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L’Histoire comme arme de destruction massive.

« Quelle lassitude blasée, quelle saturation de pensée abstraite se développe parmi les peuples les plus civilisés et les prépare aux déchainements de la barbarie. »  George Steiner

A quoi bon !  Qui cela peut-il intéresser ?  Je devine le peu d’appétence pour un texte sur un livre d’histoire… et puis comme me le dit souvent mon ami Willy, une fois de plus, je vais être prolixe. Pourtant, je ne résiste pas tant l’histoire et la façon de l’enseigner me semblent essentielles dans notre culture, dans notre civilisation.  Rien ne peut y être anodin, c’est la recherche de la vérité, ce n’est pas peu de chose !

Quelle joie fut la mienne de découvrir il y a une dizaine de jours que la première page de mon « Libération » quotidien était consacrée à un nouveau livre d’histoire, œuvre collective, réalisée sous l’autorité de Patrick Boucheron, professeur au collège de France.  ( Histoire mondiale de la France. Seuil )  Lecteur compulsif d’histoire, relisant constamment Jules Michelet, Furet, Mona Ozouf, Febvre,  Winock, Le Goff,  Veyne et de tant d’autres, je me jetai avec avidité sur les articles de « Libé » et du « Nouvel observateur » évoquant cet important ouvrage auquel ont participé plus de cent historiens.  Ces articles provoquaient chez moi une curieuse impression, presque un malaise.  En effet, sous le titre « Une autre histoire est possible », les journalistes Favre, Dauroux et Daumas après avoir résumé et expliqué la philosophie de ce livre, concluaient : « … ce nouveau récit est donc le bienvenu… il signe la rentrée en force de l’histoire dans le débat national. »

Bon !  Jusque là rien que de positif !  Là où le bât me blesse, c’est lorsque le professeur Boucheron, maître d’œuvre de l’ouvrage,  explique dans des interviews : « L’histoire nationale ne m’intéresse pas tant que ça, mais l’émotion de l’appartenance oui !  Il est inconséquent d’abandonner cette émotion qui a été compromise par l’histoire et le nationalisme » et de poursuivre « sans culpabilisation ni repentance, les cent vingt-deux historiens proposent sur le modèle de Jürgen Habermas de réinventer un patriotisme d’inspiration universaliste et ouvert sur la diversité, sur le monde », il conclut : « il serait bon de trouver quelque chose de pas indigne de dire notre manière d’être ensemble.  C’est l’histoire de France à venir. »

En conséquence, le concept de ce livre est d’englober l’histoire de France dans le vaste magma de l’histoire mondiale contemporaine des faits, des événements pour  les cent quarante-six dates évoquées.  Ainsi, s’agissant de moments marquants de l’histoire de France, il est question de ce qui se passe ailleurs au même moment sur notre planète… ce qui disparaît donc, c’est la spécificité française de l’histoire !

L’un des rares avantages de l’âge, si on dispose encore d’une solide mémoire, est de pouvoir mettre les faits en perspectives, de dégager des références oubliées par beaucoup.  Agé de seize ans, j’avais découvert enthousiaste, « L’histoire du monde » de Jean Duché, parue chez Flammarion en 1960, il y a donc cinquante sept ans !  Ce journaliste-historien, les deux professions sont-elles compatibles ? très marqué à droite, avait lui aussi voulu éclairer l’histoire de France à la lumière de l’histoire du monde, il est vrai, dans son cas, très ethno-centrée, sur la France.

Beaucoup plus près de nous, Pierre Nora avec ses trois volumes des « Lieux de mémoire » parus en 1984 chez Gallimard envisageait globalement l’histoire de France ou plutôt des Français dans leur globalité et leurs diversités.  Ceci pour souligner que la démarche globalisante est loin d’être neuve.  Mais envisager l’histoire de France en cent quarante-six dates, pour recentrer le récit historique sur « l’ailleurs », ça c’est nouveau, bien dans l’air du temps, superbement conforme à un politiquement correct toujours plus castrateur !  C’est comme si les faits de l’histoire de France ne pouvaient plus se comprendre qu’au regard de ce qui se passait ailleurs.  Cela n’implique pas que je veuille minimiser ou ignorer ce qui de par le monde faisait aussi l’histoire… une autre histoire.  Cette histoire là, telle que l’a voulue Boucheron répond à la formule de George Orwell : « Qui contrôle le présent contrôle le passé. »  Si l’on veut écrire l’histoire de France, c’est d’abord de la France dont il convient de parler !  D’où ma principale interrogation, d’où vient cette volonté de vouloir réduire, minorer ou quasi ignorer ce qui fait l’histoire de France… n’est-ce pas une façon insidieuse de nier l’identité d’un pays, la dissoudre, car je n’en doute pas, c’est bien de cela qu’il s’agit dans « une autre histoire », cela ne veut-il pas dire : «  non ! il n’y a pas d’histoire nationale, il n’y a ni roman, ni récit national, la France n’existe que dans un  immense « gloubli boulga » fabriqué par le maelstrom de l’histoire du monde !

Bien sûr, il ne s’agit pas d’en revenir à Augustin Thierry, Guizot ou même au célébrissime Mallet-Isaac qui a nourri des générations de collégiens de la IIIème république aux années soixante.  Mais il s’agit de ne pas nier, d’accepter, d’assumer et d’expliquer ce qui a fait l’histoire de la France.  Certains pourraient penser que ce sont là des querelles picrocholines, tout juste bonnes à enfiévrer quelques spécialistes chenus.  Non !  Méfiez-vous car si l’histoire est la politique d’hier, la politique d’aujourd’hui est l’histoire de demain !  Le discours historique est toujours éminemment politique et Patrick Boucheron dans ses différentes interventions ne s’en cache absolument pas.

Ce ne fut pas par hasard si Napoléon III finança les fouilles pour tenter de retrouver le site d’Alésia, pas un hasard non plus si Pétain et Vichy font de Jeanne d’Arc leur héroïne de référence ou si de Gaulle fait entrer Jean Moulin au Panthéon !  Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que les cours d’histoire avec les cours de langues sont les premiers outils de l’intégration !  Je ne fais évidemment pas référence aux stupidités proférées par Sarkozy mais j’ai en mémoire les propositions très récentes tout aussi ridicules et scandaleuses d’une députée socialiste bruxelloise essayant d’obtenir que les immigrés se voient enseigner l’histoire du pays dont ils sont issus tout en ignorant celle du pays qui les accueille… bonne chance pour l’intégration dans une telle perspective !

Il est évident qu’il est impossible d’enseigner l’histoire de France sans envisager l’histoire du reste de la planète,  de là à dissoudre l’histoire nationale, il y a une fameuse marge.  Or, c’est là le cœur de l’œuvre de Patrick Boucheron et de ses cent vingt-deux collègues.  Là est le danger principal, gommer les spécificités nationales au profit d’une ouverture de focale si large qu’elle conduit à oublier, à nier le centre pour la périphérie.  Pourtant Jules Michelet écrivait déjà en 1864 : « Les âmes de nos pères vibrent en nous par des douleurs oubliées, à peu près comme le blessé souffre à la main qu’il n’a plus. » Si on englobe tout, on ne voit plus la terre où nos pieds sont enracinés.  Mon dieu… mon dieu, je prends conscience que j’ai osé le gros mot… « racine ! »

Aujourd’hui, c’est quasi une insulte, l’utiliser c’est me classer immédiatement à l’extrême droite, en rang aux côtés des quelconques Barrès, Péguy … Déroulède et son ignoble clairon appelant à la boucherie de 14.  Non !  L’insulte, c’est de dénier à quelqu’un le droit d’avoir des racines, d’être l’ultime bourgeon d’un vaste, d’un gigantesque arbre de l’histoire… de son Histoire !  Certains, en viendraient presque à nous imposer que tous les peuples ont des racines, sauf ceux d’Europe occidentale, ces immenses coupables, ces galeux de l’histoire, à qui on impose l’impérieux devoir d’oublier les leurs !  Boucheron y a bien sûr pensé puisqu’il écrit : « …sans repentance, ni culpabilité… »  non bien sûr, ce où conduit cette « autre histoire », c’est à l’oubli d’une chose essentielle l’universalisme de la révolution de 89, l’universalisme des Droits de l’Homme, source de toutes nos libertés, politiques, économiques, sociales et  humaines, libertés sur lesquelles reposent, n’en déplaisent aux « déclinistes », notre civilisation !

Moi, j’en reste à Michelet quand il écrit : «  Vous n’êtes pas une nation seulement, vous êtes un principe politique.  Il faut le défendre à tout prix.  Comme principe il faut le vivre.  Vivez pour le salut du monde. »  On est loin du repli identitaire, au contraire Michelet définit… rêve d’une France ouverte sur le monde qu’elle irradie des principes de liberté.  Relisez, une, deux, trois fois la citation de Steiner en exergue à ce texte et vous conclurez que décidément… Oui !  Cela mérite d’être défendu à tout prix !  Car, comme l’écrivait Jérôme Bimbenet : « Il est des temps dans l’histoire où il n’est plus permis d’être aveugle, où d’autres choses sont plus importantes que l’art ou l’esthétique. »

Roger Lallemand… et deux femmes oubliées par l’Histoire !

Roger Lallemand vient d’être inhumé, entouré des hommages mérités qu’offre le royaume à ses ministres d’Etat.  Il avait, en déposant, soutenant, bataillant avec sa collègue Herman-Michielsen, la proposition de loi concernant l’avortement, fait abdiquer pendant quatre jours le malheureux monarque amidonné dont la conscience refusait de signer et promulguer une loi votée par les représentants de la Nation… Soit ! Finalement peu importait, la fonction royale se retrouvait ainsi  réduite à ce qu’elle est !  Un organe d’enregistrement législatif.  Episode moitié comique, moitié symbolique de ce pays qui n’en est pas un, pour un roi qui ne voulait plus l’être pendant quatre jours… et après « business as usual », les seuls à se frotter les mains furent les professeurs, avocats, de droit constitutionnel… là,  il y aurait des pages à écrire, des passages sur les plateaux de télévision… des honoraires à engranger. Youppie !!!

Mon propos n’est pas là !  Je veux évoquer le souvenir de deux femmes, toutes deux membres de la section du PS d’Uccle, qui pendant près de vingt ans, jour après jour, comité de section après comité de section, assemblée générale du parti après assemblée générale, congrès après congrès, ont constamment, inlassablement, infatigablement, obstinément rappelé la nécessité de faire voter une loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse, votée en France dès 1974 !   Dieu sait si entre 1973, date de l’arrestation du docteur Peers et le vote de la loi, il y eut des gouvernements, des votes sur les programmes électoraux, des votes sur les participations gouvernementales.  A chaque fois, deux voix s’élevaient Monique Van Tichelen et Monique Rifflet !  Oui, voici les deux oubliées de l’Histoire !

Si la loi Lallemand – Herman-Michielsen a pu voir le jours ce fut d’abord grâce à ces deux femmes. A chaque congrès, elles exigeaient que le projet de loi en question figure dans le programme électoral, à chaque formation de gouvernement, elles hurlaient pour que la loi figure nommément dans le programme de la nouvelle équipe au pouvoir.  Pour tout dire, sans langue de bois, sans tourner autour du pot… cela embêtait tout le monde. Les membres du congrès tournaient la tête, parlaient à leur voisin, les plus cyniques… il n’en manque jamais, leur sifflaient qu’elles aillent se faire voir ailleurs… qu’elles n’allaient quand même pas nous empêcher de « monter » au gouvernement pour un « truc » pareil !

Je n’ai jamais aimé les congrès… les décisions sont en général prises antérieurement… rarement la sincérité y trouve son compte.  Les uns attendent de voir leurs espoirs de carrière se confirmer, les autres… les sans espoirs, dominés par l’amertume, sont contre tout et d’autres enfin dont j’étais… n’étaient là qu’en observateur de cette comédie humaine dont la première victime est la démocratie… mais j’adorais chahuter, me moquer des uns et des autres, observer les tics, les rapprochements intéressés, les sorties concertées, qui parle avec qui… théâtre vivant, jeu des sept erreurs, malgré tout passionnant, mais combien cruel pour celles qui comme les deux Monique Rifflet et Van Tichelen ne lâchaient pas leur objectif.

Leur volonté ne faiblit jamais, et au bon moment elle trouvèrent Roger Lallemand pour se battre et ouvrir la voie législative.  Moi, quand on évoque cet incroyable combat qu’il a fallu mener contre les capucinières du Palais Royal et les partis conservateurs, j’ai toujours pensé à ces deux « petites mains » de la politique, à ces deux obstinées, dont tout le monde se foutait qui ne plièrent jamais sous les quolibets, l’indifférence… et même parfois les menaces de ceux toujours pressés d’aller à la soupe d’une juteuse… pour eux… participation gouvernementale.

Je n’ai jamais été proche de ces deux fortes femmes, l’une, Rifflet, allure de bourgeoise, maîtresse d’école hautaine, oubliant toujours de sourire, l’autre, Van Tichelen, démarche de gendarme, s’approchait de vous comme si elle allait vous entraîner sur un terrain de lutte gréco-romaine, le sourire tout aussi rare que sa comparse.  Étonnant d’ailleurs, comme il semble que la section du PS d’Uccle attire un genre bien particulier de femmes car depuis, on  y a connu bien pire que Monique Van Tichelen et Monique Rifflet.  En outre, on se demande bien pourquoi, les femmes engagées en politique devraient plus sourire que les hommes, être plus agréables que leurs collègues masculins. Louise Michel pouvait se montrer très désagréable, elle avait raison, Rosa Luxembourg tint vertement bon face aux thèses dictatoriales de Lénine, Théroigne de Méricourt paya de sa santé mentale la façon dont elle apostrophait les « stars » de la révolution, et la lumineuse Madame Roland paya de sa vie le mépris que lui inspirait ce cureton de Robespierre… Alors oui !  Les deux Monique d’Uccle ont eu parfaitement le droit de dire leur fait à tous ceux qui dans les congrès du PS, trouvaient que ce « truc » de l’interruption de grossesse ne méritait pas d’aller… ou de rester dans l’opposition.  Je pense qu’au moment où la mémoire de Roger Lallemand entre dans l’Histoire, où sa vie fait place à un exceptionnel destin, une petite place,  une toute petite place devait être faite à ces deux femmes qui rappelèrent pendant des décennies combien ce combat pour l’interruption volontaire était essentiel pour la liberté des femmes !

Les Graffitis de la Mémoire

Daniel Weyssow (dir.), Les caves de la Gestapo. Reconnaissance et conservation, Paris, Kimé (Entre histoire et mémoire ; n° 6), 2013, 213 p.

Daniel Weyssow (dir.), Les caves de la Gestapo. Reconnaissance et conservation, Paris, Kimé (Entre histoire et mémoire ; n° 6), 2013, 213 p. http://www.auschwitz.be/index.php?Itemid=560

Cette semaine, au Parlement bruxellois, les Députées de Groote et Teitelbaum ont interpellé le Ministre-Président à propos de la sauvegarde des graffitis creusés dans les murs des caves des deux immeubles de l’Avenue Louise qui servaient de cachots aux prisonniers de la Gestapo.

C’est un dossier déjà ancien et, jusqu’ici, les Syndics de la copropriété auraient refusé tout arrangement.

Or, ces graffitis sont un témoignage des horreurs vécues pendant l’Occupation, et ce sont des lignes, des traits, des messages d’espoir et, parfois, les derniers mots de ceux qui étaient condamnés à l’anéantissement dans le projet hitlérien « Nacht und Nëbel » (Nuit et Brouillard).

Ainsi, comme le voulaient les Nazis, toutes traces de ceux qui avaient résisté devaient disparaître.

Mais il reste ces graffitis, témoignages inestimables que le devoir de mémoire nous impose de sauvegarder.

Il se fait que les hasards de la vie m’ont conduit à rencontrer certaines personnes qui étaient passées dans ces horribles caves.

Pour celles qui sont revenues, et pour tous ceux, immensément nombreux, qui ne sont jamais revenus, nous avons l’obligation de conserver des traces de ce passé car, nous le savons, l’Histoire bégaye parfois et ce bégayement-là peut être atroce.

Le Ministre-Président Vervoort a répondu aux interpellations en traçant différentes pistes, et je sais qu’il est particulièrement soucieux de dégager une solution.

Je souhaite exprimer toutes mes félicitations aux deux Députées qui ont soulevé cette question qui dépasse de loin en importance les débats politiciens, journaliers, il faut bien le dire, souvent médiocres.

merry_hermanuss@yahoo.com

Témoignage de Merry Hermanus lors de l’hommage rendu à Paul Halter le 29 avril 2013

Paul Halter, c’est d’abord une pudeur, une pudeur que beaucoup ont prise pour de la brutalité tant elle se voulait protectrice.

Paul ne se livre pas, il se veut tout d’un bloc, pas de fioritures, pas de falbalas, pas de dentelles, la vie ne lui  a pas permis d’en goûter les subtils plaisirs.  Il a vécu le temps des meurtres de masses, pas celui des bals mondains ; comme l’écrit Aragon, il a vécu un temps où «  On avait mis les morts à table ».

Chez Paul Halter, pas la moindre ostentation ; jamais il n’a capitalisé son immense malheur.  C’est ce qui explique qu’au sortir de la guerre, il a méprisé les offres qui lui furent faites de s’investir en politique, lui qui pourtant, dès sa jeunesse, avait baigné dans ce milieu.

Peut-être avait-il été trop déçu par la lâcheté de ceux qu’il croyait grands et qui se révélèrent,  en Juin 1940, n’être que des nains !

La cohérence de la vie de Paul est pourtant l’engagement. Très jeune, l’engagement politique, puis ce fut la plongée dans la résistance, plus tard la participation à l’aide au FLN de la Wilaya IV.

Son immense mérite est d’avoir réussi à vaincre deux des impitoyables ennemis de la vérité : l’oubli et l’indifférence.  Et ce  fut la création de la Fondation Auschwitz, l’organisation des voyages pédagogiques, et l’enregistrement des témoignages des survivants des décennies avant que Spielberg ne s’y attelle.

Il n’est pas inutile de rappeler que les voyages à Auschwitz furent lourdement critiqués par ceux qui, disposant de l’appui des médias, n’avaient pas eu l’idée de les entreprendre.  Ils y viendront mais avec bien du retard !

J’ai eu le privilège d’écrire, avec Paul Halter, sa biographie.  Pendant un an, nous avons travaillé à retrouver cette existence dont le cours a été tranché par la barbarie nazie.  Dans cet ouvrage, il manque l’émotion que Paul n’a pas voulu livrer, et je n’ai pas été capable de faire ce que suggère Jules Michet : « Faire parler les silences de l’Histoire. »

Pourtant, en l’écoutant,  me revenaient tout le temps en mémoire ces quelques lignes de Musset : «  Analysez la plaie et fourrez-y les doigts, il faudra de tout temps que l’incrédule y fouille, pour savoir si le Christ est mort sur la croix ».

Je fus le témoin d’une extraordinaire rencontre, les retrouvailles de Paul Halter et de Vidal Séphiha  détenu à Auschwitz en même temps que lui.  Ce jour- là, me faisant tout petit, écoutant effaré, je compris que ce que ne se pardonnent pas les survivants, c’est ce qu’ils ont subi et surtout ce qu’ils ont fait pour survivre…

Finies les légendes dorées sur la solidarité dans les camps, seuls m’apparaissaient des hommes nus, chairs sanglantes, crucifiés dans l’indicible horreur du camp,  ne tenant debout que grâce à la brutale rage de vivre, un jour de plus, une heure de plus,  dans un monde d’où toutes les valeurs avaient disparu, dans un monde où l’on avait tué l’homme dans l’homme.  Survivre, c’était trouver en soi les ressorts d’un égoïsme sacré et tragique qu’il sera impossible de se pardonner une fois la liberté retrouvée.

Paul Halter ne se pardonnera jamais d’avoir fourni à ses parents de « vrais-faux » passeports ne sachant pas que le fonctionnaire d’Ixelles qui en était l’auteur, tenait une comptabilité méticuleuse…et mortelle de ces documents.  Jamais, il ne pardonnera à l’homme qui dans un souffle, lors de son débarquement à Auschwitz lui appris la mort de ses parents dès l’arrivée de leur convoi.

Les récits que Paul Halter m’ont permis de voir Bruxelles sous un jour différent.

Je ne passe plus devant l’entrée du théâtre des galeries sans penser à Paul tentant de fuir la Gestapo et ne parvenant pas à recharger son arme.

Oui ! Paul Halter ne fut pas qu’un témoin, il fut un acteur de la folie de ces temps atroces.

Aujourd’hui, il ne s’agit pas d’embaumer Paul Halter sous le flot de mots morts.  Il faut poursuivre son action et Dieu sait si elle est plus que jamais nécessaire à Bruxelles.

Nous vivons dans une région où un élu, voulant parler du génocide dans les classes terminales d’une école secondaire, entend, stupéfait, ces phrases odieuses : «  Oui, c’était terrible, mais c’était bien fait.  Hitler avait raison ! » .

Nous vivons dans une région où un député a traité un journaliste de « pourriture sioniste ».

Nous vivons dans une région dont un député participait il y a quelques mois à une manifestation à Anvers dont l’un des slogans était : «  Les juifs dans le gaz ».

Nous vivons dans une région où l’affiche annonçant un débat sur le sionisme reproduisait un dessin digne de l’exposition organisée par les Nazis en 1941 pour reconnaître « Le Juif ! ».

Je pourrais poursuivre cette triste liste.

Lourde, très lourde responsabilité qu’auront les politiques en Juin 2014 lors de la constitution des listes électorales car ils devront se libérer, mais en auront-ils la force, de ceux pour qui de toute évidence, l’antisémitisme d’importation est devenu un ciment communautaire.

Faire vivre la mémoire de Paul Halter, permettre qu’au-delà de la mort, son cœur continue de battre dans l’Histoire, c’est être fidèle à ses combats, non pas cette fidélité confite de bonnes paroles, mais cette fidélité active, vigilante, offensive, celle qui implique la lutte contre l’antisémitisme et tous les racismes.

C’est le seul, hommage à lui rendre, le seul qui ait un sens, celui de toute sa vie.

merry_hermanus@yahoo.com

Allocution de Merry HERMANUS à l’occasion de son retrait de la vie politique jettoise.

       Jette, 7 décembre 2012

Difficile, très difficile de dire au revoir !

D’abord,  parce que je n’ai pas l’habitude, c’est la première fois qu’il m’arrive d’adresser un au revoir définitif. 

Ensuite, il faut éviter le pathétique, le ridicule, deux écueils communs dans ce genre de circonstancesC’est une longue aventure qui se termine ici ce soir.

Je suis arrivé à Jette en 1962 pour rejoindre les Jeunes Gardes socialistes qui se réunissaient dans le grenier non chauffé de notre ancien local, le bien nommé « Jan Sus. »

En 1964, je serais  exclu du PSB avec tous les membres des JGS, mais rassurez- vous, nous n’étions pas très nombreux.  Je ne repris ma carte au PSB qu’en 1970, d’abord à Laeken, puis enfin en 1971 à Jette.

De cette date à ce jour, j’en ai vu des visages, des départs, des retours, des ambitions, justifiées ou non, des espoirs, des déceptionsJe ramènerais  le PS au pouvoir à Jette  après les élections de 1976.

Pendant des dizaines d’années,  nous sommes allés le 1er mai déposer une fleur sur la tombe de nos camarades disparus.  Cela paraissait ennuyeux à beaucoup et ça l’était !  Cependant,  cette brève cérémonie permettait de faire le lien avec notre passé.  Et vous le savez, il est toujours utile de savoir d’où l’on vient pour tenter de savoir où l’on va !

Ma vie professionnelle m’a permis de ne jamais avoir l’impression de travailler tant ce que je faisais me plaisait.  C’est une chance rare de se lever chaque matin avec enthousiasme.

Puis vinrent les épreuves.  Des visages amis se transformaient en hideux dénonciateurs, des gens que je supposais intelligents ne comprenant pas que leur lâcheté les accablait et pire encore, les disqualifiait à tout jamais aux yeux exigeants de l’Histoire.  Certains éternels donneurs de leçons à l’intransigeance doctrinale sourcilleuse, au verbe haut, à peine effleurés par les  Affaires, s’effondraient comme de vulgaires poupées de chiffon.  Je retrouvais le fier orateur d’hier tétanisé par la peur, pitoyable lapin pris dans les phares judiciaires.

Je découvris alors le  monde sous un autre jour, il se fit en moi une inattendue inversion des valeurs.  A l’échelle de mon estime, je gagnais quelques crans quand beaucoup d’autres parmi les plus grands se retrouvaient à zéro !  La vérité des hommes m’apparaissait dans son obscène nudité dominée par la peur et la médiocrité.  Je ressentis  ce que de nombreuses femmes perçoivent lorsqu’elles découvrent que l’homme qu’elles ont adulé n’est pas celui qu’elles pensaient être.  Une énorme déception, un effondrement.

Moi aussi, je m’étais trompé d’histoire d’amour, je pensais que tous partageaient mon illusion lyrique d’un romantisme militant et je me retrouvais confronté à la peur de chefs de bureaux  craignant pour leur prochaine promotion.  Un gouffre.

Il est vrai que beaucoup de ceux qui alors ont cédé face à l’orage n’ont pas eu l’immense bonheur d’avoir Mireille, Alexandra, Caroline, Gaëlle et Louise Michel à leurs côtés. Quel réconfort ce fut moi de pouvoir compter sur mes beaux enfants, Frank et Isabelle.  Ce fut une inexpugnable forteresse faite de chaleur, d’amour, d’espoir.  Leurs yeux à tous me disaient «  tout cela n’est pas important, seul notre bonheur compte. »  Grâce à cela, les outrages qu’on m’a fait subir, les sanctions qu’une Justice de mauvaise rencontre a cru m’imposer furent en réalité un sacre, où finalement ce furent ceux qui avaient jugé qui furent condamnés par deux fois, excusez du peu,  par la Cour européenne des Droits de l’homme.  Il m’a été rapporté qu’un Président de la Cour de cassation et qu’un avocat général en avaient mal dormi.  Vous pouvez imaginer combien j’en fus accablé !

Mireille, avec un courage inouï, s’est battue pendant dix ans pour me permettre de retrouver mon mandat d’échevin en 2006.  Elle fit un travail exceptionnel au CPAS et chose encore plus exceptionnelle, les centaines de gens qu’elle a aidés à travers tout ne l’avaient pas oubliée dix ans plus tard.

Reprenant mes fonctions au collège avec joie, je suis immédiatement confronté à tout ce que j’ai toujours détesté.  Une médiocrité glauque, contente de soi, de celle où l’on croit résoudre les problèmes quand on appelle un groupe de travail « task force. »    Des situations où l’ami du bourgmestre,  gestionnaire d’une étrange ASBL deux fois condamné au civil, accumulant des dettes gigantesques  ne paye pas les taxes dues à la commune depuis plus de 10 ans, et ne respecte aucune de ses obligations contractuelles,  alors que des dizaines de  mères de famille devant 15 e. et plus tard 50 e. se voient  traînées sans pitié devant les tribunaux.  L’ami du bourgmestre lui, peut, comme au Moyen-âge, payer ses loyers en nature.   Je découvre une gestion totalement opaque, il n’existe aucun indicateur de courriers, de nombreux dossiers me sont purement et simplement cachés.  Mes dizaines de lettres à la Tutelle n’y feront rien !  Les alarmes incendies ne fonctionnent pas partout dans les écoles, les exercices requis par la loi n’ont pas lieu, billevesées, tout cela ne compte pas, ne pèse rien face au mensonge.

Il m’était humainement impossible d’accepter et de me taire face à tant d’injustice et de chaos.

Me taire aurait été faire mentir tout ce pourquoi j’avais agi pendant toute ma vie, car pour paraphraser Marx, je crois que s’il faut comprendre le monde, il faut surtout le changer !

J’ai évidemment d’abord essayé de faire évoluer les choses.  Je me suis immédiatement heurté à l’omerta partagée à différents niveaux.  Je n’ai donc plus eu d’autre choix que d’être à mon corps défendant le miroir de l’incompétence de ces gens avec qui j’étais contraint de vivre et dont le seul talent est le mensonge.  Citant Jules Renard, j’insiste « Le mensonge c’est leur règle héréditaire.  Ils ne s’appliquent qu’à bien mentir, c’est leur supériorité. »  Sur ce terrain,  ils sont imbattables.

Je le conçois, mon attitude fut intolérable, impardonnable. Béart l’a chanté « le premier qui dit la vérité doit être assassiné. »  Cette hypothèse a dû être envisagée parmi beaucoup d’autres.

Vous le voyez, malgré tout, je l’ai échappé belle.  Vivant,  je le suis toujours.

Au collège, j’avais la sensation physique de me salir, en rentrant je prenais immédiatement une douche.  Pourtant depuis Juin 2007, plus personne ne me donnait de poignée de main.  Ambiance étonnante de haines cuites et de jalousie aux dents jaunes.  Ces  tricheries permanentes, ces dissimulations malhabiles, souvent stupides, me blessaient.   On tenta de me faire taire, On instrumentalisa la Justice, en vain…jusqu’à la fin de la campagne électorale, je fus leur cauchemar.

Jusqu’au bout, je dénonçais les scandales comme les travaux de l’Avenue Woeste  dont la presse découvre maintenant l’étrange chaos.  Contrairement à ce que d’aucuns laissent entendre, le combat n’est pas encore terminé.

 N’était-il pas vrai cependant que perdre un combat n’est rien à l’égard de la fierté de l’avoir mené ?  On comprendra que la fin des élections communales,  donc de mandat à Jette, fut pour Mireille et moi une immense joie, une véritable libération mettant fin aux six années les plus pénibles de ma vie professionnelle.  Je quittais enfin l’atmosphère méphitique des égouts communaux pour retrouver l’oxygène pure d’une vie sereine et tranquille.

Le pire pour ces gens qui m’ont diffamé, honteusement mis en cause ma famille, harcelé pendant 6 ans, c’est que le bonheur des autres leur fait horreur, sans doute, tant ils ont du mal à supporter ce qu’ils sont.  Et, qu’ils n’ont pu pendant cette période, malheur suprême, s’empêcher d’admirer ce qu’ils haïssaient.  Leur condamnation à eux est perpétuelle, car c’est à perpétuité qu’ils sont condamnés à vivre avec ce qu’ils sont et c’est apparemment un enfer.

Il est vrai,  comme Patrick Roegiers l’écrit dans « Le bonheur des Belges » que « La vérité de l’histoire n’est pas ce qui a eu lieu mais ce qu’on en dit. »   Néanmoins, s’il est vrai que ce n’est qu’au cinéma que le Héros triomphe toujours, il faut aussi savoir attendre, attendre et attendre pour voir enfin surgir la vérité.

Mes épreuves m’ont permis de constater que la perte d’un pouvoir aussi petit soit-il est une magnifique machine à faire le tri des amis et des connaissances, et Dieu sait si j’en ai eu des amis qui n’étaient que des connaissances, le tri fut terrible, définitif mais salutaire et bienfaisant.

Il y a une 20aine d’années, Moureaux avait réuni un groupe de travail en vue de rafraîchir notre idéologie par trop poussiéreuse.  Nous étions une trentaine.  Je décidais de faire une communication sur le bonheur.  Je ne récoltais que des sourires méprisants, apitoyés. 

Comment venir parler de bonheur ?  Aucun sens !

Pourtant ,  Cools,  en 1978, avait terminé un discours lors d’un congrès en conseillant aux militants, lors du choix toujours délicat de mandataires, de choisir des gens heureux, ayant le goût du bonheur.

Il y a deux ans,  Di Rupo fera tout un discours sur le bonheur sous des tonnerres d’applaudissements. Le bonheur était devenu une idée neuve au PS !

Après 36 ans de présence dans le combat socialiste à Jette, que reste-t-il ?

Peu de choses, sinon une chose essentielle.  Mais d’abord je vous dois un aveu.  Je n’ai jamais, jamais eu le moindre goût pour le sous sous-nationalisme communal.  Aimer Jette parce que c’est Jette n’a pour moi aucun sens.  Ce que j’aime, ceux que je respecte profondément, ce sont les gens.  J’ai toujours eu cette volonté de connaître les autres, de les comprendre et d’essayer de les aimer. 

Mon cœur se serre lorsque je reconnais dans la rue tel concitoyen jettois ou non que je croisais naguère, vigoureux, altier, la démarche fière.  Puis j’ai vu au fil du temps le même homme se vouter, puis marcher avec une canne ; enfin, je ne l’ai plus vu du tout !  C’est ce vieux couple, toujours uni,  toujours ensemble,  faisant leurs courses au Miroir, la main dans la main, je les vois, année après année,  la démarche maintenant hésitante, la respiration de plus en plus courte, la vue troublée et puis,  et puis,  je n’en revois plus qu’un, celui-là ne vit plus, il survit, c’est tout !

Ah ! Oui ! Les gens m’intéressent, le récit de leur vie me passionne, leurs espoirs, leurs angoisses sont souvent les miennes, ou me touchent.  C’est pourquoi j’aime tant passer une heure le dimanche au Sportwereld, j’y découvre des destins étonnants, passionnants..  Toutes ces vies croisées, tous ces destins n’auront pas fait partie d’un méprisable magasin d’accessoires, tous auront compté, tous auront été importants.  C’est cet amour des gens  qui fut, qui est le moteur principal de ma vie.

Alors que reste-t-il ?

Une chose m’a manquée  lorsque j’ai quitté mes fonctions d’échevin de l’Instruction publique, c’est le regard des enfants.  J’allais de temps en temps dans les classes et j’observais ces regards, ces grands yeux ouverts  sur l’avenir du monde, sur leur avenir.  J’avais toujours exigé qu’il y ait des fêtes des prix clôturant l’année scolaire avec  relief.  Beaucoup trouvaient cela inutile.  Voyant tous ces visages passer devant moi, je ne pouvais m’empêcher de songer à l’avenir de tous ces enfants qui nous étaient confiés, à notre gigantesque responsabilité.  Après mon départ, cette fête des prix fut supprimée.  Aujourd’hui,  la chose se passe dans chaque école, quasi à la sauvette, les enfants reçoivent leurs résultats à la sauvette, les parents ont depuis longtemps désertés cette triste comédie.  C’est pitoyable mais tellement significatif de l’abandon moral et politique dans lequel se trouve l’enseignement à Bruxelles.

Voici ce qui reste,

A la fin de la première période de près de vingt ans où j’ai exercé les fonctions d’échevin de l’instruction publique, je croisais un jour,  chaussée de Jette, une jeune femme d’origine maghrébine, elle traversait la chaussée venant face à moi de biais.  J’eus le temps de l’observer et de la reconnaître.  C’était une ancienne élève de nos écoles communales, chaque année, je l’avais rencontrée à différentes occasions.  Voilà qu’après 10 ou 15 ans,  je la retrouve, jeune femme, belle, épanouie, un magnifique sourire à la vie que sans nul doute elle va mordre à pleines dents, des yeux illuminés par la flamme de l’espoir du bonheur.   Nous n’échangeâmes que quelques mots,  elle travaillait, elle allait se marier.

Maintenant que pour moi l’avenir n’est plus ce qu’il était, voilà ce que j’emporte pour toujours avec moi, ce qui me reste d’éminemment précieux, c’est ce regard,  cette foi  dans l’avenir, ces yeux emplis de joie et de bonheur qui me disent que peut-être je n’ai pas été totalement inutile.

 HERMANUS, A.M.

 merry_hermanus@yahoo.com 

CONGO : Un grand mensonge d’Etat !

Il y a un peu plus d’un mois, le Journal « Le Soir » faisait état du très grand intérêt dans le public pour le livre « Congo » de David Van Reybrouck, paru aux Editions « Actes Sud ».
Cet intérêt est pleinement justifié.

Il s’agit d’un livre hors du commun, à la fois par le parti pris historiographique, et la qualité de l’écriture.

Je ne puis que chaleureusement en conseiller la lecture.
Il m’apparaît qu’il y a cependant autre chose !

Le Congo est le grand mensonge de l’Histoire de Belgique !

S’il est vrai que Mme Morelli, historienne de l’ULB, a, dans un livre passionnant, dénoncé les mythes de l’Histoire de Belgique, le Congo ne fut malheureusement pas un mythe, mais une atroce réalité qu’on a, jusqu’à il y a quelques années, caché sous un énorme mensonge.

Les gens de ma génération se rappelleront que lorsque nous achetions un cahier chez le papetier, il nous était livré avec un buvard sur lequel figurait, dans un camaïeu rouge foncé, l’image d’un « bon sauvage », quand même muni d’un bouclier et d’une lance, avec, au-dessus de lui, un personnage souverain et protecteur couvert d’un large casque colonial.

Ce n’est que très récemment que s’est répandue, dans l’opinion publique belge, la vérité sur ce que fut l’atroce exploitation du peuple congolais par l’Etat indépendant du Congo dont le propriétaire unique était Léopold II, par ailleurs et très accessoirement, Roi des Belges.

On l’a oublié, mais Léopold II avait connu une jeunesse princière difficile.  L’opinion, très réduite à cette époque, le considère peu apte à monter sur le trône et à exercer le rôle de Roi constitutionnel.

Pourtant, dès cette époque, Léopold II semblait meurtri par le confetti géographique sur lequel il allait régner.

Il a envisagé différentes colonies possibles en Asie, en Amérique du Sud et, bien sûr, en Afrique.  Il a même, on le sait, étudié la possibilité d’envahir les Pays-Bas !

Mais c’est finalement sur l’Afrique qu’il jettera son dévolu, bien entendu, sous couvert d’une œuvre civilisatrice de christianisation et de lutte contre l’esclavage.

C’est cette fable-là qu’on nous a servie pendant des décennies et des décennies, avec une impudeur extrême, car, en réalité,  la vérité sur les souffrances imposées aux populations congolaises a été connue très rapidement, mais totalement occultée en Belgique.

Mutilated children of the Congo Free State (c. 1905) – Credit: Mark Twain (Copyright : Public Domain)
http://ow.ly/eUyQW

Les Missions protestantes suédoises et américaines ont dénoncé tout de suite les atrocités commises,  le travail forcé, les mains coupées, la chicote, les prises d’otages et le massacre de villages entiers.

Il faut savoir que toutes ces opérations se sont faites grâce à un encadrement belge.

Les noms sont connus depuis toujours !

Les tortionnaires sont identifiés !

 
Dans la mesure où les Gouvernements belges, de 1884 à 1914, ont été totalement aux mains du Parti Catholique, et que la politisation des emplois publics jouait à fond, les officiers belges catalogués Libéraux n’avaient la possibilité, pour faire carrière, que de s’engager sous la bannière Jaune et Or de l’Etat indépendant du Congo.

Le fait que Casement et Morel, tous deux sujets britanniques, dès les années 1890, dénoncèrent ces crimes de masses n’a rien changé.

Des Commissions d’enquêtes ont été envoyées.

Mais en Belgique, c’était le black-out absolu.

Malgré le fait qu’à Paris, certains journaux politiques comme « L’Assiette au Beurre » n’hésitaient pas à représenter Léopold II ensanglanté par des mains coupées réparties tout autour de lui. En Belgique, il restait le Roi, apportant le progrès et la paix aux « sauvages » du Congo.

Et c’est là que réside le grand mensonge.

Des générations et des générations de petits Belges ont été gavés par « l’œuvre civilisatrice » de Léopold II.

Le 30 juin 1960, lors du discours de l’Indépendance du Congo, le Roi  Baudouin sert à son auditoire un discours amidonné, ripoliné, où il reparle de « l’œuvre civilisatrice » de son aïeul.

On peut comprendre tous ceux qui ont connu la vérité dans leur chair, et la violente réaction d’un Lumumba.

A la fin des années 60 encore, le Professeur Stengers, par ailleurs excellent historien, vendait la même salade que le Roi Baudouin, et soulignait que la réaction des églises anglo-saxonnes et suédoises était, en fait, une manipulation des  Britanniques jaloux du fait que Léopold II avait emporté, à la Conférence de Berlin, la plus belle part du gâteau !

Le livre de Barbara Emerson, qui paraît dans les années 70, est très clair sur les horreurs de l’exploitation systématique organisée par Léopold II.

Mais ce livre n’a eu que très peu d’écho en  Belgique.

Cette thèse du Roi généreux, vecteur et artisan de la civilisation continue à être défendue tous azimuts.

Depuis, une multitude de livres ont paru,  comme, par exemple, « Les fantômes du Roi Léopold II », Collection Texto.

Mais il s’est encore trouvé des historiens pour nier les faits pourtant évidents !

A l’école, on nous affirmait également que le Congo avait été « offert » par Léopold II à la Belgique en 1908, ce qui est  évidemment totalement faux, puisqu’il a été vendu !!!

Les historiens affirment que lorsque Léopold II est monté sur le Trône, en 1865, sa fortune pouvait être évaluée à 5 millions de Francs Or.

A son décès, elle était évaluée à … 15 milliards de Francs Or !!! Auxquels il faut ajouter 8 milliards que le Roi a utilisés pour un certain nombre de travaux en Belgique.

Cet argent-là pue le sang et la sueur des esclaves congolais du Roi Léopold II dont le seul mobile était l’argent du caoutchouc.

Cet argent-là explique sans doute une partie du chaos que connaît aujourd’hui ce malheureux pays, car s’il est vrai que la Belgique, lorsqu’elle a poursuivi la colonisation, n’a pas pratiqué les mêmes méthodes, elle a, dans son rêve, cru pouvoir coloniser le Congo… en oubliant les Congolais !!!

Le premier prêtre a été ordonné en 1917 !

Le premier Universitaire, Thomas Kanza, est sorti de l’UCL en 1957 !

Ce gouffre n’a jamais été comblé !

Si vous vous baladez à Bruxelles, empruntez, à l’arrière du Palais Royal, la rue de Brederode, et vous y verrez, sur la droite, avant d’arriver à la rue de Namur, un curieux bâtiment dont l’architecture rappelle un chalet suisse.

C’était là que siégeait l’Administration de l’Etat indépendant du Congo, propriété du Roi Léopold II.

C’est là qu’est venu s’inscrire Joseph Conrad qui a piloté un bateau remontant le fleuve Congo, expérience horrible qui le conduira à écrire « Au Cœur des Ténèbres ».

118 ans plus tard, ces ténèbres commencent à peine à se lever, et la Belgique commence à apercevoir les horreurs qu’on lui avait  cachées.

merry_hermanus@yahoo.com