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Allocution à l’occasion de la réédition et de la traduction en néerlandais de la biographie de Paul Halter.

« L’ombre est toujours accusatrice où dorment des morts fabuleux. »

                                                                                         Louis Aragon

Je souhaite tout d’abord remercier et féliciter la Fondation Auschwitz pour avoir voulu marquer le cinquième anniversaire du décès de Paul Halter par la réédition et la traduction en néerlandais de la biographie que j’ai eu le privilège d’écrire avec lui.

Le récit de cette vie mouvementée, brisée par les horreurs du nazisme ne fut pas chose aisée car, ceux qui l’ont côtoyé le savent, cet homme avait une grande pudeur, jamais il n’étalait ses sentiments, ses pensées profondes.  En ce sens, si ce livre retrace le parcours extraordinaire de ce résistant exemplaire, il est un échec dans la mesure où il ne permet pas de dégager sa vérité intime, les émotions ressenties par celui qui, à vingt ans, a été confronté à l’indicible, à un inimaginable enfer dont Aragon écrivait déjà en Septembre 1943 « Auschwitz ! Auschwitz !  Ô syllabes sanglantes !  Ici l’on vit, ici l’on meurt à petit feu.  On appelle cela l’extermination lente.  Une part de nos cœurs y périt peu à peu…»
Les poètes ont toujours raison, à Auschwitz ce sont  des peuples qu’on assassinait mais c’est une civilisation qui y est morte.  Il survécut à ce lieu « où l’épouvante bat la mort à tous les coups. »

Au cours de cette année de travail, une seule fois, je vis se dévoiler, par hasard, un pan de la réalité de l’horreur concentrationnaire.  Alors que nous travaillions, on sonna à la porte.  C’était Vidal Sephia, professeur de Ladino à la Sorbonne, qui, de passage à Bruxelles, rendait visite à celui qui avait été son compagnon à Auschwitz.  Il se passa une chose extraordinaire.  J’eus l’impression que le temps s’était arrêté.  Les deux ex-déportés se sont mis à converser oubliant tout ce qui les entourait.  Sephia fut ce qu’on appelait dans le jargon des camps « un muselman » c’est-à-dire l’un de ceux qui, au bout du rouleau, ont tout perdu, abandonné toute dignité, spectres dont seule la minute de la mort est la dernière espérance, l’ultime délivrance.  Paul rappela à son visiteur que celui-ci ramassa, pour l’engloutir aussitôt, une pelure de pomme de terre boueuse sur laquelle Paul Halter avait marché.

Le langage de ces deux survivants avait subitement abandonné les formules courtoises de la bienséance, Paul évoquant le fait qu’il déclarait à qui voulait l’entendre « vous allez tous crever mais moi je vais m’en sortir. »  L’image d’Épinal de la solidarité volait en éclat.  Face à l’inimaginable, ce fut le plus souvent le chacun pour soi.  Ce qui n’empêcha pas des actes de soutien, d’abnégation bien réels.  Mais au cours de cette conversation Paul Halter ne laissa que peu de place au doute sur l’égoïsme sacré dont ceux qui ont survécu ont dû faire preuve… peut-être ce furent là des choses que jamais ils ne se pardonnèrent, supportant cela leur vie durant, dernière ignominie dont les nazis les accablèrent.

biographie de Paul Halter

Paul Halter, Numéro 151 610, « D’un Camp à l’Autre »

Comme Paul, jusqu’à la fin de sa vie, ne se pardonna pas d’avoir obtenu pour ses parents de vrais-faux papiers qu’un zélé fonctionnaire ixellois établissait mais en gardant une liste des documents, ce qui permit aux Allemands d’arrêter sans difficulté les porteurs de ces cartes d’identité.
Comme il ne pardonnera pas aux déportés communistes qui eux, avaient su  s’organiser dans le camps, de ne protéger que les leurs.

La vie et la mort des détenus dépendant du poste de travail qui leur était attribué.  Paul se débrouilla seul… il ne l’oubliera pas !  Son engagement  militant très jeune dans le mouvement socialiste l’avait doté d’une conscience politique, que beaucoup lui enviaient, j’entendis d’ailleurs Vidal Sephia déclarer que c’est ce qui fit la différence entre Paul Halter et une masse d’autres déportés.

S’étant libéré d’Auschwitz, rapatrié par l’armée russe en Belgique, il refusa les offres de mandats qu’on lui fit, se rappelant la lâcheté dont certains grands noms du monde politique belge avaient fait preuve lors de l’occupation.  Il avait compris que les apparences ne comptent pas, que seuls valent les actes, le courage de s’opposer.  Il en avait trop vus qui n’étaient que des âmes de lapin dans une peau de tambour.

Par contre, il s’engagea dans l’aide au FLN, toujours l’action,  en lutte pour l’indépendance de l’Algérie.  Il transporta des armes et différents matériels mais renonça à ce combat lorsqu’après une réunion clandestine avec des responsables de la wylahia 4 dans sa maison de la chaussée de Gand, il prit conscience des facteurs religieux qui animaient une frange importante du FLN.

Paul était de ceux qui ont voulu croire en « la mémoire des larmes » et ce fut son magnifique combat contre l’oubli, la mise sur pied de la Fondation Auschwitz dont le travail est exceptionnel.  Il fut le premier à organiser des voyages d’études à Auschwitz, lieu sinistre entre tous.  Il fut attaqué par des figures de proue de la communauté juive qui trouvaient scandaleux que certains de ces voyages se déroulent lors des fêtes de Pâques.  Aujourd’hui, ceux qui hier le critiquaient effectuent les mêmes visites au camp d’Auschwitz.

Le combat plus que jamais actuel doit continuer.

                                                                  « Ce n’est plus le temps de se taire
                                                            Quand le ciel change ou va changer »

Louis Aragon

Comme je l’ai dit, à l’occasion de mon intervention d’hommage à Paul Halter à l’hôtel de ville de Bruxelles, commémorer ne doit pas être embaumer.  Certaines commémorations me font penser à un arbre mort qui tenterait de retenir ses feuilles.  Non !  Etre fidèle à Paul Halter, c’est ne pas accepter ce qui, sous nos yeux, est en train d’engloutir tout ce pourquoi il s’est battu tout au long de son existence.   L’antisémitisme a pignon sur rue dans certains pays d’Europe.
En Hongrie, en Pologne, en Tchéquie des groupement antisémites manifestent ouvertement.  Le gouvernement polonais a promulgué une étrange loi mémorielle niant un aspect essentiel du génocide des Juifs.
En Autriche, l’extrême droite est au pouvoir.
En Allemagne près de cent députés d’extrême droite siègent, pour la première fois depuis 1945, au Bundestag dont certains se réclament d’Adolf Hitler.
En France, le front national a obtenu près de 40 % des voix à la récente élection présidentielle. Il y a quelques semaines en Italie, l’extrême droite a remporté d’importants succès.  Voilà pour le triste panorama.

Qui osera encore nier que l’antisémitisme est bel et bien de retour et en force.

Que cet antisémitisme soit, pour employer un vocable à la monde, de souche, ou qu’il soit d’importation, cela reste la même ignominie.  Lorsque en 2012, Mohammed Mehra tire une balle dans la tête de trois enfants de moins de 10 ans en les traînant par les cheveux et en se filmant fièrement, geste digne du génocide par balle qu’on ne pensait plus jamais revoir. Il tue des enfants Juifs, parce que Juifs.  Quand l’assassin du musée Juif de Bruxelles entre et tue, c’est pour tuer des Juifs, parce que Juifs.  Quand l’assassin de l’Hyper Casher demande avant de tuer « t’es Juif toi ? » tire et tue quatre fois, ceux qu’ils tuent sont des Juifs, ils meurent assassinés parce que Juifs.

Je ne prends que fort rarement le taxi à Bruxelles, deux fois, je suis tombé sur des chauffeurs qui m’expliquaient en vociférant que c’étaient les Juifs, le Mossad, les Illumati et les Francs-Maçons qui étaient à la base de tous les attentats, que ce n’était que de la propagande sioniste.  L’un des deux me tint ce que je n’ose appeler ce raisonnement vingt-quatre heures avant les attentats de Bruxelles.

Rappelez-vous la « charmante » caricature du PAC de Molenbeek, c’était deux ans avant la découverte du fait que la commune où résidait Paul Halter était une pépinière de terroristes ; il s’agissait d’annoncer une conférence « culturelle », c’était un copier-coller des affiches nazies montrant le Juif au long nez busqué,  doigts crochus, kippa sur le haut d’un crâne sale à moitié dégarni, papillotes voletantes autour d’un visage émacié, parsemé de verrues, enserrant un globe terrestre.  Le député-échevin Ikazban traitant un journaliste de « crapule sioniste » et dans la foulée se déclarait proche du Hamas, organisation classée terroriste par l’ONU.  Ce même député signant, avec quelques autres dont Catherine Moureaux, une pétition pour obtenir la libération d’un personnage qui se révélera être l’un des organisateurs des attentats de Paris et de Bruxelles.

En Octobre 2017, j’eus une altercation lors d’une promenade au bois du Laerbeek avec un type qui téléphonant bruyamment éructait « …ce type il faut s’en méfier c’est un demi-Juif ».  Voilà où nous en sommes.
Et il y a, malheureusement tant et tant d’exemples.

Comme en 2014, nous sommes à la veille d’élections, les listes électorales se concoctent dans les arrières cuisines des partis.  C’est la course aux voix, c’est l’instant des petits accommodements qui font les grandes lâchetés.  Après les dernières élections, j’avais été invité à déjeuner par un Bourgmestre fraîchement élu qui m’expliqua doctement et fermement que tout devait être communautaire, d’après lui, ceux qui ne faisaient pas de communautarisme n’avaient rien compris.  Comme je le fis avec Moureaux en 2004, après son interdiction de mettre dans notre programme le refus du voile, l’égalité Homme/femme, l’interdiction des horaires de piscine réservés aux seules femmes, je rompis tout contact personnel avec ce personnage.  Ces gens-là  n’ont pas compris que le communautarisme est la cause du racisme et non sa solution !  Pire encore, si c’est possible, se trouvera à nouveau sur les listes électorales à Bruxelles ce député bruxellois qui a participé à une manifestation à Anvers dont l’un des slogans était « Hamas ! tous les Juifs dans le gaz. »  Oui, Mesdames Messieurs, il est donc possible à Bruxelles, au cœur de l’Europe, 74 ans après la libération d’Auschwitz que quelqu’un ayant participé à une manifestation où cet ignoble slogan était hurlé, soit élu député régional et figure à nouveau sur les listes électorales.  Je ne puis pas affirmer que ce député criait ces ignominies, mais le Journal « Joods Actueel » d’Anvers a publié un article sur cette manifestation où seule la photo de ce député apparaît, on le voit hurlant !  Ça c’est sûr !  L’article et les photos existent et ce député n’a pas attaqué le journal en diffamation.

Faut-il encore rappeler que lors des dernières élections communales à Schaerbeek, il y avait un candidat juif sur une liste, il fut quasiment contraint de faire la tournée des associations et de certaines écoles pour se justifier !  Oui !  On en est là !  A Bruxelles, 74 ans après la destruction de l’immonde usine de mort d’Auschwitz.

Vous aurez compris que, pour moi, l’écriture, avec Paul Halter, de cette biographie n’était pas un point final mais un passage de relais.  Il nous a transmis la lourde tâche d’être d’un parti… d’un seul parti… celui de la vie à jamais contre le parti de la mort !

Commémorons, certes, mais là où nous sommes, avec les armes, les moyens qui sont les nôtres, battons-nous contre cet ennemi de l’Humanité… l’antisémitisme.

Hermanus A M, 23 Mars 2018.  Fondation Auschwitz.
Revoir le témoignage de Paul Halter

le Baron Paul Halter, ancien résistant et ancien déporté, témoigne sur Auschwitz dans les écoles de Jette quand j’y étais Echevin

Le Baron Paul Halter, ancien résistant et ancien déporté, témoigne sur Auschwitz dans les écoles de Jette quand j’y étais Echevin.

Le Baron Paul Halter, ancien résistant et ancien déporté, témoigne sur Auschwitz dans les écoles de Jette quand j’y étais Echevin.

Témoignage de Merry Hermanus lors de l’hommage rendu à Paul Halter le 29 avril 2013

Paul Halter, c’est d’abord une pudeur, une pudeur que beaucoup ont prise pour de la brutalité tant elle se voulait protectrice.

Paul ne se livre pas, il se veut tout d’un bloc, pas de fioritures, pas de falbalas, pas de dentelles, la vie ne lui  a pas permis d’en goûter les subtils plaisirs.  Il a vécu le temps des meurtres de masses, pas celui des bals mondains ; comme l’écrit Aragon, il a vécu un temps où «  On avait mis les morts à table ».

Chez Paul Halter, pas la moindre ostentation ; jamais il n’a capitalisé son immense malheur.  C’est ce qui explique qu’au sortir de la guerre, il a méprisé les offres qui lui furent faites de s’investir en politique, lui qui pourtant, dès sa jeunesse, avait baigné dans ce milieu.

Peut-être avait-il été trop déçu par la lâcheté de ceux qu’il croyait grands et qui se révélèrent,  en Juin 1940, n’être que des nains !

La cohérence de la vie de Paul est pourtant l’engagement. Très jeune, l’engagement politique, puis ce fut la plongée dans la résistance, plus tard la participation à l’aide au FLN de la Wilaya IV.

Son immense mérite est d’avoir réussi à vaincre deux des impitoyables ennemis de la vérité : l’oubli et l’indifférence.  Et ce  fut la création de la Fondation Auschwitz, l’organisation des voyages pédagogiques, et l’enregistrement des témoignages des survivants des décennies avant que Spielberg ne s’y attelle.

Il n’est pas inutile de rappeler que les voyages à Auschwitz furent lourdement critiqués par ceux qui, disposant de l’appui des médias, n’avaient pas eu l’idée de les entreprendre.  Ils y viendront mais avec bien du retard !

J’ai eu le privilège d’écrire, avec Paul Halter, sa biographie.  Pendant un an, nous avons travaillé à retrouver cette existence dont le cours a été tranché par la barbarie nazie.  Dans cet ouvrage, il manque l’émotion que Paul n’a pas voulu livrer, et je n’ai pas été capable de faire ce que suggère Jules Michet : « Faire parler les silences de l’Histoire. »

Pourtant, en l’écoutant,  me revenaient tout le temps en mémoire ces quelques lignes de Musset : «  Analysez la plaie et fourrez-y les doigts, il faudra de tout temps que l’incrédule y fouille, pour savoir si le Christ est mort sur la croix ».

Je fus le témoin d’une extraordinaire rencontre, les retrouvailles de Paul Halter et de Vidal Séphiha  détenu à Auschwitz en même temps que lui.  Ce jour- là, me faisant tout petit, écoutant effaré, je compris que ce que ne se pardonnent pas les survivants, c’est ce qu’ils ont subi et surtout ce qu’ils ont fait pour survivre…

Finies les légendes dorées sur la solidarité dans les camps, seuls m’apparaissaient des hommes nus, chairs sanglantes, crucifiés dans l’indicible horreur du camp,  ne tenant debout que grâce à la brutale rage de vivre, un jour de plus, une heure de plus,  dans un monde d’où toutes les valeurs avaient disparu, dans un monde où l’on avait tué l’homme dans l’homme.  Survivre, c’était trouver en soi les ressorts d’un égoïsme sacré et tragique qu’il sera impossible de se pardonner une fois la liberté retrouvée.

Paul Halter ne se pardonnera jamais d’avoir fourni à ses parents de « vrais-faux » passeports ne sachant pas que le fonctionnaire d’Ixelles qui en était l’auteur, tenait une comptabilité méticuleuse…et mortelle de ces documents.  Jamais, il ne pardonnera à l’homme qui dans un souffle, lors de son débarquement à Auschwitz lui appris la mort de ses parents dès l’arrivée de leur convoi.

Les récits que Paul Halter m’ont permis de voir Bruxelles sous un jour différent.

Je ne passe plus devant l’entrée du théâtre des galeries sans penser à Paul tentant de fuir la Gestapo et ne parvenant pas à recharger son arme.

Oui ! Paul Halter ne fut pas qu’un témoin, il fut un acteur de la folie de ces temps atroces.

Aujourd’hui, il ne s’agit pas d’embaumer Paul Halter sous le flot de mots morts.  Il faut poursuivre son action et Dieu sait si elle est plus que jamais nécessaire à Bruxelles.

Nous vivons dans une région où un élu, voulant parler du génocide dans les classes terminales d’une école secondaire, entend, stupéfait, ces phrases odieuses : «  Oui, c’était terrible, mais c’était bien fait.  Hitler avait raison ! » .

Nous vivons dans une région où un député a traité un journaliste de « pourriture sioniste ».

Nous vivons dans une région dont un député participait il y a quelques mois à une manifestation à Anvers dont l’un des slogans était : «  Les juifs dans le gaz ».

Nous vivons dans une région où l’affiche annonçant un débat sur le sionisme reproduisait un dessin digne de l’exposition organisée par les Nazis en 1941 pour reconnaître « Le Juif ! ».

Je pourrais poursuivre cette triste liste.

Lourde, très lourde responsabilité qu’auront les politiques en Juin 2014 lors de la constitution des listes électorales car ils devront se libérer, mais en auront-ils la force, de ceux pour qui de toute évidence, l’antisémitisme d’importation est devenu un ciment communautaire.

Faire vivre la mémoire de Paul Halter, permettre qu’au-delà de la mort, son cœur continue de battre dans l’Histoire, c’est être fidèle à ses combats, non pas cette fidélité confite de bonnes paroles, mais cette fidélité active, vigilante, offensive, celle qui implique la lutte contre l’antisémitisme et tous les racismes.

C’est le seul, hommage à lui rendre, le seul qui ait un sens, celui de toute sa vie.

merry_hermanus@yahoo.com

Décès de Paul Halter : Disparition d’un témoin !

Je ne peux mieux faire, suite à la perte cruelle que subissent tous les amoureux de la Liberté et de la défense des Droits de l’Homme, au moment où Paul Halter vient de mourir, que de permettre à mes lecteurs de prendre connaissance de  Préface du livre,  » Paul Halter, numéro 151.610 : D’un camp à l’autre  » que Paul Halter et moi-même avions écrit en 2003.

L’essentiel y est dit :
Sa Volonté de poursuivre son travail de mémoire, sa Volonté de s’impliquer dans la Défense des Libertés, sa Volonté de survivre à l’indicible.

Sa devise était : Honneur, Devoir et Équité !

 merry_hermanus@yahoo.com