vie…tu quittais ce qui n’avait été qu’une existence. Tu avais, enfin, un père à ta dimension, un père qui te confortait dans tes révoltes d’enfant…suprême gratification, il donnait corps à tes rêves.

Tu es resté fidèle à cette enfance, c’est à la fois magnifique mais, dans ton cas, ce fut aussi une prison car le réel, cette énervante réalité de la vie, n’était plus celle qui te révoltait dans ton enfance. Cette enfance, cette adolescence hyper protégée ne t’avait en rien appris à affronter, ou simplement à être confronté aux terrifiants pépins du réel. Il te faudra devenir bourgmestre de Molenbeek pour découvrir ce qu’est la vraie pauvreté, la pauvreté dégradante, la misère…celle de la gueule ouverte…où bouffer est une lutte de tous les jours, en un mot le lumpen prolétariat que tu ne connaissais que par tes lectures…que l’on lit dans une chambre douillette à l’abris des horreurs, des cris, des fragrances d’ordures des immenses détresses sociales. Et là, miracle… les immigrés apparurent, ils entraient dans l’image, ils donnaient vie à tes rêves, peuplaient un monde que jusque-là tu n’avais que tenté d’imaginer…Terrible charge pour eux que de combler tes rêves idéologiques…les mots devenaient réalité…tu allais pouvoir agir, pétrir la glaise sociale…tu avais enfin « tes pauvres. » Le choc de la rencontre de Cools fut tel que jamais tu ne le tutoyas, tu employais un vous majestatif, qui loin de t’éloigner, créait entre lui et toi une extraordinaire proximité puisque tu étais le seul, l’unique à le vouvoyer, tu étais donc l’élu ! Le fils de Zeus ! Ta vie prenait un sens, une direction…le sommet du parti…mais le sort guettait, impitoyable, ricaneur, attendant le moment propice pour imposer par deux coups de feu, l’un dans la tête, l’autre dans la gorge de Cools, un effroyable zigzag au destin programmé.

C’est Simonet qui t’avait découvert alors qu’il était président du Conseil d’administration de l’ULB, il te présenta à Nicole Delruelles et à Cools. Etonnant que Simonet et toi ayez souffert de la même affection à la main droite qui vous déformait le petit doigt et l’annulaire…peut-être qu’un crétin complotiste y aurait vu le signe de l’appartenance à une autre planète comme dans “les Envahisseurs”, célèbre série télévisée américaine des années soixante ?

La mort d’André Cools fut un ébranlement terrible, un drame absolu. A l’enterrement, je regardais ton visage. Mis à part la famille d’André Cools écrasée de chagrin, toi seul dans l’immense cohorte des funérailles, par tes larmes, les hoquets de ta poitrine, ta démarche hésitante, tes yeux fous de douleur, montrait combien cette horreur marquait pour toi le vide absolu, le gouffre d’un destin qui tel un poulet au cou tranché court encore…à gauche…à droite, bat des ailes, pour finir par s’abattre dans une traînée sanglante. Sur toi aussi vont se déverser les seaux de larmes toutes prêtes, sur mesure, calibrées tiptop, livrées dans l’emballage de la tristesse sur commande des hommages officiels…de celles qu’on pourra sans doute bientôt commander sur Amazon…pour cinq minutes de larmes sincères ( les plus chères ) tapez 1, pour cinq minutes de larmes hypocrites ( on a du stock ) tapez deux 2, pour cinq minutes de larmes indifférentes ( stock immense ) tapez 3. Onkelinx en a déjà fourni le parfait exemple dans l’un des sinistres JT de le RTBF. Ces mots-là me font vomir, ils sont insultants de banalité tant ils sont éloignés de la vérité, de la solitude des hommes face à la mort. C’est face à cette vérité-là, si on dispose encore d’assez de force qu’un homme peut comprendre ce qu’il a, ou n’a pas été, ce qu’il a réussi ou ce qu’il a raté…la vérité…enfin l’ultime, la seule qui compte…la terrible vérité de la dernière minute. Moi, ce qui me reste de toi aujourd’hui, alors que le temps et la mort sculptent ton monument funéraire, au-delà de nos immenses différents, c’est ta fragilité d’enfant blessé, ton regard plein de larmes. Je songe à cette superbe chanson de Léo Ferré “Le Temps du tango” où le poète constate si justement : “chacun son tour d’aller au bal, faut pas que ce soit toujours aux mêmes ”. Pour toi les lumières sont éteintes, “la boule de cristal ne balance plus au quatre coin du bal son manège d’étoiles filantes”…un dernier clac…le dernier clic de l’ultime interrupteur que la mort ferme…la salle est vide, tous sont sortis, amis, ennemis, flatteurs, insulteurs, cauteleux, femmes amoureuses, envieux, courageux, ladres, militants sincères, généreux, rigolards, ambitieux, désintéressés, jaloux aux dents jaunes, ceux qui ont tout donné, ceux qui t’ont tout sacrifié, ceux qui étaient prêts à payer pour se vendre, ceux qui prostituaient leur femme pour une promotion, les naïfs, les tendres, les brutaux, les idéologues, les gentils, les affairistes déguisés en militants…les militants déguisés en gestionnaires…tous ont dansé autour de toi, beaucoup ont dansé grâce à toi…ronde de l’humanité, ronde des hommes, ronde de la vie…les lampions du bal sont éteints…tu es seul dans la nuit de l’éternité…c’est fini ! Hermanus Auguste Merry 17 Décembre 2018

 

2 réponses à “Le décès de Philippe Moureaux

  1. C’est un texte d’écrivain! Pascal V

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  2. Cher Pascal,
    Merci pour cette appréciation trop élogieuse mais qui, tu le comprends, me touche et m’émeut.
    j’espère te revoir bientôt
    Merry

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