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Un génocidaire belge, Léopold II ?

« Nul ne peut barrer la route de la Vérité. »  Alexandre Soljenitsyne.

Le meilleur et le pire.

Il y a quelques jours, réagissant à je ne sais plus quelle information, je me risquai à poster un commentaire mettant en cause les agissements de Léopold II au Congo.  Quatre internautes me prirent à partie m’accusant, qui de répandre des fariboles pêchées à Kinshasa, qui de prendre pour argent comptant la propagande anglo-saxonne de l’époque.  Un cinquième intervenant courageusement dissimulé sous le nom d’un prestigieux cinéaste espagnol eut tout de suite recours à la pire des vulgarités et à l’insulte poujadiste…un classique !

Chacun le sait les réseaux sociaux sont comme la langue d’Esope la meilleure et la pire des choses.  Au côté de la merveille technologique qui consiste à unir les gens, gicle le vomi des impuissants essayant de palier la médiocrité de leur vie par l’insulte anonyme sur Facebook…médiocre consolation de ratés!  Je proposai néanmoins à mes contempteurs de leur fournir une bibliographie afin qu’ils se forgent leur jugement, aucun ne me communiqua une adresse électronique, l’un d’entre eux me précisa que même si je lui fournissais un tombereau d’information, il n’en croirait pas un mot !

« Le mythe est un mensonge de la mémoire. »  Richard Dindo  

Incorrigible optimiste, toujours accroché au principe de perfectibilité des hommes,  je me résous à rédiger cet article et à communiquer quand même sur ce sujet qui me passionne depuis toujours.

J’ai commencé ma scolarité primaire en 1950; lorsque nous achetions un cahier, celui-ci nous était fourni avec un buvard sur lequel était dessiné, étonnant camaïeu,  un personnage portant un large casque colonial se prolongeant sur la nuque, l’allure protectrice, dominant un noir en pagne arborant une lance et un bouclier de peau.  L’histoire de la colonisation n’était alors qu’une suite d’images saint-sulpiciennes, le bon et valeureux roi Léopold luttant avec acharnement contre l’esclavagisme apportant la sécurité, la santé, l’éducation… en un mot la civilisation.  Douze ans plus tard, à l’ULB le professeur Stengers, pour qui j’ai le plus grand respect, m’enseigna l’histoire du Congo.  Nous étions loin du buvard de l’école primaire… cependant les critiques concernant les méthodes utilisées par les représentants de Léopold II étaient balayées d’un revers de la main, dans la mesure où notre professeur considérait que ce n’était que l’expression de la jalousie des anglo-saxons.  Thèse qui sera d’ailleurs évoquée par l’un des intervenants sur internet… preuve qu’il n’est pas facile à la vérité de remplacer le mensonge !   Au départ du cours de Jean Stengers, j’ai poursuivi mes recherches et lu quantités d’ouvrages sur la colonisation du Congo par Léopold II et ensuite par la Belgique.  Au fil des ans, les faits prirent une autre dimension, une autre histoire se dégageant de la gangue amidonnée par la légende civilisatrice et… très catholique, la vérité apparaissait avec son effroyable cortège d’horreurs.  On avait menti à des générations de belges !  Là est aussi l’insupportable scandale.

« Léopold II fut un patriote au-dessus de tout soupçon… Mais quelques fussent ses bonnes intentions,  jamais il ne comprit que la fin ne justifie pas les moyens. »  Barbara Emerson

Léopold II, alors même qu’il n’avait pas encore accédé au trône, évoquait souvent sa volonté colonisatrice.  Il a envisagé de nombreuses hypothèses, qu’il s’agisse de l’achat de la Crète, des îles Féroé, d’une parcelle en Chine, des nouvelles Hébrides, des îles Fidji, de territoires en Argentine.  A noter que la classe politique belge a toujours été opposée à l’aventure coloniale.  Ainsi Frère Orban, leader libéral n’hésitait pas à proclamer à la chambre : « nous n’avons pas besoin de colonie, nous avons la France »  faisant référence implicitement au nombre de travailleurs belges qui y travaillaient.

Après la découverte, au mitant du XIXème siècle,  par Speke et Burton de l’immense lac qu’ils baptisèrent Victoria, les milieux scientifiques européens s’enthousiasmèrent pour l’exploration de l’Afrique centrale qui restait pour une large part, une tache blanche sur les Atlas.  La réussite de l’extraordinaire opération de recherche du pasteur Livingstone par Stanley fut un coup de tonnerre médiatique, d’autant plus que l’expédition avait été financée par Gordon, patron de presse américain.  L’Afrique centrale devenait une proie pour les explorateurs…et les colonisateurs.  Léopold II engagea Stanley, finança une nouvelle expédition dont le but, il fut atteint, visait à relier Zanzibar à l’océan Atlantique, traversant ainsi de part en part tout le continent africain.  Parallèlement, Léopold II organisait au Palais Royal de Bruxelles une réunion à caractère pseudo-scientifique dont le but était d’asseoir sa légitimité en qualité de spécialiste de l’Afrique centrale.  Cette conférence fut un coûteux échec mais qui se révéla prometteur lorsque les grandes puissances organisèrent la conférence de Berlin fin 1884 début 1885 afin de répartir leur influence en Afrique centrale où l’Angleterre, la France et l’Allemagne se disputaient de vastes domaines.  Ce fut la grande réussite de Léopold II.  Il se vit attribuer un immense territoire, septante-huit fois plus vaste que le médiocre royaume où il n’était qu’un souverain constitutionnel.  Le gouvernement belge, toujours opposé à l’aventure coloniale, étonné mais passif, accepta que le roi devint le chef de l’Etat Indépendant du Congo !  Léopold II mit sur pied une administration dont le siège était rue de Bréderode à l’arrière de son palais, le bâtiment existe toujours, curieux chalet suisse collé à la résidence royale ; il  recruta, en majorité des officiers et sous-officiers libéraux qui n’ayant aucune chance de carrière en Belgique du fait des gouvernements homogènes catholiques, tentaient la chance en Afrique.

« La vérité, l’âpre vérité ! » Danton

Qu’espérait Léopold II ?  D’abord faire du profit grâce au commerce de l’ivoire qui au début de la colonisation était la grande source de revenu.  La lutte contre l’esclavagisme ne fut jamais qu’un pâle mensonge tout juste bon à faire frémir le bon peuple grâce à la presse à sensation.  Très vite, les affaires périclitent, l’ivoire n’est plus rentable, boules de billard, touches de pianos et prothèses dentaires ne constituent pas un marché suffisant, le roi est au bord de la faillite.  Il sollicite un prêt auprès du gouvernement belge, qui, en traînant les pieds, lui accorde.  Ce prêt le roi ne le remboursera jamais !  Quelques années plus tard ; tout change grâce à l’explosion des besoins de caoutchouc.  Or, au Congo, pour le malheur de son peuple, le caoutchouc pousse naturellement en abondance.  C’est à ce moment que commence les atrocités liées au travail forcé. Il ne peut donc y avoir aucun doute que ce soient la cupidité, la rapacité du roi en quête de fortune qui conduisirent aux horreurs que les peuples du Congo allaient subir.   A cette époque, en Afrique centrale, peu de témoins… néanmoins quelques missionnaires anglo-saxons, suédois s’alarment des pratiques féroces des agents du roi Léopold II.  Des représentants du gouvernement anglais Morel et Casement établissent des rapports à l’intention de leur gouvernement.  Les américains envoient une mission d’étude.  A Paris, l’hebdomadaire « l’Assiette au Beurre »,  le « Charlie hebdo » de l’époque caricaturent Léopold II devant des paniers de mains coupées.  De fait, les soldats de la Force publique, pour une cartouche tirée devait présenter à leur officier deux mains coupés… prodigieux sens de l’économie !  L’origine des conflits était toujours le travail forcé et les quantités toujours plus importantes de caoutchouc qu’il fallait récolter.  Les populations indigènes n’ayant aucune conscience de la notion de travail, il est évident que seule la force la plus brutale pouvait obtenir des résultats. On ne compte plus les villages brûlés, les populations prises en otage, les massacres à la mitrailleuse des indigènes révoltés.  Aujourd’hui tous ces faits sont dûment documentés et répertoriés, pour s’en convaincre, il suffit de lire les protocoles d’importation d’armes et de munitions transitant par Anvers pour aboutir au Congo.

« Quand la légende devient la vérité, imprimez la légende. » ( ? )

Le roi amassa une fortune colossale. Ses avoirs étaient estimés au début de son règne à cinq millions de franc or, lorsqu’il vendit le Congo à la Belgique en 1908, les chercheurs estiment que sa fortune s’élevait à 14 milliards alors même qu’il en avait dépensés 8 pour différents projets urbanistiques et autres en Belgique.  Ainsi, il devint l’un des hommes les plus riches du monde.  Il ne fait cependant pas de doute, que la vente du Congo à la Belgique fait suite à l’énorme campagne de presse dénonçant l’incroyable brutalité des agents du roi en vue de récolter le caoutchouc.  Dans la mesure où il n’avait pas remboursé le premier prêt obtenu de l’état belge, il est permis d’affirmer que Léopold II a donc vendu deux fois le Congo à notre pays.   Léopold II fit détruire systématiquement les archives de l’Etat indépendant du Congo et camoufla sa fortune notamment grâce à une fondation créée en Allemagne, ce ne fut que quatorze ans après sa mort qu’on parvint à voir clair dans ses avoirs.

« La vérité vous rendra libre. » L’Évangile

Le titre de cet article se termine par un point d’interrogation.  La question est donc posée, les horreurs dont les employés de l’Etat indépendant du Congo se sont rendus coupables font-elles de lui, principal bénéficiaire, un génocidaire ?  D’abord, j’insiste sur le fait qu’il est des mots dont l’usage doit être parcimonieux car à force de les utiliser pour tout on leur soustrait leur valeur, leur force.  Le mot génocide n’a été créé qu’en 1944 pour qualifier le massacre industriellement planifié des Juifs par les nazis.  Dès lors, je pense que le terme de génocide ne peut être employé que pour définir : 1. Le massacre des Arméniens par les Turcs en 1915.  2. Le massacre des Juifs par les nazis.   3. Le massacre des communistes en Indonésie au moment du coup d’état de Suharto.  4.  Le massacre de la population cambodgienne par les Khmers rouges.  5.  Le massacre des Tutsis en 1994 au Rwanda.  Je veux quand même préciser que l’empire Allemand avait commencé en massacrant systématiquement la tribu des Hereros et celle de Namas tout au début du siècle !  Intéressant de savoir que le coupable, le général Von Trotha avait comme adjoint un officier du nom de Goering, père de celui qui fut le « dauphin » d’Hitler.

J’estime donc au regard de la définition du génocide que Léopold II fut responsable de crimes de masse mais pas d’un génocide d’un point de vue purement sémantique… ceci dit, cela ne change rien pour les victimes qui selon les chercheurs se chiffrent autour de dix millions entre 1885 et 1909 !

Voilà donc ce qui pour moi est le secret le mieux gardé, le grand mensonge de l’histoire de Belgique.  Et c’est ce mensonge qui doit blesser tous les démocrates, tous ceux qui veulent que l’histoire soit avant tout la recherche de la vérité.  Mais attention, il n’y a chez moi pas l’ombre d’une quelconque volonté de repentance ou d’expression d’un pardon rétrospectif.  Non !  Seule la vérité compte !  Et je ne vois pas en quoi, le belge moyen aurait une responsabilité dans ces abjections.  Bien entendu, je conçois qu’il n’est pas toujours facile de voir s’envoler les confortables écailles qui masquent à nos yeux les vérités atroces de l’histoire, surtout quand elle est la nôtre… le mensonge est souvent tellement plus beau que la vérité.

Je laisse la conclusion à Primo Levi quand il écrit : « Les monstres existent mais ils sont trop peu nombreux pour être dangereux… plus dangereux sont les fonctionnaires prêts à croire et à agir sans poser de question. »

 

Bibliographie :

« Léopold II, le royaume et l’Empire. »  Barbara Emerson.  Document Duculot.  1980
« Les fantômes du roi Léopold. »  Adam Hochschild.  Belfond.  1998n
« Crime in Congo » Arthur Conan Doyle.  1902
« Congo »  Eric Vuillard.  Actes Sud.  2012
« Stanley, dark genius of African exploration » Pimlico. 2004
« Zoo humains.»  Nicolas Bancel.  2002
« Congo une histoire. »  Davide Reybroek.  Actes sud.  2012
« Le bureau des reptiles. »  Marcel-Sylvain Godefroid
« The King incorporated. »  Londres.  1953
« Au cœur des ténèbres »  Joseph Conrad.  1899
« Le rêve du Celte. »  Gallimard.  2011
« Aux avants postes du progrès. »  Joseph Conrad. 1899

Enfin, pour ceux qui souhaitent aller plus loin, les ouvrages de Barbara Emerson et de Adam Hochschild reprennent une très abondante bibliographie.