Un dimanche ordinaire au bois du Laerbeek en 2021 !

Une ombre dans le bois du Laerbeek.

Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, mon épouse et moi faisons quotidiennement une balade matinale dans ce petit espace arboré au nord de Bruxelles, dont la limite est marquée par l’antique chaussée romaine… rien que le nom me fait rêver aux colonnes de puissantes légions martelant cette voie où l’histoire était passée… et qui est devenue une paisible promenade pour retraités encore valides. De nombreux enfants y jouent, construisent des cabanes avec des morceaux de bois. On peut à peine parler de cabanes, ce ne sont que bâtons posés l’un contre l’autre ou l’un au-dessus de l’autre, mal ajustés, le jour, la pluie s’y infiltrent sans la moindre difficulté. Dans le conte des trois petits cochons, le loup n’aurait pas à souffler bien fort pour que ce frêle édifice s’effondre.

Depuis quelques semaines, je remarquais une ombre bleue allongée entre les branchages. A ma vive stupéfaction, je m’aperçus qu’il s’agissait d’un homme dormant à même le sol. Je le revis, un jour de pluie, à côte de son fragile abris, droit, immobile, tentant d’ouvrir un parapluie. Autour de lui quelques sacs de plastique.

Je ressens toujours un profond malaise quand je suis confronté à cette misère. Une sorte de culpabilité confuse, sans doute issue d’une éducation de « partageux » impénitents vivant dans un confort refusé à tant d’autres, Taraudé par la volonté de venir en aide à cette ombre, tout en ne risquant pas de lui causer des ennuis, s’il s’agissait d’un réfugié ou d’une personne n’ayant pas tous les sésames nécessaires à la vie dans notre société où la liberté n’existe que pour ceux qui sont « en règle ».

Aujourd’hui, tenaillé par une encombrante mauvaise conscience, l’ayant vu près d’un banc, attendant je ne sais qui, je ne sais quoi, toujours entouré de sacs en plastique, j’ai été vers lui. Très méfiant, se demandant ce que j’attendais de lui, il répondit quand même à mes questions. Malgré les multiples couches de vêtements qui l’emmitouflaient, j’observais qu’il s’agissait d’un jeune homme. Il m’expliqua qu’effectivement, il n’avait trouvé que ce lieu improbable pour passer la nuit. Il n’était en attente de rien… c’était un belge dont la mère habitait la commune de Jette. Il avait vécu 4 à 5 mois chez elle mais le propriétaire avait protesté, il avait dû partir et depuis logeait dans le bois. Il s’exprima très calmement, dans un français parfait, qui dénotait qu’il avait fait certaines études. Je lui parlai du Samusocial. Il me répondit qu’il n’y avait jamais de place. S’il téléphonait le matin tôt on lui disait d’appeler à 17 heure et à 17 heure on lui annonçait qu’il n’y avait plus de place. Il avait pris contact avec la commune de Jette où il lui aurait été répondu qu’il n’y avait pas de logement pour SDF. Je ne pus m’empêcher d’essayer de lui donner une aide, qu’il n’accepta qu’avec réticence. Pourquoi en est-il arrivé là ? Je ne tire aucune conclusion, je ne porte aucune accusation, je ne fais qu’un constat… un bien triste constat.

Voilà, c’était un dimanche ordinaire en ce début 2021, en Belgique, un pays parmi les plus développés du monde, où un jeune homme, SDF, vit depuis des semaines dans les bois.

Commentaires

Les carnets cachés d’Émile Vandervelde

Émile VANDERVELDE « Carnets 1934 – 1938 » Paris Les éditions inter – nationales 1966

La mise en ordre de ma bibliothèque m’a permis de retrouver cet ouvrage, lu sans doute trop vite, il y a quarante ou cinquante ans.  L’ouvrant, je constate que s’y trouvent six timbres commémoratifs à la gloire d’Émile Vandervelde, émis à l’occasion du centième anniversaire de la première Internationale. (1864 – 1964)

Je conserve du défilé organisé à cette occasion un témoignage… frappant.  Membre des Jeunes Gardes socialistes, nous avions nos slogans qui ne plaisaient pas à la direction du parti.  Arrivés à la hauteur de la tribune installée place de Brouckère nous fûmes proprement matraqués par les nervis du Parti sous les hurlements de rage des dirigeants.  Quelques semaines plus tard, nous étions tous exclus du Parti.  Un souvenir instructif.  Je ne me réaffilierai qu’en 1970 !

Ces carnets ont une histoire.  A la mort de Vandervelde, sa veuve les a conservés, puis cachés sous l’occupation afin qu’ils ne tombent pas aux mains des nazis.  Finalement, ils ne furent retrouvés qu’après la mort de Jeanne Émile Vandervelde et de façon étonnante édité à Paris.  A la lecture, on comprend pourquoi.  Pendant les années soixante, Paul-Henri Spaak est tout puissant, à la fois dans divers gouvernements mais aussi au sein de ce qui est encore le PSB – BSP.  Or, la lecture de ces carnets donne de Spaak une image vraiment peu flatteuse.  En particulier dans l’affaire de la reconnaissance du gouvernement de Franco et la désignation d’un représentant belge à Burgos.

Cependant ce qui m’a le plus impressionné à la lecture de ces brefs témoignages, c’est la méfiance qu’engendre chez Vandervelde la personnalité de De Man, leader des socialistes flamands, vice -président du PSB – BSP et candidat à la succession de Vandervelde qui ne souhaite plus se représenter à la présidence.

Cependant au fur et à mesure des prises de position de De Man, les proches de Vandervelde le poussent a faire barrage à celui qui se présente comme le chantre du « socialisme national », formule dont de nombreux socialistes estiment qu’elle ne pourra que conduire au fascisme.  

Parfaite prémonition puisque De Man basculera très vite dans la collaboration soutenu et guidé par Léopold III.

Vandervelde évoque aussi ses entretiens avec Léopold III.  Ainsi le 6 novembre 1937, le roi le sonde sur la constitution d’un gouvernement d’union nationale dont ferait « partie un rexiste ou un nationaliste » !

Vandervelde décrit la course au pouvoir entre Spaak et De Man qui tout deux tentent de devenir premier ministre.  De Man échouera et Spaak réussira in extrémis, ce qui posera d’énormes problèmes au Parti tiraillé entre les avantages du pouvoir, la possibilité de faire passer une série de mesures sociales, et les concessions que la droite exige, notamment la reconnaissance du gouvernement de Franco que les socialiste wallons et bruxellois rejettent catégoriquement.

Cette lecture m’apprend qu’en 1938, le PSB – BSP comptait 600.000 membres, étonnant contraste avec la situation de nos jours !  Il est déjà question à cette époque de l’éventualité d’une scission linguistique au sein du parti.  Il faudra encore attendre 36 ans avant qu’elle ne se réalise !

A la fin de ces Carnets, on découvre différentes annexes fort intéressantes.  En particulier un étonnant article du Pays réel du 30 mai 1938, signé par Degrelle qui rend hommage à Vandervelde mais pour l’opposer à Spaak dans l’affaire de la représentation belge à Burgos.

Tout aussi intéressant le portrait que fait de Spaak Pierre Joye, paru dans la Voix du Peuple les 10 – 11 octobre 1937, journal du Parti communiste.  A la lecture, on comprend pourquoi ce document n’a pas été édité par les soins du PSB – BSP

Le Journal s’interrompt brutalement en décembre 1938.  La mort de Vandervelde met fin à ses analyses pleines d’enseignements. Il avait visité le front espagnol, était revenu très fatigué, fatigue qu’il évoque à différentes reprises dans ses Carnets.

Ce qui m’impressionne le plus est de découvrir que dans cet avant-guerre fort agité, se dessine déjà clairement la rupture entre ceux qui, au sein du PSB – BSP basculeront dans la collaboration et ceux qui resteront fidèle aux valeurs socialistes et lutteront pour la liberté.

                                                                    7 janvier 2020   

1941 Une guerre d’extermination !

Jean LOPEZ Lasha OTKHMEZURI « Barbarossa – 1941.  La guerre absolue » Passés/Composés 2019

Un travail gigantesque pour une guerre d’anéantissement.

Quelle somme extraordinaire.  Quel gigantesque travail.  Comment tenter d’évoquer en le résumant cet ouvrage capital.  J’ai déjà lu différents livres de ces auteurs, la biographie de Joukov, le récit des trois derniers mois du conflit mondial.  Deux livres de très grandes qualités, réunissant chaque fois une documentation exceptionnelle.

Ici, on entre dans le détail de ce qui fut sans doute le plus grand projet criminel des temps modernes.  Aucune des guerres depuis au moins trois cents ans ne ressemble à ce qui fut entrepris par Hitler et les nazis en 1941.  Une guerre d’anéantissement, une guerre où était programmée l’assassinat des communautés juives de Pologne, d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie, la liquidation ou l’asservissement des slaves.  Les auteurs n’utilisent pas la formule de guerre totale, qui fut celle de Goebbels mais, avec juste raison, celle de guerre absolue.

Une fracture du temps – de la guerre de trente ans au 22 juin 1941.

De fait, ce fut un conflit qui par une brutale fracture du temps, replaçait les belligérants au temps de la guerre de trente ans qui se conclut en 1648, et eut pour conséquence la mort de trente à cinquante pourcent des populations où la guerre s’était déroulée. Le cerveau reptilien des nazis en était resté au début du XVII è siècle.  Mieux encore, lisant cet ouvrage, on doit conclure que les ressorts psychologiques des nazis furent aussi ceux de cette époque reculée.  En effet, Hitler explique à différentes occasions et à divers interlocuteurs qu’il n’envisage nullement de conquérir Moscou et Leningrad ; ce qu’il veut c’est détruire ces villes pierre par pierre, liquider la population ou la transformer en bête de somme, tout cela afin de germaniser purement et simplement cet espace qu’il estime vital pour l’Allemagne.  Comment ne pas songer à Rome qui après avoir conquit Carthage, détruit la ville et répand du sel sur le sol afin d’y exclure toute vie.  On remonte le temps bien plus loin que 1648, là on est en – 146 av. J.-C !  Pire encore, il considère que la famine doit être systématiquement organisée afin de faire disparaitre la population au plus vite.  Il le dit, le précise dans des ordres… qui seront rigoureusement appliqués… et qui ne généreront jamais la moindre remarque par ceux chargés de ces monstruosités.

Huit jours après sa prise de pouvoir !

Lisant ce livre, j’apprends que quelques jours après avoir été nommé chancelier Hitler réunit un dîner chez le chef d’état-major général de ce qui est encore la Reichswehr de la république de Weimar.  Ce chef d’état-major, se nomme Hammerstein, Hitler le limogera trente jours plus tard car il n’est pas nazi… et ce que tout le monde ignore, y compris leur père, c’est que ses deux filles sont des espionnes au service de l’URSS.  L’important n’est cependant pas là, l’essentiel est que Hitler, au cours de ce repas, définit ce que sera sa politique et en particulier prévoit l’invasion de l’URSS dans le but de dégager de nouveaux territoires pour assurer l’extension germanique renouant ainsi avec les objectifs des Chevaliers Teutoniques du XIIIe siècle !  De détruire à la racine le judéo-bolchevisme. Les convives sont médusés mais personne ne proteste.

Une guerre pas comme les autres – l’annonce du crime absolu !

Alors que l’Allemagne domine toute l’Europe de l’Ouest, que la France est vaincue, que Hitler croit l’Angleterre prête à signer un accord de paix, il reprend son objectif essentiel, l’invasion de l’URSS.  Mais il informe les généraux supérieurs qu’il ne s’agit pas d’une guerre comme une autre.

Il réunit tout le gratin de l’armée, la plupart sont des officiers prussiens qui, en secret méprisent Hitler.  Il leur annonce, qu’aucune des règles habituellement de mise lors des conflits ne devra être respectée, les populations juives devront être massacrées, tous les autres soviétiques seront à priori considérés comme des partisans passibles de la peine de mort immédiate sans que n’interviennent les tribunaux militaires. Ce qui signifie que n’importe quel soldat se voit délivrer un permis de tuer des civils ou des prisonniers, sans qu’il n’ait jamais de compte à rendre.  Ainsi des massacres de Juifs et de civils soviétiques seront ordonnés par des officiers ou des sous-officiers sur base d’initiatives personnelles.  Ils n’auront jamais à s’expliquer !

Le précédent belge en août 14 – l’ordre des Commissaires.

On se souviendra que Guillaume II lors de l’invasion de la Belgique avait donné des ordres afin que la population belge soit terrorisée.  En un mois, août 14, plus de 6600 belges furent fusillés, hommes, femmes et enfants.  Le plus grand massacre eut lieu à Dinant où plus de 670 personnes furent assassinés.  Hitler réitère cet ordre à l’échelle de toute l’URSS et pour tout le temps de la guerre, donc même dans les zones occupées par la Wehrmacht où il n’y a plus aucun combat.  Il y ajoute l’ordre dit « des Commissaires ».  Ainsi chaque unité de l’armée avait l’ordre d’exécuter sur le champ les Commissaires politiques adjoints à chaque chef d’unité dans l’armée soviétique.  De plus, il y ajoute le crime absolu, l’assassinat systématique de toute la population juive.  L’assassinat se faisant d’abord par fusillade puis les nazis quitteront la méthode artisanale, « trop pénible pour les exécutants », passeront au stade industriel avec la création début 1942 des camps d’extermination.

Les auteurs précisent que pas un des officiers généraux présents ne protesta, nul objection ne fut émise.  Pas plus de traces d’indignation dans les journaux intimes de ces officiers supérieurs. Les ordres de Hitler furent transmis sans sourciller aux différents échelons des armées, signés par le Chef d’état-major et les différentes autorités militaires.  Ces documents serviront de preuves à Nuremberg.

Des ordres suivis à la lettre – la Wehrmacht criminelle.

Les ordres seront suivis à la lettre, c’est la Wehrmacht et non la SS comme on l’a souvent soutenu qui exécute les premiers massacres de Juifs dans les zones conquises.  Impossible de ne pas éprouver de nausée à la lecture des horreurs qu’elle commet, sans que jamais les officiers généraux ne protestent.  Les Einsatzgruppen n’interviendront que plus tard.  Les auteurs qui ont dépouillé de nombreux Journaux intimes et lettres rédigés par les combattants n’ont pu dégager qu’une ou deux remarques négatives sur les crimes de masse commis par l’armée allemande.  S’il y eut en France un Oradour sur Glane, il y en a eus des milliers en URSS !  Les massacres avaient d’ailleurs commencé lors de la campagne de Pologne et l’occupation qui suivit.   

Il y a une quinzaine d’années, une exposition itinérante a circulé en Allemagne et en Autriche afin de mettre en évidence les crimes de la Wehrmacht.  Il y eut un énorme effarement, le mythe d’une armée « propre » face à la SS responsable de tous les crimes, s’effondra brutalement.  Certains nostalgiques contestèrent mais les preuves étaient à ce point incontestables que ce qui domina c’est l’effroyable responsabilité de l’armée allemande dans sa globalité.

Staline croit à la parole d’Hitler.

On sait depuis longtemps que Staline ne croyait pas à l’invasion allemande.  Tous ses réseaux d’espionnage l’avaient cependant averti, qu’il s’agisse de l’Orchestre rouge, de Sorge, de Schulze-Boysen, de Hans-Thilo Schmidt etc.  Invariablement Staline estima qu’il s’agissait de manipulations britanniques pour l’entrainer dans la guerre.  A la vieille de l’invasion, des déserteurs allemands, anciens communistes, avertirent les Soviétiques, Staline les fit fusiller considérant que c’étaient des provocateurs.  L’armée ne fut pas directement mise en alerte totale.

Les auteurs démontrent cependant que contrairement à ce qui fut longtemps affirmé, Staline ne s’est pas effondré, il n’est pas resté prostré trois ou quatre jours dans sa datcha.  Ses agendas, aujourd’hui disponibles, démontrent qu’il a poursuivi ses activités.  Il y a eu le 29 juin, une éclipse de sa part quant il a pris conscience que la guerre prenait un tour catastrophique, que l’Armée rouge reculait partout dans le plus grand chaos.

L’effet des grandes purges de 37 – 38.

Les grandes purges de 1937 et 38 avaient décapité l’armée soviétique.  On estime le nombre d’officiers exécutés entre 30 et 50 mille, auxquels il convient d’ajouter les dizaines de milliers qui ont été envoyés au goulag.  De plus l’armée était en état de non-préparation totale puisque Staline ne pensait pas que la guerre interviendrait si tôt.  En outre, l’armée rouge comme la population civile fut prise entre deux feux, les Allemands à l’ouest et le NKVD à l’est.  Car même pendant les hostilités la terreur se poursuivit.  Face à la débâcle, la réponse fut de faire fusiller les chefs, généraux, commandants etc. mais aussi les soldats qui avaient reculé.  Cette discipline féroce se poursuivra tout au long du conflit.

Les décisions stratégiques de Staline furent parfois aberrantes, Joukov et les autres généraux n’osant pas le contredire exécutaient des offensives qu’ils savaient vouées à l’échec… envoyant à la mort pour rien des dizaines de milliers d’hommes.

Ce n’est pas l’hiver qui a sauvé Moscou mais le courage des Soviétiques.

Autre idée reçue que les auteurs remettent en question, c’est le rôle de l’hiver qui aurait sauvé Moscou.  De fait, il est clair dès le mois d’août 41 que les objectifs de l’opération Barbarossa ne pourront être atteints.  S’il est vrai que les prisonniers soviétiques se comptent par millions, il n’empêche que partout et toujours l’armée soviétique contre attaque continuellement, épuisant ainsi les Allemands dont le plan prévoyait l’anéantissement de l’armée soviétique en un mois ou six semaines.  Les auteurs estiment aussi qu’il est faux de prétendre que ce sont des unités sibériennes dégagées du front de l’est de l’Oural qui auraient sauvé Moscou.  Ils démontrent chiffres à l’appui que ce sont les troupes que Joukov a pu rassembler qui ont contre attaqué devant Moscou et dégagé la ville dont jamais, contrairement à ce qu’on a pu lire, les clochers n’auraient été aperçus par les Allemands dont la pointe la plus avancée fut à 180 km de la capitale soviétique.

Quant à Léningrad, Hitler avait décidé de faire mourir toute la population de faim dans la mesure où la disparition de cette ville et de sa population faisait partie de son objectif global initial.  Pendant ce siège de près de 4 ans qui fit 800.000 morts civils, l’armée rouge ne cessa de monter des offensives pour désencercler la ville.

L’accueil des Allemands dans les pays baltes, en Ukraine et en Biélorussie.

Enfin, les auteurs mettent en évidence que les Allemands furent souvent, dans un premier temps, accueillis en libérateurs du joug communiste, qu’ils s’agissent des pays baltes, de l’Ukraine, de la Biélorussie et même d’URSS.  Il n’est pas rare que les envahisseurs soient reçus avec des fleurs, le pain et le sel présentés sur une jolie serviette bridée.  Les occupés déchantèrent très vite face au comportement des Allemands qui à l’est n’avaient pas reçu la consigne d’être « Korrect » mais au contraire d’être d’abominables assassins.

Pour conclure.

Il apparait de cet énorme document que du point de vue soviétique la guerre a été gagnée malgré Staline qui a accumulé avant le déclenchement des opérations et pendant celles-ci une masse de fautes tant tactiques que stratégiques.  Seule la férocité du régime a permis de tenir un peuple et une armée confrontés à un ennemi décidé au massacre systématique des populations.  Pour ce peuple la victoire était la seule alternative à la mort !  Ce furent sans conteste l’endurance et l’immense courage du peuple soviétique qui furent déterminants.

Du point de vue Allemand, l’obsession antisémite d’Hitler, sa volonté non seulement de détruire ce qu’il appelait le judéo-bolchevisme, son délire d’expansion germanique à l’est, lui ont fait oublier ce qu’était l’URSS, un pays de 17 millions de km2, bénéficiant d’une profondeur géographique unique au monde.

De nombreux généraux allemands lisaient pendant la campagne l’ouvrage de Caulaincourt sur la retraite de Russie.  L’exemple de Napoléon était dans tous les esprits tant du côté allemand que du côté Russe.  Ce n’est pas pour rien que dans son premier discours après l’invasion Staline évoque Alexandre Nevski qui a battu les Chevaliers teutoniques, Koutouzov qui a vaincu Napoléon !

Le plan d’invasion, calqué sur les conflits à l’ouest, ne pouvait réussir que si l’armée rouge était anéantie en 4 ou 6 semaines comme le fut l’armée française.

Une guerre longue était inenvisageable. Dès fin juillet, début août 41 certains généraux ont compris que la victoire n’était plus possible.  Seul le criminel entêtement d’Hitler a conduit à la poursuite de la guerre.

Mais c’est le racisme qui a été l’une des causes principales de l’échec des nazis.  En effet, les auteurs estiment que si les occupants avaient comme en Europe de l’ouest joués la collaboration avec les populations civiles, les avaient ménagées, il est fort probable qu’auraient pu se constituer des gouvernements collabos pro nazi par rejet du système soviétique qui il ne faut pas l’oublier avait causé avant-guerre en Ukraine et en Biélorussie des millions de morts lors des deux grandes famines. 

Quoi qu’il en soit des fautes des uns ou des autres, on sort de cette lecture profondément écœuré par ces fleuves de sang versé, ces millions de crimes, de morts, de destins brisés, de bonheurs à jamais envolés. 

Lisant ces pages, me revenait sans cesse en mémoire la terrible mais si juste formule face à un tel crime : « Ni oubli, ni pardon, jamais » !

                                                          

Paul Morand, une ordure d’exception

Paul MORAND « Journal de guerre 1939 – 1943 » Gallimard 2020

Pauline DREYFUS « Paul Morand » Gallimard 2020 Livre électronique

Une intégrale ordure.

Pourquoi Paul Morand ?

En effet, pourquoi s’intéresser encore à un auteur dont l’œuvre depuis longtemps est reléguée dans le vaste, le très encombré purgatoire littéraire.  La raison en est que je dois à ce très sale type l’un de mes éblouissements littéraires… Et ils ne furent guère nombreux. 

Lisant, il y a cinquante ans, sa courte nouvelle « Parfaite de Saligny », je fus enthousiasmé, stupéfait par l’admirable style de Morand, verbe exceptionnel, phrases glissant avec une élégance, une fluidité parfaite, harmonie des images, subtilité des analyses.  Je fus littéralement emporté, malgré sa vision de la révolution française, celle d’un réactionnaire pour qui cet ébranlement tellurique fut une monstruosité, pour qui il restait scandaleux d’avoir brisé la douceur de vivre des perruques poudrées et des châteaux du XVIIIe siècle.

Dans une vie de lecteur compulsif, la lecture, ce vice impuni dont parle si bien George Steiner, je n’ai connu que trois autres chocs comparables, à quinze ans avec « Mort à crédit », beaucoup plus tard, en lisant « Chaminadour » de Marcel Jouhandeau, enfin avec Julien Gracq pour ses « Carnets de Guerre » et le « Balcon en forêt ».

Morand, Céline, Jouhandeau, trois abominables bonshommes, pour Gracq, un type convenable ; triste que le talent et le génie ne soient pas mieux répartis ! Voilà que l’on retombe une nouvelle fois sur l’insoluble question de l’homme et de l’œuvre.  A la vérité, pour moi la question ne se pose plus, l’homme et l’œuvre sont dissociés.  Le génie, le talent comme le courage sont des vertus qui ne sont en rien connotés avec quelque morale que ce soit.  C’est aussi vrai pour la musique.  Mozart en tant qu’homme n’avait nullement la légèreté aérienne de sa musique, il suffit pour s’en convaincre de lire sa correspondance.

Où sont les aristocrates ?

Mais des trois, Céline, Jouhandeau, Morand, c’est ce dernier qui tient la corde de la plus exceptionnelle des ordures.  Céline a l’excuse du génie, s’il faut vraiment lui en trouver une, Jouhandeau celle de la perversité…Pour Morand rien !  Même pas la plus alambiquée des excuses psychanalytiques.  L’abjection nue.  La crapulerie pure camouflée sous un vernis de bonnes manières fin de siècle.  Le genre du personnage qui croit que les rinces doigts font les mains propres, de ceux qui plagient les mœurs aristocratiques sans comprendre qu’ils sont dans la peau d’un parvenu à peine mieux dégrossi que le ridicule et naïf César Birotteau si parfaitement autopsié par Honoré de Balzac.  Curieux ces parvenus qui font rimer aristocratie avec argent, alors que les mœurs aristocratiques si bien décrites par Théophile Gautier dans le « Capitaine Fracasse » ou Edmond Rostand dans « Cyrano » offrent aux lecteurs la définition même de l’orgueil aristocratique ancré dans une perception des devoirs de l’homme à l’égard de ses semblables, de la vérité et de la Justice… Tout cela aux antipodes d’une médiocre vision basée sur la fortune et les colifichets des honneurs mondains.  Relire les trois dernières pages de « Cyrano », voilà qui donne un aperçu de ce qu’est un comportement aristocratique, subtile mélange de naïveté et d’orgueil qui fait affronter le pire avec le sourire aux lèvres de ceux que rien ne peut fléchir. 

Les mineurs anglais ayant mené une grève de plus d’un an, battus par Thatcher, reprenant le travail, musique en tête, bannières ouvrières flottantes au vent ; ils avaient perdu leur combat, mais ce jour-là, dans les rues des corons au milieu de femmes cachant leurs larmes dans de grands mouchoirs, ces mineurs étaient des vaincus magnifiques, de vrais aristocrates, mus par l’orgueil de leur combat et de leur condition de mineur.  Leurs quartiers de noblesse se lisaient sur les rides noircies de leur visage, dans les plis de leurs mains calleuses dont aucun savon ne pouvait plus ôter les traits de charbon. 

Paul Morand, même pas pauvre !

Morand lui, ah ! que j’adore détester ce genre de personnage, n’est animé que

par une chose, la peur de manquer… d’argent bien sûr, n’ayant pas même l’excuse d’être un ancien pauvre ; il n’a jamais connu la gêne, encore moins la pauvreté, jamais la misère.  Sa princesse d’épouse ruinée, lui-même révoqué des Affaires étrangères, c’est quand même à l’hôtel Crillon qu’il loge, dans la suite qui possède un balcon sur la place de la Concorde.  Osant pour quelques heures ou quelques jours quitter son exil suisse, c’est au Crillon qu’il donne ses rendez-vous avec les éditeurs ou les Hussards qui s’attachent à tenter de relancer sa carrière malgré l’ignoble stigmate de la collaboration.  C‘est dans sa résidence de Tanger qu‘il passe les mois d‘hiver. Le mot ruiné prend dans ce genre de cas, un sens tout à fait relatif, celui que lui donne les gens ayant vécu dans une immense richesse et qui ne « sont plus que très riches » après avoir été fabuleusement fortunés.

La parution simultanée du « Journal de guerre 1939 – 1943 » et de la biographie de Pauline Dreyfus permet une analyse de ce personnage inlassablement odieux, ignoblement antisémite, d’une misogynie pathologique, d’un égoïsme abyssal… une ordure d’exception !

L’ignominie en génération spontanée !

Cependant, rien ne le prédestinait à cette abjection permanente.  

Son père était un auteur dramatique à succès, républicain, bien en cours, disposant d’une multitude de contacts politiques, sociaux et artistiques lui ayant permis d’occuper différents emplois officiels comme par exemple la responsabilité des marbres de la république.  La famille fut dreyfusarde alors que Morand de façon incompréhensible basculera dans le pire antisémitisme après 1936. 

Il parvient à échapper à l’affreuse boucherie de 14-18.  Épisode peu glorieux s’il en fut… planqué alors que des centaines de milliers de français agonisaient dans les tranchés.  Il fréquente la bohème du début des années vingt, il écrit, est assez vite remarqué, connait le succès, bien qu’il se cantonne essentiellement aux Nouvelles, considérées par beaucoup, à tort, comme un genre mineur, mais il y excelle.  Il connait de nombreux succès de librairie, les tirages sont prometteurs.

Après des études à Sciences Po, il opte pour les Affaires étrangères.  Il devrait être à l’aise dans ce milieu où l’une des phases de l’examen d’entrée jusqu’en 1945 consistait à savoir prendre le thé.  Vous étiez jugé sur votre façon de tenir votre tasse, de lever ou non à l’horizontale le petit doigt de la main droite… à peine croyable aujourd’hui mais rigoureusement vrai.

On perçoit très vite qu’il méprise ses collègues, pas assez aristocratiques pour lui.  Mais il appartient à cette race de gens qui savent cultiver les « amitiés utiles », il se lie avec quelques politiques très influents dont Pierre Laval, il en sera encore beaucoup question, mais aussi Philippe Berthelot, Secrétaire général du ministère… important ça d’être au mieux avec le Secrétaire général d’un ministère !

La préoccupation majeure de Morand est de faire avancer sa carrière, puis viennent les mondanités et les femmes, de très nombreuses femmes dont on découvrira en lisant son « journal inutile « combien il les méprisait, se moquant de leur faciès au moment où elles lui faisaient une fellation !  Il précise dans son journal que : « Jamais une femme ne se donne, elles vous donnent un sac à mettre quelque chose dedans. »  Curieux amant, qui note : « Le mariage donne aux femmes toutes les chances qu’il enlève aux hommes. »  Cela ne l’empêche pas d’épouser la princesse Soutzo, bien plus âgée que lui, roumaine par son premier mari, disposant de considérables revenus bancaires, immobiliers, possédant de vastes domaines agricoles en Roumanie.  Elle est grecque d’origine, ignoblement raciste, elle le restera jusqu’à la fin de sa vie à plus de nonante-cinq ans.  Il la trompera compulsivement… avec la bénédiction de son épouse qui n’hésitera pas à juger des qualités… esthétiques des maîtresses de son mari !

Londres en 1939 !

La carrière de Morand fait des sauts de puces pour se retrouver en 1939 à Londres où il préside une commission chargée de la guerre économique et du blocus de l’Allemagne. 

Au moment où la guerre éclate, il est donc à la fois auteur à succès et diplomate comme Claudel, Alexis Léger et Giraudoux qui est d’ailleurs l’un de ses meilleurs amis, puisque ce dernier, très pauvre, a été pris en charge par la mère de Morand.  En 1939, Giraudoux devient le responsable de la propagande dans le gouvernement Daladier. Est-il utile de préciser que Morand est Munichois, qu’il ne voit aucune raison de se lancer dans une guerre pour la Tchécoslovaquie ou pour la Pologne.

Son Journal démontre qu’il attendait la débâcle, qu’il la présentait inévitable.  Il est donc à Londres quand de Gaulle y arrive le 17 juin 1940.  Que faut-il faire, rejoindre de Gaulle ou rejoindre la France où Pétain va prendre le pouvoir ?  Sa secrétaire choisit et devient la secrétaire de de Gaulle, c’est elle qui tape le célèbre discours du 18 juin.  Il s’offusquera dans son Journal de ce que de Gaulle ne l’ait jamais remercié de lui avoir « prêté » sa secrétaire.  Omettant de préciser que celle-ci avait choisi la France libre et non comme lui la France moisie de Pétain !  Pour ce misogyne, une femme n’avait pas à faire ce genre de choix.

Il estimait stupidement que c’était, vu son grade diplomatique, à de Gaulle de lui demander audience, lui n’avait pas à avoir de contact avec un général de brigade à titre temporaire, sous secrétaire d’état d’un gouvernement moribond !  En juin 40 de Gaulle n’a pas d’avenir, à quoi bon le courtiser.

Morand se démène comme un beau diable pour rentrer au plus vite en France, un bateau est affrété mais le gouvernement estime qu’il doit rester sur place. Il refuse, rentre en France et est révoqué… pour la première fois !

Il note dans son journal le 6 octobre 1939 (Les nazis ont envahi la Pologne depuis le 1er septembre) qu’un collègue lui a précisé : « Que les polonais devenus Allemands vont vivre assez bien, mais que pour les polonais russes se sera hell. » 

Étonnante remarque quand on sait que trois millions de Polonais mourront sous la botte nazie auxquels il faut ajouter trois millions de Juifs polonais massacrés au nom de la race.

Il déteste Churchill estimant que celui-ci a le « mauvais œil ». En revanche, on le verra, Hitler ne le dérangea pas plus que ça !  Il écrira un peu plus tard : « Ne laissons pas Hitler se targuer d’être seul à entreprendre le relèvement moral de l’Occident. »

Antisémite, Pourquoi ?

J’ai déjà évoqué le fait qu’en 1936 il bascule dans un antisémitisme virulent.  C’est assez incompréhensible, dans les années vingt, il a eu de nombreux amis Juifs et non des moindres, il est très proche de Proust qui admire son style, ils se voient souvent, s’écrivent.  Jamais n’apparaît à cette époque le moindre propos antisémite.  

Pauline Dreyfus, sa biographe, peine à en trouver la raison.  Elle songe à la grande peur des possédants qui après la victoire du Front populaire ont eu de très grandes craintes pour leur fortune, au climat qui régnait alors dans la noblesse et la haute bourgeoisie, à l’influence délétère de sa femme, hystériquement antisémite.

Le 21 avril 40…dans sept semaines les Allemands défileront sur les champs Élysées, il écrit : « Ce matin, dans le Park (Hyde Park, il est à Londres), j’ai vu un Juif sur un pur-sang.  Toute la noblesse du cheval blanc était écrasée par la masse ignoble et triomphante du youpin ; le plus beau cadeau que l’aryanisme a fait à l’Occident, le cheval pliait sous la gélatine ; mon sang russe n’a fait qu’un tour et j’ai cherché un âne pour installer ou plutôt réinstaller le Juif dessus, tête à queue. »

Un peu plus tard, ce même jour il décrit son emménagement dans un domicile loué à une famille juive, il note : « Et comme chez tous les Juifs qui ont le goût de la profanation, des fausses vierges en bois peint du XVIe un peu partout ; je les envoie au grenier ; »

Le 14 mai 40, les Allemands ont attaqué le 10, ils sont sur le point de franchir le massif ardennais.  S’agissant de la guerre, il écrit : « Tout nous préparait : les Juifs apparaissaient comme des asticots dans tout ce qui se gâte. »

Aucun doute, on le verra plus loin, qu’il partage et diffuse depuis longtemps la thèse nazie sur la responsabilité des Juifs dans le déclenchement de la guerre.

Le 8 juillet 40, la France est vaincue, elle connait la plus atroce débâcle de toute son histoire, Morand note qu’un prisonnier libéré lui aurait dit : « Ce n’est pas la guerre, c’est l’affaire Dreyfus ».

Cette référence à Dreyfus, reviendra d’ailleurs dans tous les sens, reprise par l’extrême droite en 40 pour souligner que l’effondrement de la IIIe République est la conséquence de l’acquittement de Dreyfus, puis après la Libération, on entendra Maurras, le patron de l’Action française dire après sa condamnation à mort pour collaboration avec les nazis : « C’est la revanche de Dreyfus ».  Petit rappel, en 1936, ce même Maurras écrivait à propos de Léon Blum « C’est un homme à fusiller mais dans le dos ». 

A la lecture du Journal de Morand et de sa biographie, on se rend compte que l’antisémitisme tient une place centrale dans toute l’argumentation du régime de Vichy.  Il ne s’agit nullement d’un problème annexe mais au contraire du cœur même de l’idéologie de ce régime… qui en ce sens s’aligne totalement sur le IIIe Reich.

L’antisémitisme de Morand est racial… comme celui des nazis, ce n’est pas un hasard s’il évoque son admiration pour Gobineau alors que les Français nient, selon lui, le génie de ce théoricien de la supériorité de la race blanche.  Il regrette que les Français ne veuillent pas entendre parler de l’inégalité des races.  « Qu’on ne nous parle pas de race, conclut-il, ni surtout de hiérarchie entre les races, nous ne voulons même pas de hiérarchie entre les classes. »

Il précise, méprisant mais passant quand même au tiroir caisse, le 22 juin 42 : « Mais ce qui m’a toujours dégoûté, ce fut d’être payé par un Juif. » Il s’en prend aussi aux noirs, il écrit sur Alexandre Dumas : » En réalité, c’est le nègre intégral déguisé en homme du midi. » 

Pauline Dreyfus écrit, s’agissant de Morand, que l’antisémitisme est devenu sa grille de lecture.  De toute évidence, il en était de même pour tout l’appareil d’état de Vichy.

L’Occupation… de merveilleuses opportunités !

De retour à Paris, révoqué des Affaires étrangères, Morand virevolte dans une ronde infinie de dîners, de réceptions, de fêtes où il côtoie en permanence le gratin de la collaboration.  Il est très proche de Bousquet, responsable de la police de Vichy, il est reçu par Pétain, il rencontre souvent Marion, ancien communiste devenu fasciste, responsable de la propagande, pire encore, il est très lié à Darquier de Pellepoix, faux noble mais vrai bandit, pilleur pour son compte des biens Juifs ; il fréquente le comte de Chambrun, beau-père de Laval et surtout la fille de celui-ci, Josée dont il se servira avec constance pour faire avancer sa carrière.  Car, bien que révoqué, il pense toujours à son avenir professionnel comme d’ailleurs à ses contrats avec les éditeurs, qu’il négocie et renégocie pour gagner toujours un peu plus.  Effectivement, il a toujours de très gros besoin d’argent.  L’occupation allemande doit être une opportunité d’en gagner plus, d’être rétabli dans ses droits et d’être enfin nommé ambassadeur. 

Lorsqu’en 1942 Laval revient au pouvoir, Morand voit poindre la chance d’être réintégré aux Affaires étrangères.  Il connait bien le ministre mais bien plus encore sa fille Josée avec laquelle il participe à un tourbillon de fêtes, de dîners, d’inaugurations, de vernissages.  J’ai lu les carnets tenus par Josée de Chambrun pendant la guerre, ce ne sont qu’une ribambelle de fêtes en tout genre.  Morand est pratiquement toujours présent.  On comprend donc qu’il écrit concernant l’occupation : « Á quelque chose malheur est bon », l’occupation est loin d’être pénible pour lui, volontairement aveugle aux horreurs quotidiennes vécues par les français ; avec un effrayant égoïsme de classe, il écrit : « Retrouver les soirées studieuses, le lit à neuf heures.  L’adieu au jazz.  Le rajeunissement par la cuisine sans beurre.  La disparition des panneaux de réclame.  La mort du bruit.  L’air de la campagne à Paris.  La renaissance du cheval.  Le retour en carioles classiques. »  

Question, la cuisine de chez « Maxim’s » ou de « La Tour d’Argent » qu’il fréquente assidument était-elle entre 40 et 44 au beurre ou à l’ersatz ?   

Une seul évidence, pour les gens de sa sorte, l’occupation n’existe pas !  N’a-t-il pas écrit que les Allemands qu’il rencontre sont « sympathiques ».

Laval « sensible et bon » … La grande rafle… la solution finale.

Quant à Laval, honni par des millions de français, il considère qu’il « n’est pas sympathique mais il est curieux, secret, méfiant, courageux, énergique, économe, travailleur.  Pas séduisant mais magnétique.  Sensible et bon. »  

La « bonté » de Laval ira jusqu’à faire déporter les enfants avec les parents lors de la grande rafle des 17 et 18 juillet 1942 alors même que les Allemands n’avaient pas réclamé les enfants !   Mais que ne dirait-on pas du ministre qui fera avancer votre carrière !

Pour Morand, cette rafle ne lui cause aucun soucis, il souligne : « L’opinion est choquée des mesures contre les Juifs, mais ceux-ci une fois partis, personne n’y pensera plus. »  Ben voyons !  Il est vrai que préalablement à la rafle, son ami Benois-Méchin lui avait dit : « Les Juifs n’ont pas idée de ce qui va leur arriver. »  En effet… c’était inimaginable !

Au cabinet Laval… Morand un homme très informé.

Et enfin le miracle s’accomplit, il est réintégré dans le cadre des Affaires étrangères mais en outre, il entre au cabinet de Laval, en qualité de chargé de mission, adjoint au Chef de cabinet Jean Jardin.  Il occupera cette fonction pendant 15 mois.  Il ne la quittera que pour devenir ambassadeur en Roumanie puis à Berne.  Au cabinet, il s’occupe de propagande, en dilettante comme toujours, on lui confie ensuite la censure cinématographique.  Comme dans les postes diplomatiques qu’il occupa, son activité est réduite, il fait surtout de la représentation.   Il collabore quotidiennement avec Paul Marion et écrit avec gourmandise que celui-ci lui avait déclaré à propos du sionisme : « Le pou vit sur la tête d’un homme, as-tu jamais vu un pou vivre sur la tête d’un autre pou ? »

Ses fréquentations puis ses fonctions font de Morand l’un des hommes les mieux informés de France. Trois semaines avant la grande rafle, il est parfaitement au courant de ce qui va se passer.  Il est sans conteste de ceux qui savaient !  Ainsi le 4 juillet il évoque la rencontre entre Bousquet et Oberg, responsable de la SS pour toute la France.  Celui-ci a rencontré Bousquet.  Morand précise : « Trente mille juifs apatrides des deux zones vont être arrêtés et déportés la semaine prochaine dans les deux zones.  Laval a vu le général Oberg hier avec Bousquet.  La conversation a été utile et cordiale. »

Utile et cordiale, deux mots qui glacent le cœur.  Pour Morand, aucun problème !

Lorsqu’il rencontre une duchesse de ses amies, il s’indigne : « Elle plaide pour les « pauvres juifs… »Et il ajoute à l’avant-veille de la grande rafle : « Qu’ils s’en aillent – Et l’étoile jaune ? Morand répond – Quand j’étais petit, j’ai bien porté l’étoile du sacré cœur ! »  Pure abjection !

Le 19 septembre 1942, ayant ses habitudes dans un restaurant, la patronne lui fait des reproches sur la persécution des Juifs et en particulier des enfants.  Réaction de Morand : « C’est inouï la force de pénétration de la propagande juive. »   Il écrit cela après la grande rafle, alors même que les Juifs, jeunes, vieux, femmes, hommes, vieillards, impotents ou en bonne santé, sont pourchassés comme des animaux dans toute la France.  Il le sait mieux que personne, ses amis Bousquet, Darquier de Pellepoix l’informent abondamment.

Il ne fait pas de doute qu’il est au courant de la solution finale car lui-même précise dès le 23 octobre 1942 « à Vichy le bruit courait que les Juifs arrêtés avaient été gazés dans leurs baraquements. »

A propos d’une affaire personnelle, il n’hésite pas à écrire au cours de ce même mois d’octobre : « Les Juifs reviendront tout-puissants en Occident, si cela continue. »  Sans doute estime-t-il que la persécution ne soit pas assez efficace et que les transports vers Auschwitz via Drancy ne sont pas encore assez nombreux.

Tout cela n’a rien d’étonnant quand on le voit noter que Laval déclare à propos des SS : « Depuis qu’ils sont en France, nous n’avons vraiment pas à nous

plaindre d’eux. »  Si ceux qui ont si mal instruit le procès de Laval à la Libération avaient pu lire le « Journal » de Morand, cette procédure judiciaire n’aurait pas été la tragique mascarade que l’on a connue !

Ils y auraient trouvé la preuve que Laval trahissait la France dès 1936 ! 

En effet, Laval confie à Morand : « …qu’il ne connait pas Franco, mais qu’il n’a cessé de communiquer en 1936-1937 au Sénat des renseignements sur l’aide apportée par Blum et les rouges ; il les tenait du Deuxième bureau espagnol. »  On découvre ainsi que dès 36-37, Laval, député à l’époque, était en contact et prenait ses informations au Deuxième bureau espagnol dans le but avoué de manipuler le Sénat français.  La définition même de la trahison !  A quoi, il n’est pas inutile d’ajouter que le gouvernement républicain espagnol était légitime et démocratique alors que Franco était un général putschiste !

Toujours le 23 octobre 42, des amis lui annoncent qu’ils sont arrivés à Lyon et il ajoute : « Lyon où les Juifs sont maîtres du pavé, déchainés contre le gouvernement, jurant qu’ils extermineront tous les français qui ont causé avec des Allemands. »  Énorme mais vrai… Octobre 1942, soit deux mois après la grande rafle et alors que la traque s‘intensifie !

Lorsque, le 11 novembre 1942, les Allemands envahissent la zone soi-disant non-occupée, sa seule réaction est d’écrire : « Tout le monde se réjouit de voir la tête des Juifs de la côte d’azur ! »  Simonne Veil et sa famille faisaient partie de ces Juifs repliés à la côte d’Azur… on sait ce qu’il leur advint comme à des milliers d’autres !  Il est vrai que quand on écrit que « Les Juifs ne sont pas une maladie ; ils sont les mouches qui viennent se poser là où il y a déjà de la fermentation » on ne se préoccupe pas de ce qui peut advenir des gens raflés comme du bétail par la Gestapo et la police du gouvernement que l’on sert.

Après la défaite de Stalingrad, l’avancée des troupes soviétiques, l’atmosphère change… et… miracle… Morand est nommé ambassadeur !  Où ?  En Roumanie, pays où son épouse dispose d’une fortune considérable… dont Morand va pouvoir s’occuper activement.

Ambassadeur enfin… et trafiquant !

Avant qu’il ne parte Laval lui demande de faire ses amitiés au Maréchal Antonescu le dictateur roumain responsable du massacre de plus de 300.000 Juifs.  Lui-même arrivant en Roumanie évoque « l’humanité » des troupes roumaines.  Pauline Dreyfus souligne que ces soldats si humain viennent de  massacrer des milliers de Juifs en Bessarabie.

Quand il prend ses fonctions à Bucarest, il s’aperçoit assez vite que le personnel diplomatique est passé dans le camp gaulliste.  Un prisonnier français est caché à l’Institut français.  Morand met fin à cette situation qu’il trouve intolérable, il fait muter un consul qui, selon Pauline Dreyfus, a pris en charge une enfant juive dont les parents ont été déportés.  Il est à ce point outrageusement hitlérien que le personnel se révolte quand il dénonce aux Allemands un jeune fuyard.  Il stupéfie tout le monde quand il déclare lors d’une rencontre officielle que « Hitler n’a pas dit son dernier mot, que sa victoire est proche » alors même que le troupes soviétiques sont proches des rives de la mer noire !

Pour le reste, comme dans chacune des ses fonctions, il est très peu actif… sauf quand il organise un juteux trafic de devise où ses gains sont de 1 pour 40.  Il s’active à réaliser les avoirs de sa femme, de rapatrier des sommes faramineuses.  Sa biographe explique qu’il tente de faire passer en France un train complet, de meubles, d’œuvres d’art, de tapis, de fourrures, d’argenterie, de vaisselle précieuse.  Transport aux frais de l’ambassade, bien sûr.  Ce train n’arrivera jamais, il sera stoppé par la résistance, les objets qui s’y trouvaient disparaîtront.  Ce sera la grande préoccupation de Morand alors même que le monde est à feu et à sang, que des millions de personnes meurent sous les bombes.  Je ne peux m’empêcher de penser à Molière et à Harpagon, qui répète sans cesse « ma cassette, ma cassette, où est ma cassette ».

Il faut fuir Bucarest, les Soviétiques sont trop proches. 

Jean Jardin, l’ami providentiel… et cocu.

C’est Jean Jardin, le chef de cabinet de Laval qui sauve Morand.  Lui-même c’étant prudemment fait nommer en Suisse.  Il obtient de Laval que Morand soit nommé ambassadeur à Berne.  Chance extraordinaire qui lui permettra d’échapper à l’épuration.  Il est cependant une nouvelle fois révoqué des Affaires étrangères.  Il s’installe pour quelques mois dans ses nouvelles fonctions mais les quitte aussitôt étant donné la libération de la France.  Il reste prudemment en Suisse, il parvient à passer sous les radars, évite miraculeusement les poursuites.  Morand prouvera sa reconnaissance à Jean Jardin en couchant avec sa femme, curieuse façon de montrer sa gratitude à celui qui vous a fait réintégrer aux Affaires étrangères, qui vous a fait nommer ambassadeur à Bucarest, qui vous a sans doute sauvé la vie, en vous obtenant l’ambassade de Berne.

Morand… une odeur de soufre et de moisi.

Mais il sent le « moisi et le soufre », on ne le publie plus.  Ce sont les Hussards, Nimier, Jacques Laurent, Déon qui s’activeront à le remettre en scène.  On sait que tous ceux là, furent liés à la collaboration, tout comme Michel Audiard qui a réussi à le cacher jusqu’à sa mort !  C’est aussi l’époque où il commence une correspondance avec Chardonne, autre écrivain de la collaboration.  La publication de ces lettres permettra de constater que ces gens-là n’ont rien compris, rien n’appris, restent enfermés dans leur monstrueux antisémitisme.

Lorsque les premiers trains de rapatriés des camps rentrent en France, ce salaud écrit : « Cela serre le cœur.  Ces nuées de Lévy et de Bloch qui rentrent « chez eux ».  Au même moment au cours d’un dîner mondain, son épouse clame : « Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je n’ai jamais vu autant de Juifs depuis qu’on les a exterminés.  N’est-ce pas extraordinaire ! »

Évoquant le monde littéraire français d’après-guerre, il note : « Là où les PD et les Juifs s’installent, c’est le signe certain de décomposition avancée ; asticots dans la viande qui pue. »  

L’homme qui trouvait les Allemands sympathiques, qui estimait la création de la Milice indispensable, celui qui écrivait le 16 juin 1943 que les méthodes de répression de la Gestapo étaient intéressantes et devaient être adoptées par la police française, ce même homme ne sera jamais jugé, n’aura jamais de compte à rendre et mieux comme Jean Jardin, Roger Peyrefitte et quelques autres, sera dédommagé financièrement, et bénéficiera de sa retraite… dont il n’avait nul besoin.

Retour en France… Objectif l’Académie.

Les lois d’amnistie se succédant à partir de 1951, il rentre de plus en plus souvent en France.  Détail significatif, c’est à Arno Breker, le sculpteur préféré d’Hitler qu’il demande de réaliser son buste. On reparle de ses livres.  Il en écrit de nouveau dont certains sont des succès.  Son épouse et lui se réinstallent dans leur immense domicile néo gothique du Champ de Mars. 

Morand s’est fixé un autre objectif, devenir Académicien.  A la Libération, l’Académie ne s’est que très frileusement épurée.  Pétain, Bonnard et un ou deux autres ont été éliminés mais les immortels restent solidement ancrés à droite. 

Pauline Dreyfus a consacré un excellent livre à la tentative de Morand de devenir académicien.  De Gaulle vient de revenir au pouvoir.  Il s’oppose à ce que cette fripouille devienne l’un des quarante immortels.

Il y réussit tout de même à la troisième tentative, en 1969. De Gaulle refuse de le recevoir comme il se devrait pour chaque nouvel Académicien.  Mais il est alors fort tard dans sa vie.  Sa femme est morte.  Il ne lui reste que quelques années.

Dernier pied de nez post mortem.  Il donne instruction à son éditeur de publier les deux volumes de son « Journal inutile » vingt ans après sa mort.

Sa lecture révèle l’hypocrisie du personnage qui adressait des lettres dithyrambiques à des gens dont il dit le plus grand mal dans son Journal.  La presse et la critique sont quasi unanimes pour considérer que Morand fut vraiment un type ignoble.  Il ne laisse aucun espace permettant de lui trouver quelques excuses.  C’est un salaud pur jus !

Pourquoi consacrer ces lignes à une telle ordure ?

En y réfléchissant, je n’ai rencontré que très peu d’ordures dans mon existence déjà longue, beaucoup trop longue penseront certains.

Je n’en compte finalement que deux, un malheureux rendu fou de jalousie, de mal être, de haine de soi et un fonctionnaire municipal qui sous des apparences bien sous tous rapports fut un personnage très inquiétant, parfait interprète de Tartuffe, me faisant penser au rôle de Kaa, le serpent dans l’œuvre de Rudyard. Kipling, mélange détonant d’incompétence et de prétention sur fond permanent de malveillance.  Et encore pour ces deux-là, leurs évidentes pathologies, apparentes aux esprits les moins avertis, comiques à force d’être connues de tous, étaient, malgré tout, une excuse de taille… il aurait suffi de vingt-cinq ans d’analyses pour les rendre fréquentables !

Je me pose souvent la question, lorsque je rencontre des gens détestables, de savoir à quel moment le petit enfant babillant, souriant aux anges, s’ouvrant à la vie et au bonheur, devient une crapule tentant de causer du tort à ses semblables.  Je ne parviens toujours pas à croire que certains sont nés pour être des salauds. Le mal reste pour moi une inconnue.  Je crois toujours en l’homme, même si parfois je dois solidement m’accrocher.

Il est en effet difficile à assumer que sur cette terre, chacun a ses raisons et que certaines sont des plus ignobles. 

J’adore la formule, elle n’est malheureusement pas de moi :« la première impression est toujours la bonne surtout lorsqu’elle est mauvaise ! » J’en ai souvent vérifié l’exactitude.

Avec Morand, j’avais un compte à régler.  J’ai été tellement impressionné par son style en lisant « Parfaite de Saligny » que je ne pouvais admettre que c’était l’œuvre d’un tel salopard.  Et une fois de plus, on retombe sur la dichotomie entre l’homme et l’œuvre.  Rien à sauver chez Morand… sauf son talent !

N’hésitez donc pas à lire « Parfaite de Saligny », « Le Dernier jour de l’inquisition », « Le Bazar de la charité », « Hécate et ses chiens », « Le flagellant de Séville ».  J’espère que comme moi vous vous laisserez emporter par ce style admirable mais sachez que cet exceptionnel styliste était aussi une incommensurable crapule !  Pour moi, concernant Morand ite, missa est ! 

                                                     

Maurice Demolin – Un témoin parle.

Maurice DEMOLIN « De tragiques amitiés » Now future 2020

On connaît la formule de Tony Blair avec laquelle il tente de définir les règles qui gouvernent la vie politique, lorsqu’il affirme : « En politique, il n’y a qu’une règle, c‘est qu‘il n’y a aucune règle. »

Le livre de Maurice Demolin illustre parfaitement cette formule.  La politique est une activité humaine où le grotesque, le ridicule côtoient souvent la pire des cruautés, parfois même le tragique.   On le sait le pire n’est jamais certain, mais il n’est jamais décevant. Tragédie et comédie y sont comme les masques grecs que l’on trouve souvent au-dessus du rideau des théâtres, l’un sourit… l’autre grimace.

La fédération liégeoise du PS… de Shakespeare aux Conventionnels de 1793.

Shakespeare qui pourtant écrit à la rotule des XVIe et XVIIe siècle l’a parfaitement illustré.  On rit, on pleure, on moque, mais aussi on assassine. En ce sens son œuvre est universelle, intemporelle et n’en déplaise aux adorateurs du grand Molière, unique. 

La fédération liégeoise du PS, fut du mauvais Shakespeare, spectacle vivant où le pire a cohabité avec le meilleur.

Maurice Demolin fut un acteur de premier plan de ces tragédies parfois grotesques, souvent stupides mais aussi sanglantes.  Les poignards et le poison ne sont jamais loin dans les vestiaires, à peine dissimulés.  André Cools disait souvent de Jean-Maurice Dehousse qu’un jour, il s’empoisonnera lui-même en versant le poison dissimulé dans le chaton de sa bague dans son verre alors qu’il était destiné au verre de son « ami ».

Ce que Maurice Demolin nous livre, c’est quarante ans d’histoire, sans fard aucun, de la vie de cette importante fédération du PS.  Tout s’y mêle, ambition personnelle justifiée ou non par les qualités de celui qui croit à la légitimité de son étoile, calculs assassins afin d’éliminer des rivaux, combats politiques, relations douteuses… les mafieux sont dans la place, amitiés perdues, coups bas, lâchetés, affrontement divers sur toile de fond du militantisme sincère des affiliés de base qui attendent du parti qu’il fasse progresser les valeurs sur lesquelles le PS fut fondé… dur dur !

Je n’ai pu m’empêcher, face à ces tristes péripéties, de songer aux luttes qui ont animé les Conventionnels sous la révolution.  J’ai beaucoup lu à ce propos qu’il s’agisse de Michelet, Mona Ozouf ou encore François Furet.  Je retrouvais parmi ces liégeois d’aujourd’hui les stéréotypes humains qui s’agitaient sur les bancs de la Convention.  Liège avait son Danton, son Barrère, son Tallien, son Robespierre, son Dumoulin, son Lebas, son Hanriot etc.  Traduisons, son idéaliste, son traître d’opérette, son lâche, son sournois, son ignoble et hypocrite crapule, son opportuniste, son corrompu etc.

Un bestiaire.

Lisant ce que Maurice Demolin écrit sur Happart, je veux faire un parallèle biologique.  L’arrivée de Happart au PS, son « rendez-vous avec l’Histoire » me fait penser au combat entre un coq et un dindon.  Il est rare que dans la même espèce les animaux se battent jusqu’à la mort.  En général, celui qui a le dessous se soumet.  Le loup par exemple pisse autour de celui qui s’est couché et s’en va victorieux.  Lorsque qu’un coq se bat avec un dindon, ce dernier, vaincu se soumet, pensant sans doute que le coq se contentera de savourer sa victoire, il présente son cou certain de la clémence du vainqueur.  Erreur fatal, le coq plonge ses ergots dans le cou du dindon et le tue.

Je crois que le PS n’a pas été prudent en acceptant dans ses rangs Happart, c’était le coq… le PS fut… le dindon.  On se souviendra que Happart exigea un mandat pour son frère puis, c’est André Cools qui me l’a raconté, il voulait un mandat pour sa mère.  Refus outré de Cools… rupture définitive entre les deux hommes, changement d’alliance, nouvelle configuration politique où progressivement Cools devient le gêneur à faire disparaître.

Une atmosphère délétère.

Maurice Demolin articule ses terrifiants constats sur trois tableaux successifs.

D‘abord le marigot politique de Grâce-Hollogne, cloaque où clapote encore quelques médiocres personnages pour lesquels la parole donnée semble n’avoir pas plus de valeur qu’un mouchoir jetable.

Ensuite, il décrit l’atmosphère qui précède l‘assassinat d‘André Cools.  Le climat de haine que Dehousse, Happart, Mathot et Van der Biest font régner.  Puis vient le crime et l’incroyable enquête, ses effrayants méandres, ses ratés calculés, voulus ou involontaires.  Là aussi, Maurice Demolin est un acteur essentiel.  Il sera interrogé en tout une centaine de fois.

Puis viennent les conséquences du crime, le vent mauvais qui balaye la fédération, la venue au pouvoir d’hommes qui jusque là rongeaient leur frein en silence, tenus à distance par André Cools ayant mesuré leurs insuffisances ou identifié leurs faiblesses.

L’amitié, une relation humaine fragile.

La dernière partie du livre est la plus personnelle et la plus poignante.  Il s’agit du naufrage d’un homme, Alain Van der Biest et d’une magnifique amitié, née sur les bancs de l’université, nimbée des espoirs de la jeunesse, nourrie de la progression politique et sociale des deux inséparables que furent Maurice Demolin et Alain Van der Biest.  Entre eux s’immisça une implacable maîtresse… l’alcool.  Jour après jour, heure après heure, ce poison grignota le cerveau d’Alain Van der Biest, tout en corrodant les magnifiques liens de l’amitié entre ces deux hommes.  S’ajoutant à cela la perte de contrôle de plus en plus manifeste de Van der Biest, l’altération de son rapport au réel et même la perception de sa propre personne.

Lisant ce livre essentiel mais effrayant, je songeais à ce film d’Orson Welles, qui fut un échec commercial, « Monsieur Arkadin ».  On y voit deux personnages qui se baladent dans un cimetière, l’un des deux s’étonne des dates de naissance et de mort très courtes que l’on voit sur les pierres tombales.  En fait, il s’agissait de la durée des amitiés et non de la vie !  L’amitié est chose fragile, qui peut devenir une faiblesse.  Maurice Demolin, après s’être battu pour sauver son ami de ses démons, n’a plus eu d’autre solution que de s’éloigner avec dignité. 

Van der Biest et moi.

J’avais fait la connaissance de Van der Biest dans l’appartement que louait Anne-Marie Lizin en 1972 au Sablon.  J’étais avec Moureaux.  Alain me fit une forte impression, sensible, cultivé, joyeux, plein d’allant, les yeux pétillants d’intelligence. En outre, j’ai toujours aimé, la mentalité et l’accent si chaleureux des liégeois… sympathiques méridionaux perdus dans l’est de la Belgique, peut-être les seuls Wallons à avoir une forte et inaltérable identité.

Le hasard fait qu’à deux reprises, nous fûmes côte à côte à la cérémonie des vœux au palais royal.  Pour nous, ce fut les deux fois, une franche rigolade, Alain avait un art consommé de l’imitation, sachant en quelques mots décrire le ridicule des personnalités stupidement guindés présentes à ce curieux raout.  Je l’ai évoqué en détails dans mon livre « L’ami encombrant. »  Je le revis à plusieurs reprises quand il était ministre, j’eus devant moi un homme éteint, s’éveillant par moment velléitaire, agressif.  Je l’avais rencontré une dernière fois un peu avant la Noël 1998 ou 99, je ne sais plus bien situer.  Nous étions invités par RTL à participer à une émission sur les « affaires ».  Emission catastrophique où les journalistes avaient cru bon de mêler les affaires politico-financières avec les horribles crimes d’enfants qui ont endeuillé notre pays ! Il m’apparut filandreux, grand, maigre, teint jaune, cheveux plaqués, regard liquide… au-delà du miroir.  Après l’émission il me demanda de me revoir, je déclinai poliment.  A ce Van der Biest là, celui d’après le crime, je n’avais plus rien à dire.

La Statue du Commandeur… André Cools, le dernier des grands.

Sur tout ce livre, sur toute cette période plane, l’ombre tutélaire d’André Cools.  Le dernier des grands, le dernier des leaders socialistes populaires mais non populiste, ses successeurs avec leurs qualités et leurs défauts, seront tous des socialiste de bureaux. Cools, chaque jour, sur chaque problème, mettait ses tripes sur la table, il s’est épuisé dans une multitude de combats… pour la seule raison qu’il lui semblait juste et nécessaire de le faire.  Sans calcul, sans arrières pensées. Maurice Demolin lui est resté fidèle à travers tout !  Et mieux encore n’a jamais trahi son héritage moral et politique.  Avec André Cools, c’est une façon de faire de la politique qui est morte avec lui, assassinée par les deux balles tirées par des tueurs à gage tunisiens sans doute libérés depuis longtemps.  Cools est mort au moment où il avait décidé de remplacer Spitaels devenu par trop monarchique.  Mais plus grave encore, il avait découvert sans doute quelques secrets gênants pour certains pontifes liégeois, en rapport avec le financement du parti… le financement des partis jusqu’en 1991, ce talon d’Achille des démocraties.

Maurice Demolin n’a pas de doute, il y a d’autres commanditaires qu’Alain Van der Biest, dont l’alcool faisait une personnalité particulièrement malléable.  Je partage sa conviction.  Est-il vrai comme il l’écrit que certaines personnalités liégeoise ont fêté l’assassinat, le jour même de la mort de Cools, devant une bonne table ?  La disparition de Cools fut pour certains une divine surprise… pour d’autres elle fut peut-être l’accomplissement d’un plan ourdi de longue date !  On le saura tôt ou tard !

Ce que nous raconte Maurice Demolin, au-delà des péripéties politiques, c’est « une histoire pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ».  C’est une fois encore Shakespeare qui nous le dit.

Je suis persuadé que cette histoire… dont la dernière page n’est pas écrite, ne vous laissera pas indifférent !

                                                                30 novembre 2020  

Crime au musée de Tervuren – Le Cœlacanthe a disparu !

Crime au musée de Tervuren – Le cœlacanthe a disparu !

Le Congo, de l’enfance à l’ULB.

Depuis toujours, j’aime me balader dans les allées poussiéreuses du musée de Tervuren.  Sans doute, petit garçon, l’ai-je découvert en compagnie de mes parents, enfance des éternels dimanches éblouis par le bonheur de la joie de vivre.  Mais c’est surtout après avoir eu la chance de suivre les cours d’histoire du Congo de Jean Stengers que mon goût pour ce musée prit une nouvelle dimension.  Le professeur Stengers éclairait les étapes de la colonisation, nous expliquait de sa voix un peu métallique, aux verbes rythmés… les voix comptent beaucoup pour moi… les causes, les intentions affirmées ou bien dissimulées.

En 1963, j’avais aperçu échouées, ventres en l’air, le long des bâtiments du musée, les barges de fer avec lesquelles Stanley au cours de l’un de ses périples avait descendu le fleuve Congo, l’immense artère irriguant ce pays fabuleux.  Je ne les ai plus jamais revues.  J’ai fait différentes recherches, l’une de mes filles plus récemment a téléphoné à la direction du musée, plus personne ne sait ce que ces barges sont devenues.  Il est à craindre qu’un quelconque rond de cuir, à manchettes de lustrine, les aura vendues à la casse pour le prix de la ferraille au poids. 

Pendant ma longue présence à l’armée, alors que je commandais la compagnie de garde du parlement, j’avais pris l’habitude d’amener la trentaine de soldats du peloton courir nos rituels 17 kilomètres hebdomadaires le long des étangs de Tervuren. Nous allions jusqu’à Jézus eik et revenions sur nos pas jusqu’à la caserne du Lion. Pendant une bonne partie de la course, j’avais une vue parfaite sur ce curieux palais très fin XIXe, nous le longions au bruit de nos lourds godillots alors que les collections multiples et diverses y dormaient sans risque d’être dérangées, les visiteurs étant rares.

Dans les années 80, j’organisais et guidais quelques visites pour les membres de ma section du PS.  J’essayais de les intéresser à l’histoire de notre pays minuscule qui s’était retrouvé, sans le vouloir, à la tête d’un immense territoire 81 fois plus grand que lui-même.  Volumineuse, encombrante étrenne de l’année 1908 que certains parlementaires avaient refusée !

La longue fermeture pour rénovation.

Il y a quelques mois, Mireille et moi décidons enfin de prendre le risque de voir comment avait été rénové ce lieu exceptionnel – Nous ne fûmes pas déçus !  Après quelques hésitations pour trouver la nouvelle entrée, nous nous trouvons devant un bloc carré de verre et de béton.  Nous étions pratiquement seuls.  Une jeune et sympathique préposée nous donne les tickets, précisant avec un sourire qui me parut énigmatique, qu’il nous faudrait descendre les marches, passer dans le couloir pour atteindre l’entrée du musée.  Bien sûr un ascenseur était disponible.  J’ai horreur des ascenseurs donc courageusement nous descendons les très nombreuses marches qui plongent dans d’insoupçonnées profondeurs.  Arrivés en bas, nous nous trouvons face à un très long tunnel d’un blanc éblouissant, marbre ou pierre polie, impossible de le savoir. Le genre de tunnel qu’ont du voir tous ceux qui ont fait l’expérience de mort imminente… glaçant, inquiétant, d’une incroyable longueur.  Au centre, comme un long poil noir sur un bol de lait, échouée là, la longue pirogue qui se trouvait auparavant à gauche du hall d’entrée.  Pas d’explication, faut-il embarquer pour visiter le nouveau musée ?  Où étaient les vaillants rameurs, rythmant chaque coup de pagaies de leur chant entrainant… disparus sans doute partis rejoindre les barges de Stanley.

A l’entrée de ce gigantesque couloir, un très sympathique contrôleur noir, rigolard, vérifie nos billets, il nous offre un petit poussoir afin de ne pas devoir toucher les écrans tactiles avec les doigts. Après au moins deux cents mètres de ce périple aussi lumineux que glacé, si le plafond de ce tunnel avait été rond, on se serait cru dans un immense scanner, il nous faut ensuite grimper autant de volées d’escaliers que nous en avions descendues, pour nous trouver enfin devant certaines salles.  On se demande bien pourquoi ce couloir a été construit ?  Cache-t-il l’entrée secrète du bunker qu’utiliserait le gouvernement flamand en cas d’attaque nucléaire ?  A quelle exigence architecturale répond-il ?  On ne le saura jamais… Mystère qui n’a rien d’africain.

De splendides statues, des nains de jardin et des Schtroumpfs à médailles.

A notre gauche, dans une pièce au plafond assez bas, faisant songer à une sorte de cave, elles aussi toute blanches, nous découvrons, regroupées pêle-mêle dans unes sorte de petit enclos, les magnifiques statues qui se trouvaient dans des alvéoles de la rotonde de l’entrée de l’ancien musée, notamment celle de l’homme léopard, qui a sans doute inspiré Hergé pour Tintin au Congo, au milieu de ces statues au raz du sol, les bustes de deux ou trois généraux belges qui, sans doute, participèrent à la colonisation.  Ils sont là, entre les statues grandeur nature, réduits à leur buste constellé de médailles, nains de jardin au milieu de géants noirs.  Deux hypothèses, soit, on ne savait pas où mettre ces statues, soit on en avait honte, et on les a garées dans cette petite pièce latérale que vraisemblablement certains visiteurs ratent.  Pour moi, c’est, dès cet instant, très clair… c’est la honte qui l’emporte, ces statues représentant des corps d’Africains, splendides, luisants, sculpturaux étaient trop marquées par la vision coloniale du Congo, donc… à la trappe.  Les quelques généraux dont plus personne ne connait les noms au milieu… Schtroumpfs perdus au milieu du pays des géants noirs.   Curieux d’ailleurs le destin de ces officiers que Léopold II avait recrutés sans difficulté.  Ils étaient pratiquement tous étiquetés libéraux. Or, après la défaite électorale du parti libéral en 1884, défaite causée par la création du ministère de l’instruction publique, le parti catholique gagna haut la main toutes les élections jusqu’en 1914.  Si l’on était soupçonné de libéralisme, aucune chance de faire carrière dans une administration, même une concierge dans un bâtiment publique n’était pas engagée si elle n’allait pas ponctuellement à la messe. Dans un tel climat, un officier libéral n’avait aucune chance d’avancement.  Alors pourquoi pas le Congo !   A droite de la cage aux statues, une autre pièce, des vitrines avec toutes sortes d’objets divers sans qu’on comprenne pourquoi ils sont exposés là !  Un nouveau couloir, on pénètre enfin dans l’ancien bâtiment… je me remets, incorrigible optimiste, à espérer.

Les animaux empaillés veillent toujours !

Les vitrines se suivent, je les reconnais, les collections d’animaux empaillés, l’okapi, le gorille au dos argenté, les phacochères, les serpents, les léopards, les lions, tous sont fidèles au poste.  Mais où est donc passée la chronologie qui faisait l’intérêt didactique et historique de ce musée ?  Disparue… On se demande quelle est le rapport de la Belgique avec ce pays au cœur de l’Afrique… plus rien n’est expliqué.  Vide sidéral.  Les vitrines offrent sans nul doute des objets d’une inestimable valeur mais l’histoire n’est plus racontée.  Ces lances, ces statues cloutées, ces paniers tressés, ces pots de terre-cuite viendraient de la planète Mars ce serait pareil.  Plus la moindre ligne du temps.  Ah ! Quand même une exception dans l’une des salles latérales, je redécouvre deux grandes cartes murales, elles datent de la création du musée.  On peut, en les regardant, comprendre l’évolution de la découverte du Congo, la première étant de la fin XIXe, la seconde de 1910.  Sans doute le budget peinture était épuisé, les « rénovateurs » n’ont pas pu les recouvrir.  Ces cartes, derniers vestiges de l’ancien musée, sont les ultimes éléments permettant de mesurer à quel rythme la connaissance de ce magnifique pays a évolué.

Quelques vitrines évoquent la politique et les mouvements qui ont conduit à l’indépendance.  Une dizaine de photos de presse, quelques articles de journaux et basta !  Totalement nul !  La vitrine évoquant la mystérieuse irruption au Congo des rythmes cubains est toujours là, inchangée, rythmes sur lesquels tant et tant de congolais ont dansé sur l’illustrissime « Indépendance cha cha ».  Quasi aucune explication sur la politique belge au moment des évènements de 1960, clichés d’actualités jaunis, commentaires journalistiques mal découpés… mais bon sang de quoi donc a-t-on eu peur… ou encore une fois honte !  Ils avaient le choix entre le Congo de Léopold II ou celui de Lumumba, ne sachant choisir, ils ont choisi le néant !  Seul le politiquement correct dûment aseptisé a gagné.

A la recherche du cœlacanthe.

Tournant autour des vitrines, passant d’une salle à l’autre, je cherche désespérément le Cœlacanthe, qui face à une grande vitre ouvrant sur le somptueux parc, dormait depuis cent ans dans un bain de formol couleur sépia.  Ce gros poisson m’a toujours fasciné, œil vide d’inexpressive porcelaine, écailles serrées, je m’étais toujours demandé ce qu’il fichait là.  Est-il maintenant bien caché dans un coin perdu ?  N’ai-je pas suffisamment cherché, épuisé par tant de déceptions, errant inattentif, trop triste à la vue de ce qu’était devenu ce musée.

Vous cherchez l’histoire… c’est pas ici !

Vous l’aurez compris, cette rénovation est, à mes yeux, une catastrophe absolue, c’est un anéantissement de l’histoire… que dis-je de deux histoires, celles de l’immense Congo et de la minuscule Belgique.  Après cette visite, j’ai une certitude.  Que vous soyez un nostalgique du temps des colonies ou le pire contempteur du colonialisme, le musée vous met dans une parfaite égalité, l’un et l’autre, vous n’y comprendrez plus rien !

L’ancien musée racontait la légende merveilleuse de la période coloniale de façon parfaitement saint sulpicienne. Les gentils soldats blancs luttaient contre les méchants esclavagistes arabes.  Les fusils de la FN, les mitrailleuses libéraient les populations victimes de l’esclavage, les bons docteurs à casque colonial et à lorgnions vaccinaient, luttaient contre la malaria, la mouche Tsé Tsé, la lèpre, de dévoués infirmiers l’œil rivé sur le microscope débusquaient les microbes, d’autres devant une table de bois installés au bord des matitis vaccinaient des foules d’indigènes en pagne.  Les bons pères blancs éduquaient, apprenaient à lire et à écrire, prenant leur temps, estimant qu’ils étaient sur cette terre d’Afrique pour les mille ans à venir.  Pas se presser, les études primaires suffiraient pour les siècles à venir, pour les études secondaires, on verrait plus tard… on a le temps.  Il faudra attendre le gouverneur libéral Buisseret en 1958 pour que s’installe une athénée de l’État.  Mais on évangélise à fond les manettes, le premier prêtre congolais est ordonné en 1917… Thomas Kanza sera le premier universitaire en … 1957… quarante années perdues qui se payeront au prix fort en 1960 !  C’était tout cela l’esprit du vieux musée de Tervuren.  Pas de doute.  Dans les vitrines des photos des « évolués » dignes d’un zoo humain.  C’était la primauté de l’œuvre civilisatrice, cache-sexe de tout le reste… un reste qui ne passait pas mais dont il était interdit de parler.  J’avais compris dès ma première mission au Congo en juin 1973.  Lors d’un dîner très arrosé, j’avais écouté un vieux type, un médecin.  Il avait été pour la Force Publique, recruteur de porteurs militaires.  Son discours, ses souvenirs furent éclairants.  Tout y était dit, sans fard, sans fioriture.  C’était l’irruption du « joyeux » temps des colonies !

Détruire, gommer ou raconter, expliquer l’Histoire.

Mais une nouvelle fois, au lieu d’expliquer, de raconter, d’éclairer, de remettre les choses dans leur contexte – non, on a tout gommé, on a détruit, on a  jeté tout le musée avec l’eau du bain colonial.  Il ressemble maintenant à ces photos staliniennes d’où disparaissaient les personnages en disgrâce ou liquidés.  C’est cela qu’est devenu ce lieu exceptionnel !  Je prends le pari que pas un visiteur belge ou étranger de moins de cinquante ans, ne connaissant pas ou mal l’histoire de Belgique, ne peut comprendre, après avoir erré entre ces vitrines vides de sens, pourquoi la Belgique, de 30.000 km2 à l’époque, située à des milliers de kilomètres, dirigea pendant 75 ans (en comprenant la période où Léopold II fut seul propriétaire) ce territoire gigantesque de 2 millions 345 mille km2.

En 1983, j’ai été invité par le gouvernement américain à visiter pendant six semaines les lieux et institutions que je souhaitais découvrir aux USA.  Ce fut fabuleux.  Je fis mon programme prévoyant la visite d’un nombre considérable de musées et de sociétés de télévisions étant à l’époque Commissaire du gouvernement à la RTBF, et Chef de cabinet du Ministre Président de l’Exécutif de la Communauté française.  Ainsi, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, j’ai pu visiter les principaux musées.  Tous mettaient en perspective, tous essayaient de dessiner une ligne du temps, d’expliquer une histoire, d’expliquer l’Histoire… pas toujours facile s’agissant de la guerre de sécession dont les cicatrices saignent toujours.  Mieux encore à Washington, le Smithonian présentait à l’identique une exposition complète de la fin du XIXe. Rien n’était gommé, tout apparaissait, y compris l’étonnante façon dont était vanté la capacité des fusils et des mitrailleuses made in USA.

J’ai éprouvé la même déception, quoique moindre, lors de ma visite du Musée de l’homme de Paris, lui aussi rénové.  De nombreuses vitrines, qui faisaient le charme de cette institution, ont disparu, pour laisser la place à des présentations par trop synthétiques où le politiquement correct a dicté sa loi d’airain.

Pourquoi n’oserai-je pas le dire, il y avait au musée de Tervuren comme au musée de l’Homme à Paris une forme de poésie, une ambiance, l’odeur, le subtil parfum, d’un monde disparu mais qu’il fallait expliquer et non annihiler façon Hiroshima – tabula rasa, hop à la trappe toutes ces vieilleries – le nouveau monde n’en a rien à faire.  Mais on ne comprend plus rien !  Pas de problème… Croyez-vous qu’il soit nécessaire de comprendre les mondes disparus ?  A Paris, le moulage du corps de la Venus hottentote avait déjà quitté sa vitrine depuis les années quatre-vingt, les pieds coupés d’une chinoise conservés dans le formol sont sans doute à la cave, à côté des têtes coupées de la bande à Bonnot qui elles, ne furent jamais exposées, les y a rejoint l’écorché qui lui avait tenu le coup, les bras en l’air derrière sa vitre jusqu’à la rénovation.

Bien sûr le musée de Tervuren était un hymne à la conquête coloniale, tout y était beau, blanc ou noir, tous étaient gentils, les Africains souriants, magnifiques dents blanches, sous les regards compatissants, protecteurs, protégés d’un casque colonial.  Images fort éloignées de la vérité.  Qui peut en douter ?  Mais cette vérité, aussi dure soit-elle, pénible à avouer après des dizaines d’années de mensonges, devait subsister, devait être expliquée, avec toute l’objectivité possible, l’intelligence qu’apporte la connaissance.  Apparemment tâche insurmontable pour les responsables du musée, rénovateurs iconoclastes ravageurs, Attila de l’Histoire, là où ils passent le musée ne « repousse » plus !  Il faudrait que l’Académie française se penche sur cette problématique afin que l’on trouve un nom à ceux qui font disparaître l’Histoire des musées.

Qu’on ne s’y trompe pas, je ne suis nullement un nostalgique de la colonisation.  Il suffit pour s’en convaincre de lire les différents articles figurants sur mon blog, en particulier « Léopold II, un génocidaire belge ? »  Le point d’interrogation est essentiel.  Cet article m’ayant valu quelques solides insultes de certains qui eux étaient de vrais nostalgiques de la colonie de grand-papa.  Tout cela n’enlève rien à ma stupéfaction à propos de la façon dont ce musée a été rénové.

Et mon ami le cœlacanthe ?

Le cœlacanthe qu’est-il devenu ? Je crois savoir.  Au cours des travaux, un ouvrier maladroit a brisé son sinistre aquarium. Cœlacanthe, qui ne dormait que d’un œil, en profita, la large fenêtre, que son œil droit avait fixée depuis cent ans, étant restée ouverte, il se laissa glisser gluant,  mollement sur la grande pelouse en pente douce, plongea dans l’étang qui la borde, d’étang en étang, il se coula dans le Voer la petite rivière qui prend sa source dans la forêt de Soignes pour rejoindre le Rupel, quelques coups de nageoires, et l’Escaut où il retrouva enfin le goût du sel marin qui lui avait tant manqué, et enfin voilà l’immensité de l’Atlantique, il plongea dans les abysses d’où on l’avait ignoblement extrait.  Aujourd’hui, il raconte son séjour belge à ses congénères rigolards… La conquête coloniale, la Belgique, Tervuren… Ils se marrent les cœlacanthes, ils se tordent de rire… vous pensez, ils sont là depuis 350 millions d’années… alors la Belgique, le Congo, il aura bien le temps le cœlacanthe de Tervuren d’amuser ses copains avec cette dérisoire histoire belge !

Haut Karabagh, Chrétiens d’Orient… silence on tue !

HAUT KARABAGH, CHRÉTIENS D’ORIENT… SILENCE ON TUE !

Les Arméniens du Haut Karabagh viennent une nouvelle fois dans l’histoire de pouvoir mesurer la lâcheté de l’Occident. Une fois de plus, on a laissé ce peuple courageux aux mains de ses massacreurs. C’est en effet l’aide massive turque, et en particulier l’usage de drones ultra modernes qui a permis la victoire de l’Azerbaïdjan, la Russie jouant les arbitres marron. Cela fait immanquablement penser à la politique de non intervention lors, de la guerre d’Espagne où les démocraties faisaient semblant de ne pas voir que Hitler et Mussolini aidaient massivement Franco, et seules cette aide a permis la victoire des fascistes.

Erdogan, dont la cote de popularité est tombé de 45,9 % à 30% en Turquie du fait de la situation économique, utilise l’ancestrale recette du nationalisme pour tenter d’éviter une catastrophe électorale. Comme Thatcher avec la guerre des Malouines. Il s’est maintenant ouvertement allié avec des groupes ultra nationalistes qu’il combattait au début de son mandat. Il affronte journellement les Grecs afin de prendre possession d’îlots en Méditerranée qui lui permettraient d’accroître un potentiel domaine pétrolier. Pire encore, ce weekend il est allé à Chypre de façon a y relancer la tension, alors que chacun sait qu’il s’agit d’un lieu très inflammable .Pour ceux qui en doutaient encore, il est certain que rien n’arrêtera Erdogan dans sa fuite en avant !

Le silence de l’Occident dans l’affaire du Haut Karabagh est à la mesure de l’absence totale de réaction de l’Europe sur le massacre journalier des chrétiens d’Orient. Au cours des 40 dernières années, passif, on a assisté à la destruction systématique d’une civilisation quasi millénaire. Les syriaques ont été ou massacrés ou on du fuir. Les chrétiens ont du fuir ou ont payé de leur vie leur volonté de rester en Orient.. Cela fait partie d’un contexte identique. Erdogan veut de façon absurde faire croire aux turcs qu’il rétablit l’empire, les états arabes veulent eux un espace géographique « chrétiens rein »… pure de tout chrétiens, comme les nazis voulaient une Europe Juden rein !

Tout cela n’émeut pas les dirigeants européens qui, le nez dans le guidon, ne voient pas que déjà… ils ne sont plus sur le vélo !

Le chat de chateaubriand a 750 ans.

Le Chat de Chateaubriand a 750 ans.

Curieux comme des noms de lieux restent attachés aux écrivains qui y ont vécu ; Médan pour Zola, Combray pour Proust, Le Croisset pour Flaubert et Combourg pour Chateaubriand.  Alors que personne n’associe Stendhal à Grenoble ou Villers-Cotterêts à Dumas !

Une visite tant souhaité

Depuis des décennies je souhaitais voir le château féodal de Combourg, là Chateaubriand a passé une bonne partie de son enfance.  Lisant les Mémoires d’Outre tombe, au début de cette somptueuse fresque, j’avais été fasciné par la sombre description qu’en fait François-René, sans doute marqué à jamais par les quatre sinistres tours battues en permanence par le vent du large.  Le vent toujours le vent !  L’océan, une petite dizaine de kilomètres à vol d’oiseau pour frapper de plein fouet, tourner, tourbillonner, hurler, siffler dans les inquiétants couloirs, faire grincer les vieilles, les immenses armoires, faire craquer les planchers multi centenaires, fracasser les vieux châssis des étroites fenêtres, se ruer dans les minces colimaçons menant à sa chambre d’enfant isolée au sommet de l’une des quatre tours. 

Le vent, toujours le vent !

Le vent, ce vent omniprésent dans lequel on croit discerner d’étranges voix, j’en avais fait l’expérience le matin même au cap Fréhel.  Cou déchiqueté de l’Aigle de la carte de France s’avançant présomptueux, inconscient dans l’immensité bleue de l’Atlantique.  Exactement à la verticale de Combourg.  Il n’y a pas de hasard !  Plein nord.  Rien pour arrêter les tempêtes déferlant depuis l’Arctique.  Ce vent, cette violence permanente, bruit assourdissant, vagues qui depuis des millénaires déchirent ces côtes de granit rose, les transforme en dentelles d’écumes tranchantes, dents, rasoirs de pierre, pièges fatals à tant de navires, victimes de la mer, des vagues, des ouragans et… des naufrageurs.  Ce cap Fréhel éblouissant de beauté, de sauvagerie sent la noyade, ses eaux toujours bouillonnantes sont les marmites d’un enfer froid.  Une petite centaine de kilomètres droit au milieu des flots… Guernesey apparaît !  C’est sans doute à cette mer indomptable, atroce que songeait Hugo quand il composa Oceano nox, Oh ! combien de marins, combien de capitaines/ Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines/ Dans ce morne horizon se sont évanoui !/ Combien ont disparu, dure et triste fortune !/ Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,/ Sous l’aveugle océan à jamais enfouis !

Oui, c’est bien ce qu’on ressent au bord des abîmes du cap Fréhel ; la force tellurique de ce vent, qui vous hurle à chaque bourrasque, pauvre petit homme, tu n’es rien de plus pour mon souffle immense qu’un insignifiant fétu de paille avec lequel un destin indifférent, impavide, joue.  Le cap Fréhel est l’un de ces lieux où l’homme mesure son insignifiance, sa fragilité face à la permanence, à l’éternité, à la monstrueuse, à l’indomptable force des éléments. 

On ne s’étonnera donc pas que le portrait le plus connu de François-René de Chateaubriand, peint par Girodet, est celui où il apparaît ébouriffé, le visage romantiquement entouré de ses boucles noires qu’un vent capricieux a propulsées vers l’avant… Le vent, toujours le vent de l’océan redoutable, de l’immensité, de l’inconnu ! 

De l’influence des lieux sur les écrits. 

L’une des premières phrases des Mémoires d’Outre tombe m’avait profondément heurté.  L’auteur affirmait à l’automne de sa vie, qu’il aurait mieux valu ne pas naître. Curieux écho cent ans plus tard chez Céline qui notera, dans un style bien différent, « c’est naître qu’il aurait pas fallu ».  Un tel pessimisme m’apparaissait, me semble toujours insupportable… Il induit une vie sans espérance, un goût du néant, pire encore la négation du bonheur.  Ce qui n’enlève rien à mon immense admiration pour l’œuvre de ces deux écrivains… pas pour les hommes.  Il est peut-être vrai comme l’écrit Gide « qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. »  Écrire, c’est toujours soigner une plaie, ces deux là n’en manquaient pas !

Vivre dans cette austère bâtisse féodale explique sans doute beaucoup de choses.  L’enfant qui y arrive à huit ans. Venant de la petite ville de Saint-Malo où il est né, il dut se croire en prison, dominé en outre par un père qui ne parle quasiment pas, marche toute la soirée de long en large faisant résonner ses pas de commandeur muet sur les planchers de bois où sur la pierre des salles du rez-de-chaussée.  On en serait pessimiste à moins !

Une visite guidée.

Début octobre, je réussis enfin à satisfaire l’envie qui me tenaillait depuis si longtempsSéjournant à Saint-Malo, une petite demi-heure fut à peine nécessaire pour atteindre Combourg.  Le château, situé sur une petite hauteur, domine le gros bourg.  On grimpe la courte et pentue rue des Princes, on entre à gauche dans ce qui fut sans doute une dépendance du domaine.  La billetterie, une librairie, une petite cafétaria très moderne y sont installées.  Je demande à visiter l’édifice.  La réponse est courtoise mais ferme.  Seules les visites guidées sont permises, le château est une propriété privée encore habité.  La prochaine visite aura lieu dans quarante-cinq minutes, le temps de flâner dans la librairie, de boire un chocolat chaud. A l’heure dite, rien ne se passe.  Je m’en inquiète.  La préposée me signale que nous aurions dû nous rendre à l’entrée du château où les touristes sont censés attendre le guide.  Mireille et moi courrons les trois cents mètres qui nous séparent de l’imposant perron. La porte monumentale est fermée.  Nous sommes seuls au haut de ces escaliers face à l’énorme porte. C’est la fin de l’après-midi de cet automne pluvieux, le gris a dominé toute la journée, une atmosphère s’accordant à merveille à ce site.  Il est ainsi des jours où le temps vous fait le cadeau de s’harmoniser avec les lieux que vous visitez.  Je saisis le lourd heurtoir, frappe trois fois… dans ma tête résonne inévitablement la formule tant de fois entendue « qui frappe ainsi à la porte du temple ? », je songe aussi Aux visiteurs du soir de Carné et Prévert, aux deux troubadours qui se présentent devant le château… sans savoir qu’ils vont y affronter le diable.  Il faut toujours être très prudent quand on frappe à une porte sans savoir qui va ouvrir ou qui se trouve derrière !  Mais comme dans les visiteurs du soir, le diable ne gagne pas toujours.  Un très jeune homme, petite taille, visage poupin, tout sourire nous ouvre.  Pas de problème, il vient de commencer son exposé.  A l’intérieur sept ou huit visiteurs, parkas colorés, chaussures de marche, canne pour l’un ou l’autre, cheveux blancs ou calvities, tous au minimum sexagénaires, touristes hors saison, entourent notre cicérone.

Les bourgeois défigurent les châteaux.

Les quatre grosses, effrayantes tours que décrit si bien Chateaubriand sont toujours là où le seigneur féodal les planta au XIIe siècle. Mais, catastrophe, au milieu du XIXe l’édifice fut racheté… pire rénové par un émule de Viollet-le -Duc.  La cour centrale a été couverte, la grande salle des gardes scindée en différentes pièces habitables, un grand escalier de bois permettant de gravir les étages des différentes pièces construites au dessus de ce qui fut la cour intérieure du château… qui ainsi n’a plus rien de féodal !  Violet-le Duc et ses élèves n’ont pas seulement ajouté une flèche à Notre Dame de Paris, ni redessiné les murailles de Carcassonne, ils ont dans la pierre, marqué la victoire définitive de la bourgeoisie triomphante sur les racines féodales de la monarchie.  1789 brûlait les châteaux, les riches parvenus, gavés de biens nationaux, les transformaient… les apprivoisaient.  Le seigneur féodal, mi seigneur mi bandit, fit place aux plantureux bourgeois bedonnants surveillant attentivement le cours de la Rente. Vaste sujet qui a fait couler beaucoup d’encre et dont on n’a pas fini de débattre !

Le guide décrit les armoiries qui ornent les murs et les plafonds.  Parlant de Chateaubriand, il précise que Mme Récamier fut sa muse.  En progressant dans un couloir, je lui demande à voix basse pourquoi il a parlé de muse alors qu’elle fut l’une de ses multiples maitresses ?  Il me précise timidement qu’une touriste avait été choquée, que depuis il attribuait à Mme Récamier le rôle pudique et virginal de muse.  Pauvre et stupide touriste !  Comment aurait-elle réagi devant son héros lutinant une solide jeune femme dans une auberge, au vu de tous, alors qu’il a la cinquantaine bien sonnée.

Le père de Chateaubriand avait gagné de l’argent en armant trois navires, et en les affectant au commerce triangulaire donc au commerce négrier !  Il achète le château, quitte Saint-Malo, s’y installe avec sa famille en 1777.  En cette fin du XVIIIe qui douze ans plus tard sonnera le glas de la monarchie, il tente de vivre la vie d’un seigneur féodal, exige que lui soit rendue la multitude des droits et corvées attachées à ses terres.  C’est dans cette ambiance rigoriste de retour vers le passé qu’est élevé le jeune Chateaubriand.

La visite se poursuit en gravissant un très étroit escalier en spirale débouchant sur le sommet de l’une des tours, on a une vue superbe sur le lac, les champs et les bois, à l’avant du château, à gauche du monumental escalier, de splendides pelouses ont remplacé les bois qui à la fin du XVIIIe entouraient la bâtisse.  De majestueux arbres bordent ces vastes étendues d’un vert pomme.  Un arbre attire mon regard, à la base un imbroglio de grosses racines nues.  Je m’informe.  Le guide me précise que cet arbre est multi centenaire, Chateaubriand a pu contempler sa hauteur et sa puissance.

Une chambre spartiate et un maléfice !

Au bout de la courtine, une porte de bois s’ouvre sur une pièce assez vaste.  La chambre que François-René occupa lorsqu’il arriva au château.  Un lit étroit à monture de fer, ressemblant au lit de camp de Napoléon que l’on peut voir à la ferme du caillou proche de la butte de Waterloo.  Le guide précise que c’est le lit où est mort Chateaubriand, rue du Bac à Paris.  Adossée à un mur une énorme armoire de bois.  Un petit guéridon, une table de nuit, un ou deux bougeoirs.  Un plancher mal dégrossi.  Face à l’armoire, une modeste cheminée au manteau de bois.  Le jeune homme nous raconte qu’elle ne fut jamais allumée du temps où y séjourna Chateaubriand.  Le froid, l’isolement au sommet de cette tour, tout cela avait pour but d’endurcir l’enfant de huit ans qui jusque-là n’avait connu que l’appartement de Saint-Malo.  Parfois la tempête était si forte qu’elle ouvrait la petite, la seule fenêtre à gauche de la porte.  Lorsque Chateaubriand essayait, les nuits de terreurs, un frêle bougeoir à la main, d’attendrir sa mère, tentant de quitter cette grande mais affreuse cellule, sa mère l’y renvoyait en insistant que « s’il croyait en Dieu, rien ne pouvait lui arriver ! »  On la croit volontiers !

Nous nous étions placés au fond de cette triste pièce.  Me tournant vers la droite, je découvre stupéfait dans une sorte d’aquarium un chat momifié. Il repose sur un petit coussin beige, de biais, sur le côté gauche, sa peau a pris une teinte gris-jaune, lamentable couenne craquelée, les os y ont marqué leurs empreintes, par endroit percé le cuir, les orbites creuses pointent un regard vide, stupidement interrogateur, la gueule est ouverte, elle montre de fines dents pointues en excellent état, on les devine encore redoutables.   Je songe à l’homme momifié que je vois chaque fois que je me rends au British muséum, il est à droite de l’entrée des riches collections des salles égyptiennes.  Lui aussi a été momifié naturellement, effet du sable et de la chaleur, il est partiellement sur le ventre, les jambes recroquevillées sous lui, sa peau a les mêmes teintes que celle du chat. Sa vue provoque toujours chez moi un malaise, car ce fut un homme, et il est ainsi présenté au vu des millions de visiteurs de ce merveilleux musée.  Curieuse destinée. Découvert près de Thèbes, il aurait plus de 5.500 ans.  Pour moi, le temps n’y fait rien, un homme reste un homme !

Mais qu’en est-il du chat ?  Qu’est-ce qu’il fait là dans ce poussiéreux aquarium ?  En fin de visite, le guide explique sur le ton de l’anecdote insignifiante, que ce chat a été découvert emmuré alors que les travaux de rénovation du XIXe siècle désarticulaient, démembraient le château.  C’était l’une des multiples victimes de l’immémoriale légende bretonne accusant les chats noirs de porter malheur.  Pour conjurer le sort, on les emmurait vivants, protégeant ainsi les demeures des sortilèges que ces pauvres bêtes étaient censées jeter sur les hommes !  Quel étonnant symbole que ce chat encastré dans les épaisses murailles de l’une de ces tours, qui réapparaît au XIXe,depuis voit passer, couché sur son minable coussin, des hordes de touristes, la plupart du temps sans doute indifférents, s’ils le remarquent, étonnés peut-être ! Quel sort pourrait-il maintenant leur lancer… Après sept siècles, revanche de l’emmuré vivant… j’en rêve !  Pour moi, c’est lui l’élément essentiel de Combourg. 

Le secret de Combourg.

Le vent, cette momie de chat, l’hideuse légende, cette sombre Bretagne si longtemps à l’écart de la France, voilà les racines de Combourg. Tout en ces lieux explique Chateaubriand, son égo gigantesque, son pessimise, son décalage politique ; légitimiste demandant une Constitution, allons donc !  Ratant sa vie publique, trop d’orgueil, l’immense réserve de mépris, comment ne pas en avoir après avoir vécu à Combourg, mais devenant un admirable écrivain… Pour lui le chat emmuré ne dormant que d’un œil a demandé aux dieux gouvernant les arts de favoriser sa gloire.

La visite est terminée.  Mireille et moi allons admirer de plus près ces énormes racines du vieil arbre qui déjà ombrageait les pas de Chateaubriand.  A sa droite un banc et… une petite croix de pierre grossièrement sculptée, le grain de la pierre n’a même pas été poli.  J’aurai aimé savoir ce qu’elle commémorait.  Les croix marquent toujours le lieu d’un destin qui s’est accompli ou qui s’est éteint là.  En revanche, je sais, car Chateaubriand le raconte, que c’est à côté de cette croix, conversant avec sa sœur sur leur avenir, qu’il décida à dix-huit ans de devenir écrivain.  La révolution, sa participation à l’armée des princes, sa blessure, les soins que lui apporta une adorable et peu farouche fermière namuroise, son voyage en Amérique, son exil misérable à Londres, retarderont ses projets littéraires.  Mais il deviendra l’une des gloires littéraires du XIXe, une gloire telle, qu’elle fera dire au très jeune Victor Hugo : « Je serai Chateaubriand ou rien. »

La vérité était dans le vent… encore fallait-il comprendre !

En nous approchant de la sortie du domaine, nous croisons un couple qui comme nous vient de terminer la visite.  Nous échangeons quelques mots. J’explique que la Vie de Rancé, qu’a écrite Chateaubriand, était en réalité une pénitence infligée par son confesseur pour obtenir le pardon de sa vie affective plus que dissolue.  C’est un livre fabuleux, car si l’auteur évoque cet ecclésiastique cistercien du XVIIe, jeûnant sans cesse, aussi maigre que le chat dans l’aquarium, fondateur, si je me souviens bien de la Trappe, Chateaubriand y parle admirablement… de lui et de lui seul… la pénitence, le pardon ne réduisent pas la dimension de l’égo !  En sortant, j’observe le visiteur avec qui j’ai échangé quelques mots, il est dans la petite librairie, il a entre les mains La Vie de Rancé.  J’hésite à lui offrir.  Car, j’en suis persuadé, il l’achète à cause de moi.  Je passe mon chemin, un peu honteux.  Ma conscience, une fois de plus m’interpelle !  C’est un tel plaisir d’offrir un livre !  Je m’en veux de ne pas lui avoir offert, mais je n’ai certes pas regretté notre visite à Combourg, j’y ai entendu les spectres facétieux qui annoncent dans le sifflement du vent le destin des hommes.

Roy Cohn, le mentor de Donald Trump.

Philippe CORBÉ « Roy Cohn, l’avocat du diable » Grasset 2020, livre électronique.

Des images qui interrogent.

Depuis longtemps, j’ai l’immense privilège de pouvoir visionner de nombreux documentaires historiques, images d’actualité d’époque, reportages divers.  J’y consacre depuis plus de vingt ans une heure, à une heure et demie par jour. Certes, il faut pouvoir… il faut savoir séparer le bon grain de l’ivraie, ce qui n’est pas toujours facile.  J’ai beaucoup apprécié les analyses faites par Ferro sur l’actualité cinématographique (Voir Arte), sur les déductions historiques que celles-ci permettent.  Or, je constate que le mépris pour l’image subsiste toujours, à mes yeux une grave erreur.

La guerre froide et nous.

La période de la guerre froide m’intéresse sous différents aspects.  D’abord parce que petit garçon, j’en entendais parler dans ma famille.  Nous appartenions à une minorité politique… grande chance s’il en fut !  Découvrir la vie, le fonctionnement de la société, au travers de ceux qui y sont opposés, de ceux qui la contestent, se sentir l’extérieur de la meute… une aubaine inappréciable, ne pas penser en rond avec ceux qui vous entourent, vous permet pour la vie entière de regarder le monde avec le regard de celui qui ne prend pas les vessies pour des lanternes, de celui qui sait que le plus grand nombre peut avoir tort, que majorité ne veut pas dire vérité, que la vérité est souvent seule et que c’est elle, et elle seule qu’il faut chercher pas l’approbation de ceux qui constituent la masse.

On aura compris, que dans ma famille communiste, nous étions du côté de ceux qui à l’ouest étaient au minimum suspects.  Nous étions aux côtés de ceux qui se voyaient forcés aux USA de comparaître devant la Commission du congrès qui, sous l’impulsion de McCarthy avait ouvert la chasse aux communistes.  Les fonctionnaires, les cinéastes, les scénaristes qui refusaient de dénoncer leurs collègues se retrouvaient en prison.  Ce n’est pas pour rien que cette période fut appelée la chasse aux sorcières en référence à celle qui eut lieu à la fin du XVIIe siècle à Salem en Nouvelle Angleterre… qui se conclut par un nombre appréciable de pendaisons.

Un influent substitut… La chaise électrique pour Ethel Rosenberg

En 1952, on ne pendit personne mais on brisa un grand nombre carrières, de vies, certains se suicidèrent d’autres s’exilèrent.  Le pire est que la Commission où sévissait McCarthy ne découvrit jamais le moindre espion soviétique, alors qu’il n’en manquait pas.  Le FBI en dénicha certains et non des moindres.

En visionnant les films montrant les séances de cette Commission, j’observai un petit homme, très jeune, se pressant au côté de Jo McCarthy, lui chuchotant à l’oreille.  Ce jeune substitut du procureur de New York, c’était Roy Cohn.  Pendant toute sa carrière d’avocat, il s’est vanté d’avoir obtenu du juge de l’affaire Rosenberg qu’Ethel Rosenberg soit, comme son mari, placée sur la chaise électrique… et c’était vrai, l’une des rares vérités que cette immense ordure ait proférée. On apprendra beaucoup plus tard que le juge chargé de l’affaire des Rosenberg avait été désigné grâce à Cohn, pire encore que pendant le procès, le juge et Cohn se rencontraient secrètement pour aboutir au verdict souhaité, la mort pour les époux Rosenberg, alors qu’il ne faisait aucun doute que si le mari Julius Rosenberg avait communiqué des secrets atomiques aux soviétiques, son épouse dénoncée par son propre frère n’avait rien à y voir.  Jamais aux USA, on n’avait exécuté des espions en temps de paix !  Le traumatisme causé par le fait qu’en 1949, les Soviets avaient expérimenté leur première bombe nucléaire, était tel qu’il fallait des victimes expiatoires, celles-ci aggravèrent leur cas en refusant obstinément d’avouer, de livrer leur réseau. Ce fut la première action d’éclat de l’ignoble Roy Cohn.

L’enfant choyé devient substitut

Il était né dans une famille juive newyorkaise, le père pauvre, la mère richissime héritière.  Roy fut l’enfant roi, imprégné de mépris pour un père falot, que la mère fit nommer juge, gavé par cette mère méprisante lui offrant tout ce qu’un enfant peut désirer. 

Une anecdote décrit parfaitement le milieu dans lequel fut éduqué Roy Cohn.  La mère avait organisé un grand dîner, le genre de dîner qui noue des contacts, qui forgent les relais si utiles.  En fin d’après-midi l’une des domestiques mourut brutalement.  La réception était proche, les invités allaient arriver.  Pas de problème, on plaça la bonne dans la cave et on alerta les autorités le lendemain.  La réception fut parfaite, les mets délicieux, les vins capiteux, la conversation captivante… le cadavre de la bonne ne s’en plaignit jamais… parfaite domestique en somme qui sut jusqu’au bout se montrer discrète !

Il obtint le poste de substitut après de McCarthy grâce à l’influence de sa mère au grand dam de Robert Kennedy qui guignait la même fonction !  Ils devinrent des ennemis jusqu’à la mort.

Cohn rencontre Trump.

Cohn devint ensuite avocat.  Il fit très vite la connaissance de Trump ; celui-ci gérait des appartements destinés aux classes moyennes dans New York mais avait donné des instructions pour que les noirs soient exclus des locations.  Attaqué en justice pour discrimination raciale, Trump fit appel à Cohn qui grâce à différentes ficelles de procédures enlisa l’affaire qui ne fut jamais jugée.  Mais le contact était noué.  Il fut ainsi dans pas mal de dossier l’avocat de la famille.

Trump et Cohn devinrent très proches.  Or, Cohn utilisait à tous les niveaux de l’existence, le mensonge grossier, permanent, quelles que fussent les évidences, rien ne l’arrêtait.

Il fut à l’origine de la chute de McCarthy.  En effet, Roy Cohn était homosexuel mais, comme J. Edgar Hoover persécutait les homos.  Il fit embaucher son jeune compagnon dans l’équipe de McCarthy.  En outre, il voulut lui éviter de devoir faire un service militaire ordinaire.  Il tenta des pressions multiples sur l’armée, recourut au chantage, en vain.  Un courageux député mit cela publiquement en évidence, ce qui ruina définitivement la crédibilité de McCarthy, sonna le tocsin de sa commission.  McCarthy mourut alcoolique en 1957.

Avocat marron.

En qualité d’avocat Cohn organisa son insolvabilité, toutes ses fastueuses dépenses étaient à charge de son bureau d’avocat. Il ne payait pratiquement pas d’impôts… comme s’en vantera plus tard Trump.

Il n’hésitait pas à trahir ses clients, à informer, si cela lui rapportait, la partie adverse.  Il le fit un nombre incalculable de fois.  Mais il était tellement influent que les procureurs n’osaient l’affronter, sachant qu’il recourrait au chantage… et qu’il avait de nombreuses, de puissantes relations tant en politique que dans la mafia.  Rares furent les clients grugés qui tentèrent de se défendre.  Les mensonges les plus lourds étaient proférés sans la moindre vergogne, de faux témoins apparaissaient dont on apprenait ensuite qu’ils avaient été rémunérés.

Cohn organisait de nombreuses festivités aussi somptueuses que douteuses auxquelles personne n’osait refuser de se rendre.  Trump fut un assidu de ces « petits » raouts, l’un de ceux qui ne se faisaient pas prier.

Un homosexuel honteux !

Cohn a jusqu’à la fin de sa vie nié son homosexualité alors que c’était une évidence pour tous.  Il ne cachait nullement ses compagnons lorsqu’il fréquentait le club 21, lieu de rendez-vous de tout ce qui comptait à New York.  Pire encore, il faisait de l’homosexualité de ceux qu’il voulait abattre un argument, les dénonçait à la vindicte, fustigeait leurs comportements.

Atteint du Sida à la fin des années 80, il affirma jusqu’à la dernière extrémité qu’il avait toutes sortes d’autres maladies pour ne pas avouer le mal qui le rongeait. C’est au moment où son décès prochain ne laissait plus de doute que le procureur de New York prit enfin la décision de le radier du barreau et ce pour une floppée de manquements graves à l’honnêteté et à l’éthique… deux mots dont Cohn n’a jamais connu la signification.

Il est des morts qui sont d’universels soulagements, la sienne permit à nombre de personnes de respirer enfin librement ; le monstre ne mordrait plus, ne briserait plus d’existence, ne mentirait plus.

Une évidente filiation.

J’ai lu ce livre à la fin de la campagne électorale aux USA.  J’ai été impressionné par la filiation que j’avais observée dans le comportement de Trump qui se situait dans le droit fil de celui de Roy Cohn… mis à part l’homosexualité.  Mêmes mensonges répétés des centaines de fois, même brutalité, mêmes procédés plus qu’inquiétants, mêmes incohérences, mêmes réactions à l’égard de la justice, des fonctionnaires etc.

Je n’ai pas le moindre doute qu’au cours des mois et des années à venir la justice américaine révèlera que Trump a été l’élève doué de Roy Cohn.

                                                                                        1 novembre 2020     

LAÏCITÉ ET ISLAMISME.

Une importante carte blanche dans le VIF

Dans un article paru sur le site de la RTBF, Corinne Torrekens dénonce la diffamation dont elle se dit victime de la part de l’Observatoire des fondamentalismes et se plaint qu’aujourd’hui des opinions sur les réseaux sociaux  » ont le même droit de cité qu’une opinion issue d’un travail scientifique et empirique « .

Un débat citoyen sur l'islamisme (carte blanche)

Par

Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue, coordinatrice du conseil scientifique de l’Observatoire

Pascal Hubert, avocat au barreau de Bruxelles, président de la commission juridique de l’Observatoire

Nous tenons à lui répondre que l’Observatoire n’est nullement responsable de la diffamation qu’elle prétend avoir subie, dont par ailleurs elle ne donne pas de preuves. Nous ne voulons pas ici répondre à ces accusations dans une polémique vaine. Nous voulons attirer ici l’attention des lecteurs sur la nécessité d’ouvrir un débat citoyen sur l’islamisme qui ne peut rester dans l’entre-soi d’un milieu académique qui non seulement nie la légitimité d’un tel débat, mais ne défend plus la liberté de conscience et d’expression qui est pourtant sa condition d’existence. 

Tout d’abord, il ne faut pas confondre parole scientifique et parole d’un scientifique. 

L’article de Mme Torrekens que l’Observatoire a épinglé sur sa page Facebook et auquel le journaliste de la RTBF, en défense de Mme Torrekens, attribue le titre d’article scientifique est en réalité un article d’opinion. La sociologue de l’ULB y critique l’action du gouvernement français qu’elle qualifie de « stratégie de division« . Elle écrit : « La réaction  »épidermique » des autorités françaises risque même d’enterrer ce qu’il reste de cohésion sociale alors que celle-ci est déjà fragilisée par la crise économique, sociale et sanitaire. » De telles généralisations ne peuvent être qualifiées de scientifiques. Autres exemples : la sociologue accuse le gouvernement français de s’attaquer au CCIF, de « régler son compte à une association musulmane qui dérange pour les combats qu’elle mène (burkini, foulard, etc.)« . Un peu comme si l’État français s’était attaqué soudainement à une simple organisation caritative. 

Elle écrit également dans un contre sens saisissant : « Gérald Darmanin reproche, en effet, au CCIF de condamner l’islamophobie d’État, reconnaissant donc au passage implicitement qu’elle existe… » 

La sociologue a le droit de juger que le gouvernement français en agissant ainsi donne « raison à des pans entiers de la propagande jihadiste  » (sic), mais cette opinion depuis son confortable bureau ne peut être considérée comme une démonstration scientifique. En ces circonstances, ce jugement a quelque chose d’indécent si l’on pense au combat quotidien mené par les forces de l’ordre contre l’islamisme en France ou à l’étranger, et le lourd tribut payé par les populations françaises et belges. Rappelons que beaucoup de jihadistes sont passés par Molenbeek. Elle accuse également les chercheurs Bernard Rougier et Hugo Micheron, auteurs de monographies de terrain sur le salafisme et le djihadisme en France, de « négliger les règles méthodologiques les plus élémentaires des sciences sociales » et le fait en mobilisant un argument d’autorité (une citation d’un ouvrage théorique qui n’a rien à voir avec le sujet). 

Il importe que la liberté académique et d’expression s’exerce dans le cadre d’investigations approfondies et sans langue de bois. 

À cet égard, et contrairement aux affirmations de Madame Torrekens, il n’est plus sérieusement contestable que le CCIF soit proche des Frères Musulmans et en empêchant toute critique de l’islam facilite les idéologies de l’islam politique dont l’objectif est d’imposer la Charia dans nos démocraties[1], en usant précisément de nos libertés chèrement acquises pour mieux les remplacer. 

Il est donc de la plus haute importance que les intellectuels, chercheurs, académiciens, scientifiques, associations, soucieux du respect des valeurs démocratiques, et, d’une manière générale, quiconque entend oeuvrer au bien commun, fasse oeuvre utile en investiguant sérieusement et en nommant les réalités qui fâchent. Il s’agit, en effet, de contribuer à un débat d’intérêt général. C’est dire combien la liberté d’expression ne saurait se soumettre à l’islam politique. Encore faut-il prendre conscience de celui-ci et avoir le courage de le dénoncer sans ambages. 

Donnons quelques exemples illustrant la problématique rapportée à l’Observatoire[2] par des enseignants, animateurs, habitants.

Ainsi, à l’école, des écolières non voilées sont soumises à des pressions ; pression pour porter le voile, pour manger halal, jeûner de plus en plus jeune ; les enseignements historiques sont contestés, en biologie notamment ; les enseignants font l’objet de pression, avec refus par certains étudiants d’assister à certains cours ; on y voit également un retour du blasphème, des harcèlements. 

Dans les milieux sportifs et culturels, les jeunes filles sont priées d’éviter de pratiquer certaines activités sportives, voire toutes les activités sportives. 

Dans les institutions de soin de santé, il existe un renoncement à des soins pour éviter qu’une femme ne soit examinée par un homme ; une médecine dite « prophétique » à l’hôpital, et en médecine de ville. 

Les entreprises sont, pour leur part, soumises à des demandes d’aménagement des temps de travail, des lieux de prière, des gestes discriminants ; une tendance à une respécialisation des métiers par sexe se fait également jour, ainsi que le développement du travail à domicile pour les femmes.

Ainsi encore, nous constatons une division entre médias haram et médias halal.

Dans l’espace public et politique, le simple fait d’évoquer l’islamisme entraine l’accusation de racisme ; les lanceurs d’alerte sont la cible de menaces ; la violence et les menaces de mort sont banalisées à l’égard de ceux qui contestent ou désirent abandonner ou de changer de religion, etc.

Enfin, on peut encore relever l’entrisme certain dans les tissus associatif, médiatique et politique.

Force est de constater que les acteurs qui ont une influence sur le terrain se tiennent. L’Observatoire dérange visiblement parce qu’il dénonce les accommodements raisonnables que les islamistes cherchent à distiller dans la société belge, par exemple : la motion sur les signes conventionnels, les discours d’une scientifique qui valide le terme d’ « islamophobie », un professeur qui est suspendu pour avoir abordé le blasphème en montrant la caricature de Charlie Hebdo

Certains des membres de l’Observatoire sont réellement menacés et intimidés pour avoir simplement usé de leur liberté d’expression, en rappelant les fondamentaux d’une société démocratique et d’un véritable « vivre ensemble »… 

La parole scientifique n’est pas remise en question par les RS 

L’Observatoire entend mener un débat indispensable dans une société sécularisée comme la nôtre. Dans ce cadre, la liberté d’expression est garantie aux uns et aux autres, dans la limite de la légalité évidemment. À cet égard, la « parole scientifique », comme toute parole, doit pouvoir être discutée et, le cas échéant, mise en doute. Cela étant posé, l’Observatoire réitère le fait qu’il refuse toute attaque ad personam. Dans ce cadre, l’Observatoire n’a émis aucune menace à l’encontre de Mme Torrekens ou de sa fille. Il aurait été juste de le reconnaître, plutôt que de créer l’amalgame par un raccourci licencieux[3].

Les réseaux sociaux ne remettent pas en question la parole scientifique comme la sociologue le suggère. Mais elle oblige les chercheurs et les médias traditionnels à être plus attentifs. Dans son article en défense de Mme Torrekens, le journaliste de la RTBF fait montre d’une certaine déférence vis-à-vis de l’universitaire. Au point où il affirme qu’elle aurait été victime d’insultes, mais omet de poser clairement et objectivement les termes du problème. On aurait attendu une réelle investigation journalistique pour savoir qui avait dit quoi. 

Les réseaux sociaux produisent de la désinformation, mais ils permettent de lancer des alertes et d’ouvrir le débat quand celui-ci est verrouillé

Le pôle vigilance et médiation de l’Observatoire ne ressemble pas au salon feutré d’une bibliothèque universitaire. D’ailleurs, il n’a pas été conçu comme un groupe d’influence, il a été mis en place pour ouvrir l’espace et l’esprit critique dans une capitale Belge où l’entre-soi, le tutoiement facile, rend difficile le débat contradictoire. Les réseaux politiques, médiatiques, académiques, communautaires s’entremêlent. Leurs responsables ont plusieurs casquettes de sorte que « chacun se tient par la barbichette ». 

Du coup, on n’ose pas la critique ouverte. Et quand elle a lieu, elle se fait le plus souvent masquée, et avec une certaine agressivité voire violence. Des gens qui ont de hautes responsabilités, obligés de faire bonne figure la journée se défoulent le soir venu derrière leur pseudo et organisent ainsi des « mascarades ». Lisez les graves mésaventures du journaliste Marcel Sel qui est un des rares à réaliser des investigations de terrain et à ne pas céder à cette logique de l’entre-soi qu’il connait pourtant sur le bout des doigts. Il vit un véritable calvaire, pris dans plusieurs affaires de faux harcèlement de ce que l’on appelle la cancel culture.

Les débats contradictoires devraient avoir lieu, et notamment dans les universités. Or là encore, il y a des problèmes. Nous recevons au pôle accompagnement de l’Observatoire des étudiants en sciences sociales auxquels on a refusé pour des motifs vagues, de poser les termes de leur démonstration quand il est question de l’islam ou des problématiques interculturelles. Cela peut aller jusqu’au harcèlement s’ils persistent à ne pas suivre les conseils de leur directeur/trice de recherche.

Nous essayons de faire le lien entre la production et la consommation de connaissance, en dehors de l’université, dans la cité et sur les réseaux sociaux.

La Belgique francophone se vante de ne pas avoir de parti d’extrême droite comme en Flandre ou en France. Mais est-ce vraiment le cas ? En réalité, cette extrême droite couve, elle commence à bouillir. On a un effet cocotte-minute qui n’est pas sain. Ce n’est pas en bâillonnant le débat qu’on résoudra le problème du fondamentalisme islamique et de l’extrême droite qui rêvent de confrontation. 

Il faut donc ouvrir le débat et protéger ceux qui ne peuvent plus s’exprimer, ceux dont la liberté de conscience n’est plus assurée, pour desserrer la pression.

L’Observatoire fonctionne sur trois pôles interdépendants qui s’informent et se renvoient les uns aux autres. Le pôle scientifique, documentation et formationqui propose notamment des expertises, des études, des recherches approfondies sur les fondamentalismes religieux. Le pôle vigilance et médiation, qui offre un espace de discussion. Enfin, le pôle accompagnement social et juridique destiné aux personnes en difficultés dans leur famille et leur entourage au regard de la liberté d’expression et de conscience. Pour le moment l’Observatoire n’a pas les moyens de rémunérer les chercheurs et nous ne voulons pas faire comme trop souvent à l’université où des professeurs font travailler gratuitement des étudiants sans se rendre sur le terrain eux-mêmes en les payant (s’ils les payent) au lance-pierre. Certains partis et associations, syndicats nous consultent désormais, mais le font avec discrétion. Nous traitons de sujets politiques très sensibles. D’ailleurs, la sûreté de l’État belge est consciente de cette situation. Les professions de l’éducation, des services sociaux, de la police sont en premières lignes et sont démunis. C’est à eux que l’Observatoire s’adresse en priorité.

[1] Voy. notamment, Richard Malka : « En l’occurrence, la proximité du CCIF avec les Frères musulmans et en particulier avec Tariq et Hani Ramadan, petits fils du fondateur des Frères musulmans Hassan el-Banna, me paraissait du reste indiscutable », https://www.lefigaro.fr/vox/religion/richard-malka-les-statistiques-du-ccif-sur-l-islamophobie-ne-sont-pas-fiables-20190621; ou https://www.atlantico.fr/decryptage/3582657/accuse-d-etre-une-association-islamiste-le-ccif-affirme-que-cela-n-a-jamais-ete-prouve-vraiment–naem-bestandji

[2] « Pourquoi un Observatoire des fondamentalismes ? », https://www.obruxelles.com/a-propos/

[3] Voy. posts F.b. de l’Observatoire : https://www.facebook.com/BruxellesOf/posts/191414105775388https://www.facebook.com/BruxellesOf/posts/190413772542088

Carte Blanche