Mort d’une Institutrice

                                                   Myriam De Weerdt

                                     La mort d’une institutrice en colère 

                                  « La mort quelle horrible mode de renouvellement des générations. » Jules Michelet

 Étrange que l’on soit toujours stupéfait de la mort de ceux qui comme vous ont atteint l’âge où le temps qui passe c’est le temps qui reste. Impossible pourtant de ne pas ressentir le choc, l’effroi, l’horreur du vide créé par la disparition d‘une femme qu’on a côtoyée pendant quarante-deux ans, avec qui on a partagé les peines, les joies, les triomphes et les échecs.

Face à la mort d’un ou d’une très proche, les paroles peinent à exprimer les sentiments. Seul l’écrit, les silences glacés du papier, le glissement triste du crayon sur la feuille blanche, peuvent exprimer la souffrance vraie, celle du ventre qui se tord, du souffle qui se coupe, des larmes qui jaillissent, qu’on ne peut retenir…cette douleur là bloque la parole. Les mots prononcés sont déjà un retour à une forme de sociabilité qui trahit la souffrance, trahison, oui, car rien ne peut exprimer l’indicible de la mort, cette chute dans l’infini, dans l’incommunicable.

Comment nous sommes-nous rencontrés ?

Cela devait être dans le courant de 1977, j’avais à peine entamé mon premier mandat d’échevin des finances et de l’instruction publique. Elle était institutrice. Elle vint me rendre visite avec son mari pour m’expliquer ce qu’était son admirable métier mais aussi les difficultés de toutes sortes qu’elle devait, jour après jour, affronter pour défendre cet enseignement public, déjà à l’époque en grand péril. Dès ce moment nous ne nous sommes plus quittés. Elle devint rapidement ma collaboratrice, elle le fut jusqu’à la fin, lorsqu’elle corrigera les scandaleuses fautes d’orthographes qui éclaboussaient mes projets de livre. Je revois, au moment où j’écris ces lignes, son regard réprobateur se tourner vers moi, ses yeux furibonds, m’interpellant devant tant d’irrespect pour les règles de l’écriture.

Une enfance difficile.

Sa jeunesse fut rude, bousculée entre un père trop volage et une mère malade percluse de rhumatismes articulaires aigus. Un enfant au milieu d’un couple à la dérive n’a pas droit au bonheur, surtout si le géniteur pousse la goujaterie jusqu’à s’installer avec une nouvelle compagne dans le même immeuble que son épouse.

Le bonheur d’apprendre, une rencontre solaire.

Excellente élève, Myriam intégra l’école normale de la Ville de Bruxelles. Elle est passionnée par les études mais surtout elle y rencontre une femme exceptionnelle, enseignante très douée mais surtout passeuse de savoirs comme il en existe fort peu, Marthe Vandemeulebroeck, fille de l’un des bourgmestres de Bruxelles. Celle-ci lui ouvre une multitude d’horizons, en Histoire, en sociologie, en littérature. Pour Myriam, c’est une seconde naissance. Elle accède aux rumeurs du temps, d‘un temps qui annonce Mai 68. Myriam est portée par un vent de liberté qui la transportera jusqu’à sa mort. Elle aura l’immense joie, bien des années plus tard, d’avoir Marthe Vandemeulebroeck comme marraine en maçonnerie. Myriam avait trouvé une autre mère, l’une lui avait donné la vie, l’autre lui a donné le Savoir, le goût d’apprendre ce qui est encore plus important…et qui ne la quittera jamais. Marthe lui avait montré les Lumières, ignorant que celles-ci seraient contestées par d’incultes barbares cinquante-cinq ans plus tard et pire encore, jetées par-dessus bord par de médiocres politiciens avides de suffrages…d’où qu’ils viennent.

Un mariage.

C’est éblouie par cette soif de la jeunesse de s’inscrire dans les grands moments du siècle, qu’elle rencontre Marcel. Un très brillant jeune homme, féru de littérature, esprit vif et acéré. Malheureusement quelques années plus tard, malgré leur amour, il sombre dans un atroce désespoir lié à une terrible addiction dont il était l’esclave. Myriam s’est donc retrouvée, après une multitude de tentatives pour le sauver, face à affreux dilemme, soit elle sombrait avec lui, soit elle le quittait. Le cœur meurtri elle choisit cette dernière option mais en gardant toujours un étroit contact, essayant de l’aider. Malgré tout il sombrera définitivement…englouti par ses démons intérieurs.

Institutrice…une nouvelle rencontre.

Myriam commence une vie d’institutrice. L’échevin qui la recrute lui explique qu’il ne l’engagera pas si elle ne s’inscrit pas dans sa formation politique. Ce qu’elle fit avec un profond dégoût pour l’homme et le procédé. Mais là aussi elle rencontre une directrice d’école exceptionnelle, Madame Blangchard. Elle dirige son établissement de façon merveilleuse. Elle enseigne à Myriam les règles de ce métier fabuleux, enseigner. Elle lui inculque cette chose essentielle, la fierté d’enseigner, elle lui fait comprendre l’importance capitale du rôle d’instituteur dans le destin d’un enfant. Jamais Myriam ne l’oubliera. Je fus très heureux de pouvoir en ma qualité d’échevin, comme Myriam le souhaitait, donner le nom de Blangchard, à un groupe scolaire.

C’est à cette époque que je prends conscience que les directions d’école sont nommées sans la moindre vérification des compétences. La nomination étant exclusivement politique. J’ai donc instauré un examen, mis au point par le conseiller pédagogique communal, imposé un jury extérieur. Epreuve particulièrement exigeante. Après quelques années, Myriam présenta cet examen et le réussit brillamment, elle fut nommée directrice d’école. Elle excella dans ce rôle difficile, ne laissant rien passer, ne cédant rien à l’air du temps, au laxisme ambiant. Un seul exemple, à la cour de récréations, certains élèves crachaient systématiquement par terre, Myriam les contraignait à ramasser leur crachat, et tout était à l’avenant. Elle luttait pied à pied pour maintenir la qualité de l’enseignement communal.

A mes côtés.

Elle s’était affiliée à la section locale du PS, elle en devint le moteur. Elle y joua un rôle considérable. Seule aux commandes, elle organisa trente deux bals annuels…croyez-moi pas une mince affaire, trouver des lots pour la tombola, trouver des sponsors, concevoir et imprimer le programme, trouver une salle, l’aménager, la nettoyer avant et après, trouver des militants pour servir, pour couvrir les différents emplois. Un travail de titan dont elle se chargea en maître d’œuvre, sans jamais se plaindre alors qu’elle comme moi, nous détestions cette obligation, indispensable pour financer la section. Pendant vingt ans, elle organisa le marché annuel, transformant notre local en bistrot où elle et d’autres nettoyaient des verres, servaient à boire jusqu’à deux ou trois heures du matin. Mais que ce soit le Bal ou le marché annuel, grâce à elle, ce furent chaque fois des succès, le bal réunissant parfois plus de quatre-cents personnes. En outre, il y eut la multitude des campagnes électorales, affiches, tracts, distributions, collages…un boulot effarant et tous cela sans jamais la moindre sollicitation pour elle, rarissime ! Jamais elle ne demanda la moindre faveur personnelle. Elle s’impliquait par conviction, pour affirmer ce à quoi elle croyait…ce fut sa seule récompense…un monde disparu…assurément !

Une vie à reconstruire.

Après sa séparation, je fus témoin de son extraordinaire vitalité. Myriam possédait une chose beaucoup plus rare qu’on ne le pense, la volonté de vivre, d’exister dans sa plénitude de femme. Elle rencontra Michel Djerjinsky, un homme merveilleux. Avec lui, elle forma un couple où chacun avait son domaine, son autonomie, son espace, sa liberté. Elle adorait les voyages. Elle fit un nombre considérable de visites aux quatre coins du monde, seule ou avec Michel. Son goût de découvrir, de connaître, de savoir, ne se tarit jamais.

Puis il y eut ce terrible coup de téléphone. Myriam appelait à l’aide. En voyage en Grèce, Michel était tombé gravement malade, devait être hospitalisé dès son retour à Bruxelles. Ce fut alors une lutte contre la maladie, deux années, alternant entre espoir et lucidité de l’inéluctable. La mort de Michel fut un choc effroyable, l’horreur taillait sa part dans la vie de Myriam. Solitude, angoisse du vide de l’autre. Mais une fois encore la vie reprit le dessus. Elle fit une nouvelle rencontre, me dit qu’elle était amoureuse de Jean. Avec lui aussi, elle réussit à construire une forme de lien qui n’excluait pas la liberté à laquelle elle tenait tant. A nouveau le bonheur était présent, un bonheur n’occultant pas le souvenir de Michel. Le goût de vivre, d’aimer était le plus fort. Le malheur n’était pas oublié mais il était, grâce à Jean, vaincu.

Elle reprit ses voyages, alternant de grands déplacements avec des séjours en Espagne avec Jean. Je crois que sa dernière grande escapade fut en Mongolie.

A mes côtés…suite et fin.

Bénévolement, elle vécut avec moi la fin de mon parcours politique. Ce furent à la fois des moments pénibles mais aussi à ce point grotesques que nous ne pouvions nous empêcher d’en rire. Nous étions nimbés de mensonges et d’hypocrisies, instaurés en système, où la médiocratie triomphante croyait chaque jour réinventer l’eau chaude…ou plutôt l’eau bénite. Dans ce royaume qu’aurait pu créer Alfred Jarry, nous nous sommes bien amusés des egos gourmés de solennels imbéciles. Cela se termina par un énorme ouf de soulagement ainsi qu’un énorme éclat de rire. Notre bonheur n’est-il pas, comme le dit le Talmud, la plus belle des réponses aux vilénies. Je parie que l’un ou l’autre aura le culot d’être présent aux funérailles…n’était-il pas vrai que ces gens là osent tout…et que c’est même à cela qu’on les reconnait.

La voix et le verbe…et une immense générosité.

Myriam avait le verbe vif, rugueux, exempt de toute afféterie. Elle m’avait dit, il y a une vingtaine d’année : « j’ai décidé de dire maintenant les choses exactement comme je les pense ». Elle ne s’en priva pas. Mais cela ne l’empêchait pas d’avoir un cœur immense. Peu de gens le savent, car elle n’en faisait aucune publicité, Myriam était d’une magnifique générosité. Elle n’hésitait pas à prêter, parfois des sommes énormes, à des gens en grande difficulté. Certains lui rendaient, d’autres oubliaient leur dette. Elle n’avait exigé aucun papier, avait fait confiance sans plus.

C’était un saisissant contraste entre la brutalité du verbe et la douceur du cœur toujours prêt à venir en aide à ceux qui en avaient besoin.

Une Institutrice en colère.

Oui, depuis longtemps, Myriam fut une femme en colère, pire en rage face à la dégradation constante de l’enseignement, à la prolétarisation de ce merveilleux métier. Elle mieux que beaucoup savait combien est dramatique la baisse constante du niveau des formations dispensées. Elle ne le supportait pas ! Folle de rage devant le laxisme et la médiocrité dominante.

Elle calmait un peu sa rage en enseignant bénévolement à des femmes issues de l’immigration, d’abord à Molenbeek ensuite à Anderlecht. Elle adorait cette tâche car non seulement elle s’y sentait utile mais aussi parce qu’elle découvrait ces femmes venues d’ailleurs, qu’elle ne connaissait pas et sur lesquelles certains à priori masquaient une réalité bien différente.

La Mémoire des autres.

Son goût des autres, son désir de connaître la conduisit à s’investir dans une fort belle initiative couplée à la Bibliothèque royale qui a pour but de recenser des mémoires d’inconnus, qui sont sans doute le vrai souffle d’une époque. Elle adorera cette activité, ces lectures qui lui faisaient découvrir la vie des autres. Toujours ce goût d’apprendre, ce goût d’essayer de comprendre. Mais elle était d’une extrême sensibilité dans la découverte de talents ou de jeunes défendant des valeurs. Ainsi, notre dernier déjeuner fut celui où elle me permit de faire la connaissance d’un jeune enseignant en sciences de Saint-Gilles qui souhaitait s’engager en politique. Ce fut une belle rencontre, l’une de celle dont on comprend qu’elle construit l’avenir.

L’irruption de la maladie.

Myriam s’était aussi investie à Erasme, où elle aidait, bénévolement avec la Croix-Rouge, les patients à se déplacer dans l’hôpital. Depuis cinq à six semaines, elle se sentait moins alerte. Elle entra dans l’inévitable pipe-line hospitalier, visite à l’hôpital, examens, prises de sang, biopsies, hospitalisation. On lui découvre un cancer du rein.

Notre dernière conversation téléphonique. Elle m’annonce ce cancer du rein, elle est heureuse…un rein, il y en à deux, donc tout est encore possible. Aucune crainte dans sa voix, plutôt une forme de soulagement. Les médecins ont trouvé de quoi elle souffrait. La vie en a décidé autrement. Au cours du weekend, elle s’effondre, soins intensifs, examens multiples, IRM…on ne trouve rien. Dans la nuit de mercredi à jeudi coma…la fin.

***

Ceux qui n’ont pas connu cette femme, cette institutrice, se diront à quoi bon écrire ce texte sur quelqu’un qu’on ne connait pas.

Oui, vous ne la connaissez pas ! Mais pourtant, celle qui disparaît aujourd’hui, disparaît avec son siècle, disparaît avec les espoirs d‘une époque. Elle est morte comme une certaine idée de l’enseignement. Elle fut à l’image des hussards noirs de la République, voulus par Jules Ferry, humbles soldats de l’enseignement public, ceux pour qui le savoir était tout car il ouvrait sur le monde, sur l’Espoir, sur le Progrès, sur l’Avenir ! Elle incarnait la fierté d’enseigner, la gloire de transmettre la science du Savoir, la science d’Apprendre à apprendre, la gloire d’être celle qui ouvre les yeux des petites filles, des petits hommes en devenir, qui leur donne les outils avec lesquels ils construiront l’avenir du monde. C’est tout cela qui meurt avec Myriam De Weerdt, institutrice.

Hermanus Merry

2 réponses à “Mort d’une Institutrice

  1. Marie-France Vincke

    Merci pour ce magnifique texte qui la représente tellement bien.
    J’ai eu le bonheur de la fréquenter ainsi que la très chère Marthe Sa fidélité en amitié était exemplaire.
    Je serai en pensée à ses côtés mercredi mais malheureusement pas présente vu mes obligations familiales du mercredi après-midi.

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  2. Merci de m’avoir lu et merci pour votre témoignage. Elle nous manquera
    Bien cordialement

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