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Souvenirs communistes

« Là où il y a ni vérité, ni justice, il n’y a pas de possibilité pour un parti
socialiste. »
Léo Lagrange

« Pour un marxiste, le socialisme n’est pas une affaire de conscience morale,
il
est une loi inexorable de l’Histoire. »
Michel Winock

Premier contact avec la politique.

J’ai trois ans.  Je me brûle les fesses en regardant les photos de « Union Soviétique » grande revue mensuelle… inévitables photos de tractoristes riant de toutes leurs dents, de paysannes liant des gerbes de blé, foulards multicolores sur la tête, joues rouges, yeux vifs, souriantes, savants penchés sur des cornues, blouses blanches, lourdes lunettes, microscopes, becs Bunsen, fioles multicolores … Tous unis dans une même foi… une même espérance… Oui, c’est l’aube des lendemains qui chantent !  Moi, j’ai dû calmer la morsure du fer à repasser au moyen de compresses grasses… dans le fond,  quand j’y pense ce premier contact avec la politique était prémonitoire… on peut s’y brûler les fesses !

Un solide atavisme.

La légende familiale soutient que notre famille s’est installée dans les Marolles au XVIème venant d’Autriche, il paraît qu’un de mes grand-oncle a vérifié !  L’important pour moi commence bien plus tard.  Le POB est créé en 1885 au Cygne, à l’époque bistrot enfumé de la Grand-Place, et c’est en 1886 que mon arrière-grand-père crée la section bruxelloise du parti dans l’arrière salle de son café de la rue de l’économie, voilà des quartiers de noblesse qui à mes yeux valent bien une présence de la famille lors de la première croisade de 1099 !  La saga familiale n’est qu’une suite de déménagements à la cloche de bois, de bagarres contre la police, seize coups de sabre, des dizaines de points de suture car le combat politique se doublait pour mon arrière-grand-père d’une solide consommation d’alcool. A la veille de sa mort, mon grand-père Corneille Hermanus m’expliquait encore ses combats pour le suffrage universel, les morts rue Haute, tués par la garde civique, la façon dont il bourrait sa casquette ou son chapeau boule de papier journal pour amortir les coups que distribuaient les gendarmes.  Après avoir milité au POB ce grand-père sautera le pas et rejoindra Jacquemotte au PCB en 1939 !  Il va de soi que les cinq enfants, mon père fut le second, seraient tout aussi communistes !  Et ils le furent !

Grandir avec la guerre froide.

Les années d’après-guerre furent d’abord celles d’une immense admiration pour l’Armée rouge et donc pour l’Union Soviétique.  Mes parents avaient comme de nombreux belges épinglé au mur de la cuisine de la rue Neuve où nous habitions une carte d’Europe où de petits drapeaux visualisaient les avancées spectaculaires des troupes soviétiques qui depuis la contre-offensive devant Moscou de Février 1942 libéraient villes et villages occupés et martyrisés par les nazis.  Oui ! ce furent les américains, les Anglais et les canadiens qui débarquèrent le 6 Juin 1944 mais chacun savait que c’était le flot de sang russe qui jour après jour faisait reculer les Allemands et ce au prix de trente millions de morts, dix millions de soldats et vingt millions de civils.  Mon grand-père faisant partie d’un réseau communiste avait d’ailleurs caché pendant quelques mois trois prisonniers Russes évadés des mines de charbon de la Sambre.  Après la libération, ils furent rapatriés en URSS, et malgré divers efforts de ma famille pour entrer en contact, on n’entendit plus jamais parler d’eux !

Par une curieuse alchimie générée par la guerre froide, l’allié soviétique devint progressivement l’ennemi, après 1947 qui vit la fin de la présence de ministres communistes dans les gouvernements européens, les communistes cessèrent d’être des héros pour progressivement être affublés de la livrée du traître aux ordres de Moscou.  La pensée dominante fit de nous des minoritaires, des exclus du corps social, de ceux qui ne seront jamais d’accord avec la majorité.  Très jeune, je pris conscience de ce caractère minoritaire, de ce que la famille  était une sorte d’exception, que nous n’étions jamais d’accord avec les journaux, avec la pensée dominante.  Je considère que ce fut pour moi une grande chance de grandir en se sachant minoritaire, en se sachant exclu d’une société que nous contestions, à laquelle nous ne donnions aucune légitimité… Être un minoritaire dès l’enfance m’a considérablement aidé dans la suite de mon aventureux parcours.  En particulier cela me permit de comprendre que « leur » justice n’était pas la nôtre !

Eux et Nous… Un univers bipolaire.

A chaque instant chacun fait une lecture du monde, il interprète les faits, sa situation, à la lumière de ses convictions, chacun a dans la tête sa grille de lecture.  La nôtre était simple… il y avait les autres, très nombreux, les dominants et nous, très minoritaires mais, énorme différence,  nous, nous possédions la vérité. Il y avait les bons… nous et les autres… les mauvais.  Tel artiste était apprécié pour son talent mais aussi parce qu’on savait qu’il était proche de nous, les symboles en étaient Yves Montand, Simone Signoret, Reggiani, Greco, Lemarque, Ferrat et une multitude d’autres compagnons de route du PCF.   Il y avait ceux que l’on rejetait, qu’on savait ennemis acharnés de nos idées… avant tout ceux qui avaient collaboré avec les nazis.  Hergé, le père de Tintin avait collaboré donc pas question de lire Tintin, le journal de Mickey était le poisson pilote de l’impérialisme américain donc il n’entrait pas à la maison ; restait donc Spirou dont je devins un lecteur assidu car mes parents ignoraient l’appartenance catholique de cette publication Carolo franchement réactionnaire, en particulier dans le feuilleton qui me passionnait le plus « Les Belles histoires de l’oncle Paul », exceptionnelle ouverture sur l’histoire, histoire d’Epinal et souvent d’extrême droite, ainsi l’épisode de la bataille pour l’Alcazar de Tolède pendant la guerre d’Espagne était présentée sous l’angle exclusivement franquiste, l’héroïsme du colonel fasciste Moscardo était vantée alors que les assiégeants républicains apparaissaient comme des bandits.  Je reconnais, un peu honteux, que chaque semaine cette petite histoire me donnait le goût de l’histoire, Histoire qui dans la famille tenait une place considérable dans la mesure où l’histoire… avait un « sens » et de plus c’était la politique d’hier, et la politique d’aujourd’hui, serait l’histoire de demain.

Être communiste à cette époque, c’est donc appartenir à une contre société, contre société impliquant un engagement total, couvrant tous les aspects de la vie.  J’avais huit ou neuf ans lorsque mon arrière-Grand-mère mourut, ma tante me conduisit dans la chambre où gisait la morte, lui faisant face sur le mur, à la place où ailleurs on trouvait un crucifix, trônait une photo grand format où Staline pointait du doigt un avenir rayonnant !   Donc, toutes les nuits, la dernière personne que voyaient mes grands-parents étaient le petit père des peuples, le guide infaillible, le vainqueur de la bête nazie.

La question royale.

Ce fut un moment capital.  Pas question de voir revenir le roi félon qui avait épousé la fille d’un collabo, qui, alors qu’il était censé être prisonnier, partait en voyage de noce en Autriche, faisait un petit détour pour passer voir Hitler, qui surtout avait refusé de suivre les ministres en Angleterre pour poursuivre la lutte, qui enfin reprit ses titres de noblesse allemands qu’Albert 1er avait abandonnés pendant la première guerre mondiale.  On connait l’histoire, le référendum, etc.  Le retour de Léopold à l’été 1950, les grèves, les manifestations violentes.  Pendant fort longtemps mon Grand-père louait deux caves dans les logements sociaux de la rue du miroir où il exerçait son métier de cordonnier.  Incroyable capharnaüm, sombre, poussiéreux, sentant le vieux cuir et la poix.  Là, étaient bien cachées, une mitraillette et des munitions attendant le grand soir qui ne vint jamais.  Certains espéraient au minimum voir tomber une monarchie démonétisée, aspirant à la République.  Au plus fort des évènements, mes parents décidèrent de m’exfiltrer en Wallonie à La Reid où j’étais censé être à l’abri, je fis le trajet dans la camionnette d’un certain Erlich, bien sûr membre très actif du parti, assis sur une  épaisse couverture qui cachait des armes destinées à la région liégeoise, en cas de barrage sur les routes ma présence, sans doute, nous donnerait un air d’innocence.  Lorsque Baudouin prêta serment en qualité de prince royal, les espoirs de république s’étaient envolés, un soir mon père et moi nous nous rendîmes le long du canal pour y jeter deux sacs de cartouches, sans doute des munitions pour la mitraillette de mon Grand-père ou pour le fusil allemand que mon père cachait depuis 1944.  Je vois encore ces deux sacs, d’un gris sale, et le gros plouf qu’ils firent dans l’eau noire du canal.  C’est l’un des grands mystères de mon enfance… pourquoi mon père m’avait-il pris avec lui pour accomplir ce dangereux engloutissement. Le canal noya les cartouches mais pas tous nos espoirs… il faudra attendre voilà tout.  Le cri de Julien Lahaut, son vibrant « Vive la république » suivi de son assassinat… jamais jugé… résonnera longtemps dans le foyer familial !  J’avais oublié de préciser que depuis 1948 mon père possédait une voiture… évidemment un véhicule soviétique de marque Moskvitch, copie conforme de la plus petite des Opel mais sans chauffage… curieux pour une voiture d’un pays où les hivers sont si rigoureux.

Soirées électorales et soirées aux amitiés Belgo-Soviétiques.

Les soirées électorales furent pour nous une longue torture, années après années, résultats d’arrondissements après résultats d’arrondissements, la chute était ininterrompue,  j’entendais mes parents jurer en écoutant les chiffres obtenus par le PC, constamment décevant, rien n’arrêtait cette déglingue pour nous incompréhensible.  Quel contraste avec les soirées que nous passions, grâce à mon Grand-père, aux amitiés Belgo-Soviétiques.  Cela se déroulait dans le prestigieux cadre du palais des beaux-arts, j’étais stupéfait d’y découvrir une foule de gens…nous n’étions donc pas seuls, j’entendais parler Russe avec un ravissement ébahi… c’était la langue des vainqueurs de Stalingrad, celle que parlaient les soldats qui avaient pris Berlin, traqué la bête nazie dans son dernier antre.  Plusieurs dizaines d’années plus tard, j’irai me recueillir plusieurs fois devant le gigantesque monument élevé à Treptow, faubourg de Berlin, en hommage à ces héros.  Au cours des réceptions clôturant les festivités mon Grand-père pointait différents participants en nous signalant sur le ton de la confidence la plus secrète qu’il s’agissait de gens riches mais « qui étaient avec nous ! »   Le spectacle commençait immanquablement par la Brabançonne et l’hymne Soviétique, j’en tremblais d’émotion tant cet hymne avait pour nous une profonde signification, c’était la musique de ceux qui étaient dans le bonheur et la vérité… Je l’avoue aujourd’hui encore, je ne peux entendre cet hymne sans profonde émotion !  Faut-il préciser que nous étions aussi d’assidus spectateurs du cirque de Moscou… et de celui de Pékin jusqu’aux années soixante.  Aucune des facéties du clown Popov ne m’étaient inconnues, les acrobates aériens, les dresseurs de fauves… tous étaient soviétiques, tous ne pouvaient qu’être merveilleux.  C’était le temps où l’URSS était supposée être « l’avant-garde de l’humanité tout entière… incarnant le marxisme en action. »  Ce pays était devenu après la guerre « un des pôles de la conscience européenne », le pays de l’utopie réalisée.  C’est donc dans l’esprit de cette contre société globale que les fureurs d’un monde en profonde transformation étaient analysées et commentées à la table familiale.

Le Maccarthysme.

Le Maccarthysme répandait ses miasmes jusque sur le continent européen, en Belgique un conseiller d’Etat Buch était suspendu pour raison politique.  Nous étions bien sûr opposés au Bénélux et plus tard à l’Otan, la création de la RFA fut ressentie comme un crime contre la paix.  L’un de mes cousins partit en train  à Moscou participer aux rencontres de la jeunesse en 1957… il pourra de ses yeux voir la vie soviétique, les réalisations, les succès.  Sartre n’avait-il pas écrit en 1952 que « tout anticommuniste est un chien… dans vingt ans le niveau de vie des Soviétiques sera supérieur à celui des européens. »   Alfred Sauvy, démographe de grand renom lui emboîtait le pas, soulignant « c’est donc vers les années 1962 ou 1963 que le niveau de vie des citoyens soviétiques égalera le niveau de vie occidental. »  Comme quoi, il faut être circonspect à l’égard des déclarations de scientifiques tout autant que de celles des philosophes !   Pour ma part, je suis convaincu que Raymond Aron, condisciple de Sartre à l’école normale, avait tout à fait raison de dire : « les révolutionnaires du style de Jean-Paul Sartre n’ont jamais troublé le sommeil d’aucun banquier. »

La mort de Staline.

Ce fut un cataclysme, pour le septantième anniversaire de Staline tout le monde avait participé à l’immense collecte de cadeaux.  Les émeutes de Berlin qui éclatèrent quelques mois plus tard ne pouvaient qu’avoir été fomentées par les nazis avec l’aide des américains, tout cela n’était que propagande antisoviétique.

Les Rosenberg.

Nous partagions l’immense émotion provoquée par la condamnation à mort des époux Rosenberg, manifestations, meetings… rien n‘y fit, ils furent exécutés sur la chaise électrique à Sing Sing au cours de l’été 1953.  Aujourd’hui, les historiens ont démontré sans l’ombre d’un doute que Julius Rosenberg était bel et bien un espion ; il fut dénoncé par son beau-frère, le frère d’Ethel Rosenberg.  Elle aurait pu se sauver, il n’y avait aucun élément de preuve à son propos mais elle préféra mourir avec son mari.  Ils furent les seuls espions soviétiques condamnés à mort et exécutés aux USA pendant la guerre froide.  Quelqu’un devait payer parce que depuis 1949, l’URSS disposait de la bombe atomique, grâce à ses savants mais aussi grâce à des scientifiques tel Fuchs qui avaient compris l’énorme danger résultant du fait que seuls les USA auraient disposés de l’arme nucléaire.

La guerre de Corée.

Nous estimions que l’agresseur était l’impérialisme américain.  Nous méprisions les belges qui s’engagèrent dans le bataillon que notre pays mis à la disposition de l’ONU.  Pour nous ce n’étaient pas les Coréens du Nord qui avaient agressés ceux du Sud mais une fois de plus une odieuse manœuvre des impérialistes américains.

Les Procès.

Aussi énorme que furent les soi-disantes  révélations, nous acceptions comme toute la presse communiste de l’époque, de croire que de prestigieux dirigeants, des résistants courageux étaient des agents américains, des saboteurs.  Il est effrayant de lire les articles des correspondants de la presse communiste française ou belge qui assistaient à ces parodies de justice.  Les accusés étaient présentés sous un jour odieux, qu’il s’agisse de Rajk en Hongrie, de Slansky en Tchécoslovaquie ou de Kostov en Bulgarie…et de tant et tant d’autres sacrifiés au nom d’un centralisme bureaucratique incompréhensible dans son absurdité.  Mais nous étions à ce point méfiants à l’égard des média capitalistes que nous étions persuadés que les Soviétiques ne pouvaient pas se tromper, que la vérité était toujours à l’Est.  La plupart de ces procès ont eu lieu en 1949-1950, la concomitance ne troublait pas les communistes occidentaux.  Comment était-il possible que en même temps tous ces dirigeants militants depuis des décennies, ayant risqué la mort pour le parti des dizaines de fois, devenaient brutalement d’ignobles traîtres ?  Certains se posaient des questions, mais il faudrait plus de vingt ans pour que Dominique Desanti, correspondante de « Ce Soir », journal communiste parisien fasse son mea culpa, elle était à Sofia pour le procès Kostov…quant à lui, il avait été pendu comme tous les autres depuis fort longtemps.  Une nouvelle fois la révolution dévorait ses enfants, comme en 1937-38, mécanisme atroce fort bien démontré par Anatole France dans « Les Dieux ont soif »  Les temps devenaient obscurs, on s’enfonçait « dans le velours noir de la nuit soviétique » comme l’écrivit Ossip Mandelstam mort sur la  route de la déportation au goulag.

Le rapport Kroutchov du 25 Février 1956.

Enorme coup de théâtre, totalement inattendu pour nous !  Bien sûr il y avait eu le procès Kravtchenko contre les « Lettres Françaises », les affirmations de David Rousset… pour nous ce n’étaient que sinistres affabulations fomentées par les officines américaines.  Mais là, au cours de ce XXème congrès… ce fut un coup de massue, auquel d’abord on ne crut pas, c’était trop énorme.  Lorsqu’il devint évident que le rapport avait bel et bien existé, la famille se divisa ; mon Grand-père suivit immédiatement la ligne officielle, l’un de mes oncles resta totalement stalinien, il l’était encore à sa mort en 1997 !  Mon père eut beaucoup de peine à accepter toutes ces atroces réalités, il n’accepta jamais qu’on rebaptisa Stalingrad qui restait pour lui le symbole de la résistance du peuple soviétique contre le nazisme.  Il ne comprit pas la disparition de la momie de Staline du mausolée… c’était trop  dur à avaler d’un coup.  Mes parents lurent « Une Journée de Denis Denisovitch », l’image se troublait, le doute s’installait.  Ils ne lurent jamais « L’Archipel du goulag » et conservèrent jusqu’à la fin de leur existence une méfiance à l’égard d’Alexandre Soljenitsyne.

Un incident scolaire.

A l’école, les discussions n’étaient pas rares, je ne mettais pas mon drapeau dans ma poche,  prenant souvent le contrepied des affirmations de certains professeurs qui ne se privaient pas de commenter l’actualité.  Je me souviens comme si l’incident datait d’hier de ce petit gros qui me court derrière place communale de Laeken, où j’allais prendre mon tram, qui arrivé à ma hauteur me donne un solide coup d’épaule tentant de me renverser, continue sa course en criant « sale communiste tu ne mérites pas la corde pour te pendre. »  Les professeurs étaient heureusement plus subtils et certains, avec la prudence de mise pour les fonctionnaires, me faisaient comprendre qu’il m’approuvaient. Mais le fait d’être traité de sale communiste m’est resté en mémoire, symbole de l’atmosphère d’une époque.  Plus tard, confronté à une résurgence de l’antisémitisme, je créerai avec deux ou trois condisciples le Front anti fasciste, le FAF, dont je possède encore quelques tracts.  Pour ma famille, l’antisémitisme restait le meilleur marqueur du poids de l’extrême droite dans une société… sur ce point-là, jamais le moindre compromis, la moindre faiblesse !  Je lirai des dizaines de fois le poème de Evtouchenko à propos du massacre de Babi Yar où furent assassinés plus de trente mille juifs en 1941 !  Je fis partie d’un groupe de contre manifestants qui avaient  tenté d’empêcher une réunion des néo fascistes dans la salle du Claridge à Saint Gilles… souvenirs douloureux car j’y ramassais quelques solides coups sur la tête…mais si les coups ne sont pas trop graves… ce genre de choc consolide fort bien les convictions.

1956… Suez… Budapest.

1956 fut une année de ruptures, commencée en Février par le rapport Kroutchov, suivie en été par la ridicule opération Franco-Israélo-Anglaise sur Suez et enfin elle se clôture en Octobre par l’invasion de la Hongrie par les troupes Soviétiques avec les conséquences que l’on connait… le point d’orgue étant l’exécution par pendaison d’Imre Nagy à qui le régime avait promis la vie sauve.

Une nouvelle fois, tous ces événements étaient chez nous décodés sous la stricte observance de la ligne de Moscou.  La tentative d’occupation du canal de Suez était le dernier sursaut d’une politique de la canonnière qui avait fait son temps et à laquelle tant Moscou que Washington mirent fin sans bavure.  Budapest fut beaucoup plus complexe parce que au départ ceux qui déclenchèrent les événements étaient communistes mais avaient de toute évidence rêvé un autre rêve.  Ce fut la source d’une énorme hémorragie d’intellectuels tant en France qu’en Belgique qui alors quittèrent le PC ou cessèrent d’en être les dociles et trop naïfs compagnons de route.

La conquête spatiale…retour du prestige de l’URSS.

Depuis 1945, la propagande américaine, l’ensemble des média avaient contribué à faire baisser l’énorme prestige de l’URSS dans l’opinion publique occidentale.  L’envoi dans l’espace en 1957 du Spoutnik fut un coup de tonnerre.  Voilà que l’URSS décrite comme une société arriérée était capable de prendre la tête de la conquête spatiale.  Le pavillon soviétique de l’Exposition universelle de 1958 faisait une grande place à la science et à la conquête de l’espace. Ce succès ne fut que le premier d’une série impressionnante, en 1961 Youri Gagarin devint le premier homme dans l’espace, succès inouï… le monde entier admirait à nouveau les Soviétiques…et nous, nous reprenions espoir… Budapest se voyait effacé.  Plus tard, ce furent aussi les soviétiques qui envoyèrent la première femme dans l’espace, je me souviens de mon cri de joie entendant à la radio la réussite du vol de Valentina Terechkova.

Les noces d’or de mes Grands-Parents.

Le Parti communiste ayant désigné mon Grand-père en qualité de mandataire à l’Assistance publique, les festivités eurent un petit volet officiel, le Bourgmestre Cooremans, que je percevais assez distant, presque ennuyé,  invita toute la famille à un vin d’honneur dans son prestigieux bureaux de la Grand-Place.  Ce genre de cérémonie ne peut qu’embêter les jeunes qui n’y trouvent jamais leur place.  Nous prenions un verre quand une dame d’un âge certain, bien mise, chapeau à voilette, lourdement maquillée, m’adressa la parole, ne sachant manifestement pas que j’étais le petit-fils du héros du jour : «  vous savez quand on nous a annoncé qu’un communiste allait arriver au conseil d’administration de l’assistance publique, ( elle en était aussi mandataire ) nous avons eu peur… mais c’est un homme charmant, très gentil. »  Je songeais que l’image que cette grande bourgeoise socialiste, il s’agissait de Madame Brunfaut, avait du communiste était restée l’homme du couteau entre les dents !

Une rencontre… Un ami.  

Je devais avoir douze ou treize lorsque je fis la rencontre d’Albert Faust, déjà militant acharné, ayant chez lui une tribune nappée d’un feutre vert d’où il haranguait trois ou quatre copains à peine sortis de l’école primaire.  C’est avec lui que je fis mon premier collage en partant en tram avec seau, colle et affiches.  Tout se termina par une course effrénée avec la police aux trousses.  Merveilleuse aventure.  Nous ne nous quitterons plus… c’est toute une autre histoire, elle fut affective et politique et traversa le temps… chose rare.

Les Grèves de l’hiver 60.

Il y eut pas moins d’un million de grévistes, des morts, des charges de cavalerie, des coups de feu.  Apprenant la mise à sac de la gare des Guillemin à Liège, je parvins avec la complicité de l’un de mes professeurs à provoquer une grève dans mon athénée.  Je participais à une multitude de manifestions en compagnie d’Albert Faust actif aux jeunesses communistes.  Au cours de l’un des multiples cortèges, je me retrouvai au côté d’un tout petit bonhomme déjà très âgé, il criait sans arrêt « Vive la République », il était le seul à la faire… peut-être se souvenait-il des heures de gloire de la question royale…excédé l’un des responsables de la manifestation le prit par le bras et le calma en lui précisant :  « pas tout de suite camarade. »  C’est à une autre manifestation que je pus juger du courage de la foule, lorsque je me retrouvai quasiment seul au milieu des chevaux de la gendarmerie chargeant pour dégager un bus que des manifestants démolissaient avec application.

Plus tard, Albert Faust me permit de participer à une réunion de la cellule du PC d’Etterbeek dont il était membre.  J’y vis quatre ou cinq bonhommes qui je dois l’avouer m’apparurent fort ennuyeux.

La décolonisation.

Il va de soi que nous l’espérions, l’encouragions… l’assassinat de Lumumba, les massacres perpétrés par les sbires de Mobutu manipulés par la Belgique et la Cia, faisait de nous une fois de plus des minoritaires. Je pleurais sur le sort de cette population africaine victime pendant des décennies de la pire des exploitations, à qui maintenant on refusait son autonomie.  Le discours de Lumumba du 30 Juin 60, nous parut extraordinaire, pour la première fois un Africain disait la réalité vécue devant un aéropage d’autorités emplumées, amidonnées, qui n’en croyaient pas leurs prudes mais très sélectives oreilles…
Ce fut tellement énorme que Baudouin se fit voler son sabre… tout un symbole.

En 1964,  je suis à l’université, le gouvernement lance l’opération de Stanleyville pour sauver les otages prisonniers des Mulélistes.  Je participe à une manifestation de protestation, on se réunit place Flagey, nous sommes une petite trentaine…après quelques minutes d’attente, surgissent deux à trois cent contre manifestants hurlant « à mort les cocos… les cocos à Moscou »… seule, mais fort peu reluisante solution, la fuite éperdue !  Oui, pas de doute, nous n’étions pas raccord avec l’opinion de la majorité des belges.

L’Université.

Je suivais avec passion les cours de Jean Stengers, notamment celui sur l’histoire du Congo.  Nous étions cependant quelques-uns à considérer que son cours ne tenait aucun compte des concepts du matérialisme historique.  A différentes reprises, nous manifestions et jetions des tracts dans lesquels on lui reprochait une conception trop conservatrice de l’histoire.  Je nous revois aussi en Octobre 1964 attendant l’annonce par Radio Moscou du limogeage de Kroutchov puis ce fut la montée au pouvoir de Brejnev et le retour à la glaciation.  L’invasion en août 1968 de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie…incompréhension générale face à une occupation mettant fin à la tentative d’instauration d’un socialisme «  à visage humain ».  Dubcek et Swoboda, les initiateurs de ce mouvement étaient des communistes sincères, percevaient parfaitement qu’on arrivait rapidement au fond de l’impasse.  La famille essayait de concilier ce qui devenait inconciliable et Aragon menaçait de se suicider…
ce qu’il ne fit pas !   Le temps a passé, la vie professionnelle m’a absorbé, mes opinions se sont largement nuancées, le monde a changé, l’URSS a évolué.  Je fis différents voyages en Pologne au cours des années quatre-vingt, la première fois pour inaugurer le bloc belge à Auschwitz, ensuite, en ma qualité de responsable du tourisme, pour tenter d’organiser un flux de tourisme social entre la Pologne et la Wallonie.  Lors d’un de ces déplacements, c’était très vite après la prise de pouvoir par Jaruzelski, la situation était terrible, les magasins étaient vides…
le collaborateur qui m’accompagnait me fit remarquer que cette situation était intolérable, scandaleuse, et je m’entendis lui répondre… nous sommes en 1983… « ils n’ont pas de café, pas de chocolat…mais ils construisent le socialisme ».  Il est vrai que c’était… peut-être… du deuxième ou du troisième degré mais quand même ma réponse avait quelque chose d’énorme face au chaos dont j’étais le témoin.

L’effacement du rêve.

Ainsi pendant quarante-sept ans, de 1944 à 1991,  avons-nous assisté médusés à l’effacement du rêve.  Nous n’avions pas compris que dans la célèbre formule biblique où il est question de « terre promise » ce qui était important ce n’était pas la terre mais la promesse.  En 1991, le rêve faisait faillite sous nos yeux… mon père mourut cette année-là ! Mon Grand-père était mort en Mars 1982 ; il resta pendant longtemps le meilleur vendeur du « Drapeau rouge », il parcourait les Marolles avec son tambour et une vaste sacoche de postier bourrée de journaux… la disparition de mon père clôturait un cycle, fermait un chapitre de l’histoire… de la nôtre mais aussi de l’URSS qui s’effondra quelques jours après son enterrement.  Il y a ainsi des dates où les destins individuels coïncident avec l’Histoire avec un grand H.   A la fin de sa vie Aragon constatait « il n’y a pas que moi qui aie perdu mon image.  Tout un siècle ne peut plus comparer son âme à ce qu’il voit. »   Et encore, toujours Aragon, fidèle au PCF jusqu’à sa mort : «  J’appartiens à cette catégorie d’hommes qui ont cru désespérément à certaines choses ; qui ont été comme le nageur qui se noie, mais toujours au-dessus de lui de la dernière force de ses bras élève l’enfant qu’il veut sauver contre toute vraisemblance. »  Aragon n’a jamais eu d’enfant, cet enfant c’était sa foi communiste, son brulant désir de construire un autre monde plus juste, qui ne ressemblerait pas à une caserne dominée par un quelconque adjudant gardien du dogme sanglant, cynique et fou !  Oui, sans doute lui aussi avait rêvé un autre rêve !  Lui aussi avait cru que la victoire du socialisme était inscrite dans les livres d’histoires de l’avenir et voilà que l’histoire, l’histoire elle-même avait eu raison du rêve.  A la fin du film d’Ettore Scola « Nous nous sommes tant aimés » l’un des acteurs dit à son ami « Nous voulions changer le monde et c’est le monde qui nous a changés. »  Est-il vrai que les peuples qui ont la TV, regardent la révolution mais ne la font plus !

Embrigadement.

L’un des fils de Maurice Thorez a écrit dans les années septante un livre pathétique dans lequel il décrivait son éducation d’enfant communiste modèle, sage, pionnier exemplaire, vacance chaque année en URSS, stricte conformisme politique, social et bien sûr familial.  Car,  je l’ai déjà précisé, c’est toute la sphère de vie qui est marquée par ce genre d’éducation.  Mes cousins seront élevés dans cet esprit et dans ce qu’il faut appeler un embrigadement.  L’un d’entre eux fera en 1957 le voyage à Moscou pour les rencontres de la Jeunesse, un autre sera un pionnier obéissant, discipliné, chaque année passa ses vacances sur les plages de la mer noire en compagnie des enfants soviétiques, ma cousine fut élevée dans ce que j’appellerais le rite de stricte obédience, comme elle me le dit elle-même, c’était chemisier blanc, jupe plissée et socquettes blanches… les résultats scolaires devaient eux aussi être de strictes observances, si on est communiste ont doit être les meilleurs, les meilleurs en tout !  Faut-il préciser que cette éducation a pesé lourd dans le devenir de mes cousins, deux deviendront médecins, mais la rupture avec les parents fut inévitable et douloureuse, mais ils restèrent à gauche.  Par contre, le plus discipliné, le plus présent dans les organisations, le plus « soviétisé »… est aujourd’hui ultra libéral de droite, rejetant avec horreur tout ce qui de près ou de loin peut ressembler à une vison de gauche.  Moi, j’ai eu une énorme chance, mes parents n’ont jamais souhaité que je sois membre de quelque organisation que ce soit, ils estimaient que ces choix je devrais les faire moi-même.  On l’a vu, toutes nos discussions, notre vision du monde était liée au communisme évoluant vers une appréciation plus nuancée mais toujours à gauche.  C’est donc seul que j’avais décidé de m’inscrire aux Jeunesses communistes, comme me le proposait Albert Faust, c’est seul que je choisis de  participer aux différents mouvements et manifestations de la grève générale de 1960.  C’est au travers de la liberté que m’offraient mes parents, leur intelligence et surtout leur amour que j’entamais mon parcours dans la vie…et cela ce fut inappréciable.  La transmission fut libre, rien n’était imposé… c’était le libre examen dans la famille… le rêve !  Malgré le fracassement de nos espoirs, le dévoiement horrible du plus pur des idéaux, moi non plus, je n’efface pas « d’un haussement d’épaule cette grande espérance. ».  Bakounine, l’exclu de la 1er internationale de 1864 avait déjà compris que « la révolution présente toujours trois quart de fantaisie et un quart de réalité.  La vie, mon ami, est toujours plus large qu’une doctrine. »   Oui ! j’ai été victime de l’illusion lyrique, de ce socialisme rêvé, de ce socialisme du risque, de ce socialisme de l’action… je n’oubliais pas, étant chef de cabinet pendant 14 ans et Secrétaire général pendant onze,  les mitraillettes de la question royale alors que pendant toute ma vie politique, je n’ai côtoyé que des socialistes de bureau qui ne songeaient que promotion, aménagement de bureaux, notes de frais, voitures avec chauffeurs.  C’est pour cela que j’aime tant Albert Faust car il était l’homme aux semelles de vent, songeant encore paralysé sur son lit de martyr à se rendre à Berlin pour encourager et collaborer au renouveau de la gauche allemande !

Je termine en citant ce court poème d’Aragon, encore Aragon prince de l’ambiguïté, roi d’une lucidité mortifère mais empereur d’une foi inébranlable en l’homme :

« On sourira de nous pour le meilleur de l’âme
On sourira de nous d’avoir aimé la flamme
Au point d’en devenir nous-même l’aliment
Et comme il est facile après coup de conclure
Contre la main brûlée en voyant sa brûlure
On sourira de nous pour notre dévouement. »

Mes parents m’ont fourni la boussole, certes elle n’indique plus l’Est mais  jusqu’à mon dernier souffle elle indiquera la Gauche !

Sens de l’histoire ou pas… L’homme avant l’idéologie… Les voix de l’espérance ne se tairont jamais… l’espoir, c’est ce qui meurt en dernier !

Hermanus Auguste Merry

Cercle Bob Claessens
30 Septembre 2017

 

 

De l’utilité des scandales en démocratie ou « Vive les scandales ! »

Depuis quelques mois, la presse qui était très mobilisée par les dossiers du Kazakhagte, mêlant politiques, policiers, justice, magistrats, est passée à autre chose, le dossiers des intercommunales Publifin, leur infinie générosité à l’égard d’un quarteron d’élus de tous bords, bénéficiant d’un pactole qu’ils fussent présents ou non lors des réunions.  Cela permet sur les réseaux sociaux de voir réapparaître le vieux, le sempiternel slogan du « tous pourris ».  Certains même se risquant à évoquer un changement de régime… bien sûr… un régime fort, l’un de ces régimes où les scandales n’existent pas !  Pourtant, un tout petit peu de mémoire permet une autre vision, d’apporter quelques nuances… seulement un peu de mémoire… un soupçon de connaissance historique… oh deux fois rien…voyez plutôt.

Dans l’Italie de Mussolini, après l’assassinat du socialiste Matteotti, plus un seul scandale, la presse aux ordres se tait, elle obéit… tout est uniforme, on assassine en silence !  Tout est parfait sous les ordres du caricatural du Duce ! Les films d’actualité de la « Luce » nous montrent Mussolini à moto, coupant les foins, le torse moulé dans un débardeur, à cheval… mais pas de scandale jamais !

Dans l’Allemagne nazie, il n’y a qu’un ennemi, qu’un scandale l’autre… le Juif, là est le grand scandale, sa seule existence est une horreur,  il ne peut y en avoir d’autre… tout y est parfait, les trains arrivent à l’heure, les postiers sont polis, les policiers sévères, les trottoirs impeccables. Les films de la « Wochenschau » strictement contrôlés par Goebbels ne diffusent que des images de merveilleuses jeunes filles blondes, de solides gaillards la mâchoire contractée, culottes de cuir, le regard vers l’horizon… et aussi sans doute… vers la frontière polonaise. L’écrivain britannique Philip Kerr dans sa « Trilogie berlinoise » explique fort bien comment des affaires criminelles où étaient impliqués les pontes du régime passaient à la trappe.

En Union soviétique et dans les pays satellites, aucun scandale ; la presse ne mentionnait même pas, cela lui était interdit, les faits divers.  Ainsi le monstre de Rostov put pendant des années massacrer des jeunes gens, comme l’explique fort bien Tom Rob Smith dans son roman « Enfant 44 ».  Les seuls scandales des dictatures communistes sont ceux voulus, organisés, construits par le pouvoir, celui des supposés « ingénieurs saboteurs », celui des espions de toutes sortes, des médecins juifs du « complot des blouses blanches », plus récemment dans la Pologne communiste, la liquidation du patron de la TV devenu indocile où une perquisition permit, évidemment, de trouver à son domicile des milliers de cassettes pornographiques… toujours efficace d’ajouter des affaires de sexe pour démolir un type.  Le brave peuple, dont on suppose, bien à tort, qu’il ne connait rien au sexe, ne pourra qu’être heurté !  Comme on le sait aujourd’hui, en URSS, même le bulletin météo faisait l’objet d’une analyse, d’un contrôle politique !

A CUBA.

Pas de scandale, sauf lorsque Castro veut se débarrasser du général Ochoa, devenu encombrant… tiens lui aussi… car il était informé des transactions de l’île paradisiaque avec quelques grands narco trafiquants. Le général sera fusillé et on n’en parlera plus.  Plus un palmier ne frémira sous les tropiques… tout sera parfait, calme et volupté, sous Castro et sa famille.

COREE DU NORD.

Pays au fonctionnement impeccable.  Oh ! de temps en temps, le méchant voisin de Corée du Sud fait état de l’une ou l’autre exécution ou d’une famine qui tue des dizaines de milliers de gens… mais c’est sans doute là les fruits vénéneux de la propagande impérialisto-sioniste !

Scandale et démocratie… tant qu’on en veut… n’en jeter plus !  Rien de nouveau sous le soleil !

L’affaire du collier de la reine Marie-Antoinette n’a éclaté que parce que des libelles édités à Londres ou à Amsterdam dénonçaient cette sombre manipulation.  Libelles que d’ailleurs la cour de France essayait de racheter avant leur diffusion… exactement comme le fait une élue de la région parisienne qui achète la totalité des exemplaires du « Canard Enchaîné » lorsque ce trop curieux volatile s’intéresse à ses turpitudes

La IIIème République grandit de scandale en scandale.

Sous le Président Grévy, il y eut l’affaire Pranzini, assassin guillotiné dont le président Grévy avait fait tanner la peau du dos pour en faire un sous-main.  Le gendre de ce même Grévy, Wilson vendait les légions d’honneur.  Grévy démissionnera. Il y eut aussi le mystérieux assassinat du peintre Steinheil et de sa mère… la femme du peintre, qui sera surnommée la Pompe funèbre,  étant elle épargnée, c’était l’ex maîtresse du président Felix Faure qui selon le mot de Clémenceau avait voulu être César et était mort «Pompée»… histoire connue, les assassins ne seront jamais identifiés.  Plus tard, ce fut la célébrissime affaire de Panama, réunissant ceux que l’on appelait les « chéquards ».  Barrès, célébrissime écrivain nationaliste ultra conservateur écrira « Leur figure » dressant l’inventaire de tous ceux qui avaient bénéficié des largesses de la compagnie du canal de Panama.  Puis ce fut en 1913, l’affaire Caillaux/ Calmette.  Calmette, patron du figaro attaque Caillaux, ministre ayant instauré l’impôt sur les revenus, la femme de Caillaux assassine Calmette !  Elle sera acquittée !

Dans l’entre deux guerre, les scandales se succèdent à vive allure.  D’abord la banquière Marthe Hanau, escroc de haut vol,  mais surtout l’affaire Stavisky qui secoue tout ce qui compte en politique dans la troisième république, que ce soit la police avec l’ignoble Bonny que l’on retrouvera au service de la Gestapo ou le Conseiller Prince qui finira « suicidé » sur les voies d’un chemin de fer.  Quand à Stavisky, retrouvé dans un chalet des Alpes, il sera lui aussi opportunément « suicidé » de deux balles tirées par derrière comme l’écrira le « Canard Enchainé. »  La république vacillera, les fascistes essaieront de la renverser le 6 février 1934 mais échoueront.  Le « Tous pourris » n’avait pas suffi.  La démocratie s’était maintenue à travers tout !

En Belgique.

Sous Léopold II, un gigantesque scandale financier secoue tout l’establishment catholique, c’est l’affaire Langrand-Dumonceau. C’est tout un réseau de banques et d’assurances qui fait faillite et ruine des milliers de rentiers.

L’entre deux guerres voit le scandale de la « Flotte rouge » où se trouvent mêlés Anseele et un ensemble de socialistes flamands liés à ce réseau de coopératives.  C’est aussi la fameuse « cagnotte » de Van Zeeland qui ministre, mais fonctionnaire de la Banque nationale, impose à toute la fonction publique de sévères restrictions de salaires mais crée une cagnotte à la Banque nationale pour s’exonérer de cette diminution de ses rémunérations.  Malgré le slogan du « Tous pourris » lancé par Degrelle et son fameux coup de balai, en Belgique aussi la démocratie tiendra le coup et survivra !  En 1939, il ne restait à Degrelle que deux députés sur 21 élus !

Après guerre.

La France fut secouée en permanence par une série de scandales.  D’abord l’affaire des fuites où des ministres dont Mitterrand sont accusés, à tort, de donner des informations militaires à l’ennemi.  Avant cela, il y eut l’affaire des piastres, vaste escroquerie sur les taux de change. Puis l’affaire du faux attentat de l’observatoire dont on sait aujourd’hui que ce fut un piège tendu à Mitterrand organisé par Alexandre Melnik du cabinet de Michel Debré, premier ministre.  Plus comique l’affaire des ballets roses où est mouillé Letroquer, Président socialiste de l’Assemblée nationale qui avait eu le tort de s’opposer au retour de de Gaulle.  L’affaire Ben Barka où de vrais flics enlèvent cet opposant marocain membre de la Tricontinentale pour le compte des services secrets marocains…qui l’assassineront.  Le mystérieux assassinat du ministre de Broglie, négociateur des accords d’Evian.  Le « suicide » du ministre du travail Robert Boulin dont on vient de rouvrir le dossier, suicide dans dix centimètres d’eau, le nez cassé et diverses ecchymoses… bizarre, bizarre et plus qu’étrange ! La célébrissime affaire Markovic, garde du corps d’Alain Delon, où on a essayé d’impliquer Madame Pompidou.  Les extraordinaires « » où un escroc italien de génie avec l’aide du Comte de Villegas de Jette a réussi a faire dépenser des milliards à Giscard d’Estaing pour une simple photocopieuse.  Tout le monde se souvient de Giscard et des diamants de Bokassa qui firent le succès de Thierry Le Luron et la mort politique de celui qui se voulait l’homme le plus intelligent de France.

Sous Mitterrand se fut un festival, à commencer par l’affaire URBA qui visait à financer le PS sur base d’appels d’offres truqués.  Le dossier Pechiney qui conduisit le chef de cabinet de Bérégovoy en prison. Il y eut aussi le terrifiant sang contaminé.  Le prêt de ce même Bérégovoy que lui fit Patrice Pelat, ami de résistance de Mitterrand mais homme d’affaire trouble qui fit une opportune crise cardiaque avant de devoir répondre à la justice.  Quant à Bérégovoy, il se suicida !  Le dossier Elf avec Dumas, Devier-Joncour, Loïc Lefloc Prigent, énorme machine a financer les partis politiques au départ de potentats africains.  Comment ne pas évoquer Mazarine qui fut pendant quasi quatorze ans logée aux frais de l’état.

Avec Chirac, c’est l’explosion, un jet continu de scandales, la cassette Méry, les emplois fictifs de la mairie de Paris, pour lesquels Juppé sera condamné, les faux électeurs de Tiberi, l’emploi fictif de sa femme, les appels d’offres truqués des lycées des hauts de Seine, la fuite sous les tropiques de Schuller qui en savait trop, la construction des prisons manipulée par Bédier, l’immobilier avec Longuet et Léotard.

Sous Sarkozy, impossible, ça se bouscule trop : Mme Bettencourt, financement de campagne par Kadafi, Bygmalion, corruption supposée de magistrat, les multiples affaires reprochées aux étonnants époux Balkany et tant d’autres.  Impossible de les citer toutes.

Sous Hollande, affaire du compte Suisse de Cahuzac, les mensonges devant l’Assemblée nationale.  Démission d’un secrétaire d’état aux anciens combattants ayant confondu ses affaires commerciales et ses mandats.  Démission du secrétaire d’état à la coopération qui depuis quatre ans faisait… un blocage psychologique et ne payait pas ses impôts.

Et beaucoup d’autres… dont peut-être le plus blanc que blanc, propre sur lui François Fillon !

Et en Belgique.

L’assassinat de Julien Lahaut dont on ne connaîtra l’auteur que des décennies plus tard mais jamais le ou les commanditaires.  Le supposé milliard de Mobutu qui aurait été versé à Leburton mais dont jamais personne n’a vu le premier centime.   Le procès de ce même ex premier ministre Leburton et de son homologue chrétien  Hallet concernant les financements octroyés par les mutuelles qu’ils dirigeaient. Seul Leburton sera condamné !   Les étonnants crédits parallèles visant la construction du port de Zeebrugge.  Le dossier du financement du PRL, dossier du centre Paul Hymans, jamais jugé !  La démission du bourgmestre d’Uccle Jacques Van Offelen soupçonné de corruption.  Les affaires INUSOP et Agusta Dassault concernant le financement des campagnes électorales du PS.  L’affaire des KS, liée  à la reconversion des mines du Limbourg où étaient impliqués différents ministres ou députés CVP.
Comment ne pas évoquer les tueries dites du Brabant Wallon, entre 28 et 31 morts… selon les comptages… dont on n’a jamais arrêté les coupables.  Était-ce des gendarmes dévoyés ?  Y-a-t-il eu une tentative de déstabilisation politique afin d’empêcher la mise en place du fédéralisme ?  Saura-t-on un jour la vérité ?Plus terrible, l’affaire Julie et Melissa où apparaît dans toute son horreur les insuffisances, pour rester prudent, de la gendarmerie et de la justice.  Puis ce fut l’assassinat d’André Cools dont, comme pour Lahaut, on ne connut jamais le ou les commanditaires… et pourtant ils existent, j’en suis convaincu !  L’affaire des hormones avec l’assassinat d’un vétérinaire qui tentait de faire appliquer la réglementation suivie par l’affaire de la Dioxine qui fit chuter Dehaene et amena Ecolo au pouvoir !  Les dégâts du fameux escroc Van Rossem qui fut élu député et qui était, j’en ai été témoin, parfaitement introduit dans la « bonne société flamande »,   Il y eut aussi l’escroquerie Lernout et Hauspie qui ruina des milliers d’épargnants flamands mais qui avait l’aval du monde politique de Flandres, en particulier du CVP,  que la « la Libre Belgique » qualifia de plus grand escroquerie du siècle ! Comment ne pas évoquer le scandale de la Société générale qui ébranla le gouvernement jusqu’à la démission du premier Ministre et l’implication du sommet de la hiérarchie judiciaire.  La décennie consacrée aux dossiers du PS de Charleroi qui se transforma en chasse à l’homme dont Van Cauwenberghe fut le gibier…qui finalement ridiculisa le chasseur.

Pour la Grande Bretagne et USA  

Je me contenterai de rappeler le dossier Profumo, ministre de la défense qui partageait sa maîtresse Christine Keeler avec l’attaché naval de l’ambassade soviétique.  Le « suicide » de Maxwell, magnat de médias, qui avait volé le fonds de pension de ses ouvriers et employés. 

Le dossier de Cohn, l’adjoint de Mac Carthy qui voulait que son petit ami échappe au service militaire, cette affaire mit fin à la période de chasse aux sorcières des années cinquante. L’assassinat de Kennedy qui reste toujours mystérieux. La liaison du jeune et fringant président avec une maîtresse qu’il partageait avec Gianacana, l’un des patrons de la mafia. Bien sûr, le célébrissime Watergate où de fil en aiguille la justice remonta jusqu’à Nixon qui démissionna avant d’être révoqué.  Sous Reagan, l’Irangate où le colonel de Marines Oliver North commerçait avec l’Iran sous embargo pour financer les contras du Nicaragua.  Reagan s’en sortit grâce au sacrifice de North qui assuma tout.  Sous Clinton, il y eut une multitude de dossiers financiers mais surtout l’affaire Moniqua Lewinski au cours de laquelle le procureur spécial Star dépensa un milliard de dollars pour tenter d’avoir la tête, à défaut d’autre chose, de Clinton !  La gigantesque affaire de Subprimes, dont les agences de notations et les banquiers ne répondront jamais…sauf dans la minuscule Islande.

En Israël.

Un premier ministre Ehud Olmert est en prison, il n’est pas rare que des ministres démissionnent et soient condamnés dans des dossiers financiers ou des affaires de mœurs, tel Weizman fils du premier président d’Israël.  En ce moment la justice examine différentes relations du premier ministre.  

Qu’est-ce que cela signifie au plan du fonctionnement des démocraties ?

D’abord, je constate qu’il y a des pays où jamais aucun scandale n’éclate.  L’Arabie saoudite par exemple, la Syrie de Bachar, la Tunisie de Ben Ali, la Lybie de Kadafi, la Grèce des généraux, le Chili de Pinochet, l’Argentine de Videla… en un mot comme pour le nazisme, le communisme, là où il n’y a pas de démocratie, il n’y a pas de scandale.  Le scandale est inhérent à la démocratie comme les accidents de la route le sont à la circulation routière.  J’ose dire qu’il est, les chrétiens apprécieront, consubstantiel, c’est-à-dire, inséparable de la démocratie.  Le scandale est le verso de la démocratie… il est inévitable qu’une pièce ait deux faces !

Le « tous pourris » est non seulement faux mais dangereux car il fait le lit des régimes autoritaires où tout est caché, il conduit au mensonge généralisé d’une dictature qui lave plus blanc que blanc.  On le voit fort bien en Russie où si un journaliste a encore des velléités de vérités qui pourrait chatouiller les puissants, il est assassiné.  Dans les dictatures la formule de Léo Ferré est toujours d’application :  « la vérité c’est pas ici ! »

Napoléon ne s’y était pas trompé, sous la révolution était né une multitude de journaux, il les supprima pour n’en laisser subsister que quelques uns, qu’il contrôlait parfaitement !  Emile de Girardin inventant vers 1830 la presse à bon marché transforma la masse populaire en opinion publique… l’information, aussi imparfaite fût-elle,  remplaçait les rumeurs invérifiables, un contrôle pouvait s’initier, il ne fera que grandir.

Ce n’est donc pas un hasard si Trump s’en prend si violemment à la presse qu’il veut à toute force décrédibiliser.  Il sait que c’est de cette presse que pourrait venir ses plus sérieux ennuis donc elle ment… et il invente cette étonnante notion des faits alternatifs.  Il veut casser le thermomètre !  Les scandales sont effectivement le thermomètre de la démocratie.  Ils y jouent un rôle fondamental de correcteur, au départ de ceux-ci la démocratie évolue, se corrige, s’amende, progresse mais progresse dans la liberté… le mensonge ne permet aucun progrès !  Le mensonge, c’est Orwell et le meilleur des mondes, c’est « la ferme des animaux » et finalement le basculement comme l’explique Koestler dans « Le zéro et l’infini. »  D’où l’absolue nécessité de conserver une presse libre ou les journalistes ne sont pas pour leur plus grand nombre, comme en Belgique des infra salariés, où un élégant clignement d’yeux d’un présentateur de TV ne remplacera jamais une analyse de fond d’un dossier !  En ce sens oui !  Une démocratie est en danger si sa presse se réduit à une peau de chagrin et que ses journalistes sont privés de l’élémentaire liberté offerte par un statut social respectable.

Le véritable scandale est celui qui n’éclate jamais !

Celui qui reste bien caché, que l’on occulte avec attention, là est le scandale !  N’êtes vous pas étonné du nombre de commissions parlementaires mises en place mais dont on sait peu de chose et… le citoyen lambda ne sait rien !  Ainsi la commission sur les attentats de Bruxelles et Zaventem !  Voilà pourtant une situation extraordinaire !  Mais où sont les articles de presse sur le suivi de cette commission qui est censée se poursuivre ?  Une seule commission parlementaire eut un grand retentissement, ce fut celle consacrée à l’horreur de l’affaire Julie et Mélissa.  Pourquoi ?  Parce qu’elle était filmée.  Aux USA, elles le sont toutes depuis les années cinquante.  Ici, on a crié au populisme, au poujadisme !  Pourquoi parce que les citoyens qui suivaient les débats jusqu’au milieu de la nuit découvraient en direct le fonctionnement des institutions, de la Justice, de la Police, de la gendarmerie dont ce sera d’ailleurs le chant du cygne… elle disparaîtra !  C’était scandaleux oui !  Et alors ! C’est grâce à cela qu’on peut amender nos institutions, les faire progresser vers plus de transparence, vers plus de respect pour les citoyens.  La démocratie n’en est pas une si elle ne respecte pas la célèbre formule anglaise des « Checks and balances », c’est-à-dire des pouvoirs et de leur contrôle !  Toutes nos commissions parlementaires devraient être filmées et diffusées, là est le prix d’une démocratie vivante où les élus n’ont pas peur de leurs électeurs !  Parce qu’en vérité c’est de cela qu’il s’agit quand certains hurlent, craignent le populisme !

Alors oui !  Je n’hésite pas à dire, vive les scandales, leur dénonciation est le seul marqueur de la démocratie !  Ne l’oublions jamais !  Ils ne sont pas le signe d’une quelconque déliquescence de nos institutions, bien au contraire, ils sont la preuve de leur vitalité et de leur force.  N’ayons pas peur des scandales !  N’ayons pas peur de ce qu’ils disent de nous !  Les hommes sont perfectibles, les institutions aussi !