Cher Ahmed Laaouej, l’indignation sélective est une forme d’hypocrise.

                            Lettre ouverte à Ahmed Laaouej.

Cher Bourgmestre de Koekelberg,

Cher Député,

Cher chef de de groupe du PS à la chambre,

« L’hypocrisie est le dernier degré du vice » Honoré de Balzac

La presse a abondamment relayé tes propos concernant la progression du nombre de propos racistes depuis la victoire électorale du Vlaamse Belang. Ton indignation est parfaitement justifiée, il n’y a pas de doute que la croissance de l’extrême droite nourrit ces déclarations ignobles, elles doivent être sanctionnées par la loi comme il le convient en démocratie.

                           « Il est inépuisable le vocabulaire de l’hypocrisie et de l’injustice. » Benjamin Constant

Mais l’indignation, la saine colère dont tu fais preuve ne peut être à sens unique. En effet, tu vas siéger à la chambre avec Emir Kir qui fait partie du groupe que tu présides. Or, ce même personnage a pris des positions scandaleuses à l’égard du génocide arménien, il a été condamné en justice à ce propos. Je t’invite à lire les attendus, ils sont parfaitement clairs. De plus, à l’occasion de ce procès on a découvert qu’il avait menti sur ses études. Il n’est pas licencié en Sciences politiques de l’ULB, où il a interrompu son cursus. Dois-je te rappeler qu’une secrétaire d’état SP de Malines a été contrainte de démissionner immédiatement à la suite du même type de mensonge. Pendant la campagne électorale qui vient de se terminer, il a comparé la Belgique au troisième Reich nazi, faisant allusion à des perquisitions dans la communauté turque concernant des supposés projets terroristes. Il a publié un tract exclusivement en turc alors même que je me rappelle que le président di Rupo nous demandait encore il y a quelques années de ne pas faire de communautarisme lors des élections. Franchement, Ahmed pourquoi ne t’indignes-tu pas à propos de ce personnage qui a rompu toute cohérence avec les valeurs fondatrices du PS ? Est-ce parce qu’il « contrôle » 17 ou 18 mille voix de la communauté turque ? A mes yeux cela ne fait aucun doute !

                                     « Reste à savoir où cesse le vrai visage et où commence la grimace. » Gérard Guéguan

Toi aussi, tu m’as stupéfié à la fin de cette campagne à propos de l’égorgement rituel (je préfère ce terme à l’abattage, car on discerne bien mieux ce dont on veut parler.) Nous avions déjeuné ensemble fin octobre 2012 dans un sympathique restaurant italien de l’avenue Sermon à Jette. Le PS jettois venait de réaliser un bon de +5%, soit le meilleur score régional. Il ne faisait aucun doute à mes yeux qu’avec un leader efficace et rassembleur, le prochain bourgmestre de cette commune serait socialiste…en l’occurrence toi. Tu as refusé de tenter le coup, je le comprends fort bien. Mais à cette occasion nous avions évoqué les propos et les agissements d’un inquiétant élu SP qui prenait des positions communautaristes et avait été en tête d’une marche de soutien au Sahara marocain. Tu m’avais dit : « chaque fois que ce type agit comme cela, il nous fait faire un bon de dix ans en arrière. » Tu avais parfaitement raison. Je te croyais donc adversaire de tout communautarisme, je me disais que ce n’est pas toi qui irais chercher ses voix dans les mosquées. Mais voilà qu’à la fin de cette campagne, tu fais une déclaration que j’ai lue dans la « DH » où tu proclames que « NOUS » avons été capables à Bruxelles de bloquer l’interdiction de l’abattage rituel qui a été interdit en Flandres et en Wallonie. Je me suis posé la question de qui est ce « NOUS » ? Cela ne peut pas être officiellement le PS bruxellois puisque je n’ai jamais lu qu’il avait officiellement pris parti pour l’égorgement rituel. Donc, ce « NOUS » ne peut-être que l’expression d’une communauté. Donc, tu te positionnais en représentant non du PS mais de la communauté que tu crois représenter. Serais-tu donc devenu d’abord et avant tout l’élu de cette communauté et non plus de toute la population de Bruxelles ? Serais-tu devenu l’élu des seuls partisans de l’égorgement rituel…si c’est le cas, il faut le dire. Quoi qu’il en soit, j’en fus ébahi. Je suppose qu’angoissé par les sondages, tu as estimé nécessaire de tirer toi aussi sur cette corde…qui conduit au pire.

« Dites ce que vous voulez, ma fausseté l’emporte sur votre droiture. » William Shakespeare

C’est pourquoi en t’entendant t’indigner contre le racisme antimusulman, j’ai été pris d’un doute…tu sais ce doute qu’on peut avoir à propos de la foi…si de temps en temps la sainte vierge n’apparaît pas…il y a comme un doute qui s’installe, selon Audiard. Et bien, j’ai moi aussi un doute à propos de ton indignation car je ne me rappelle pas une interview de toi, ou un article de presse, où tu prenais publiquement et personnellement position à propos :

Du massacre permanent des chrétiens en Orient

A propos des attentats islamiques de Paris, de Bruxelles, de Nice, de Liège

A propos de l’attentat antisémite de Bruxelles

A propos de l’explosion des actes et propos antisémites en Europe et en particulier en Belgique

A propos de l’égorgement d’un vieux curé dans une église de campagne

A propos de la décapitation d’un flic français et de son épouse

Je pourrais poursuivre cette liste malheureusement fort longue, vraiment beaucoup trop longue…et pire dont on sait qu’elle n’est pas close.

Or, je n’ai pas le moindre doute que comme moi, tu condamnes ces actes ignobles …mais sauf erreur de ma part, tu ne le dis pas haut et fort afin que tous t’entendent…jusque sur les tapis des mosquées de Bruxelles. Je ne dirai pas la même chose de tous les élus de la liste PS, mais de toi je n’ai aucun doute sur ta répugnance à l’égard de tels actes…et ce n’est pas toi qui te ferais photographier faisant le signe de ralliement des frères musulmans ! Mais pourquoi sur ces sujets autrement plus graves qu’une insulte raciste, ne t’ai-je pas entendu ?   Si tu as pris des positions personnelles claires, fait le savoir haut et fort, ton indignation à propos du racisme n’en aura que plus de poids. Je les mettrai en valeur au maximum…et avec la plus grande joie, ce serait un merveilleux signe d’espoir. Je crains malheureusement que comme il y a cinquante ans, il ne fallait pas désespérer Billancourt où régnait en maître la CGT et le PCF, aujourd’hui à Bruxelles plus personne n’osera désespérer, et même légèrement déplaire aux maîtres des mosquées.

                                                 « L’art si utile de l’hypocrisie. » Stendhal

Si l’indignation est à sens unique, elle n’est qu’une des variantes de l’hypocrisie, que flatterie à l’égard d’une communauté qui mérite mieux que l’enfermement dans un ghetto électoral…qui pire conduit à maintenir l’enfermement social.

Cher Ahmed, tu es un ancien contrôleur des contributions, tu connais la vérité des chiffres et des faits. Tu sais donc comme Aristote que « La véritable justice est de traiter inégalement les choses inégales » Mais aussi que la souffrance humaine est la même partout et que contrairement à ce que certains veulent nous faire croire, les valeurs universelles existent et que les civilisations qui ne respectent pas ces droits universels n’ont rien de civilisées !

 

 

 

 

Les vieux soldats, un 6 juin 1944 et Conan Doyle.

                         

                             Les vieux soldats, un 6 juin 44, Conan Doyle 

                                                          « Quelle connerie la guerre ! » Jacques Prévert

 Regardant un bref extrait de la cérémonie du 5 juin en Angleterre, je vis apparaître sur l’immense podium aux couleurs criardes une soixantaine de vétérans. Ils étaient là, courbés, tordus, cacochymes, vieux sarments de vignes, formes bizarres, corps et visages torturés par les ans, torse couvert de médailles, béret sur la tête…les survivants ! En les regardant, je sentis monter en moi une émotion qui me noua la gorge, ces miraculés étaient des spectres, la mort, déesse fantasque, ironique et joueuse, les avait épargnés pour qu’ils soient là septante cinq ans plus tard face à des chefs d’états ne réprimant même pas leur bâillement dont beaucoup devaient se moquer éperdument de ces hommes…et de ceux qui pour l’éternité étaient restés sur ces plages, roulés dans les vagues devenues rouges, linceul de leurs vingt ans.

Les cérémonies commémoratives oscillent toujours entre le pathétique ridicule du porte drapeau dont le ventre dénonce les naufrages infligés par le temps et l’émotion sincère. Ce sont les yeux de Lino Ventura qui à la fin « D’un Taxi pour Tobrouk » est sur les champs Elysées, regardant passer le défilé de chars, ne se découvre pas, tant il est ému songeant à la mort de ses camarades et se voit interpeller par un crétin qui l’invective car il ne retire pas son pauvre béret devant un drapeau qui passe ! Ces deux personnages illustrent parfaitement les sentiments que j’ai toujours éprouvés au cours de ce genre de manifestation où le grotesque côtoie toujours l’émotion, la frontière est mince, le rire gagne souvent sur les pleurs.

Le 10 mai 1990, j’étais vers midi dans l’appartement de mes parents, lorsque le journaliste de service annonça que cela faisait cinquante ans que la guerre avait débuté. Mon père, hémiplégique, à la suite d’une thrombose, regardait à la fenêtre les arbres de l’avenue s’agiter sous les rafales d’un vent de printemps un peu trop violent. Subitement, j’entendis un gros sanglot émerger de sa gorge. Ses épaules furent secouées de spasmes, ses yeux emplis de larmes. Sur le coup, je ne compris pas cette brutale émotion, je ne fis pas le rapport entre l’annonce à la radio et les sanglots de mon père. On ne pleure pas vite dans la famille. Je ne vis pleurer mes parents qu’à de très rares occasions, tout au plus deux ou trois fois dans une vie. Une sorte de dignité, de retenue nous a toujours empêchés d’exprimer un chagrin pourtant bien réel. Mon père ne prononça qu’une courte phrase : « il y a eu tant de morts ». Il avait fait la guerre dans le régiment des chasseurs ardennais, participé à tous les combats pour finir par être fait prisonnier pendant la bataille de Vinkt le 27 mai, la Belgique capitula le 28. Pour lui ce fut d’abord une journée d’humiliations à genoux face aux mitrailleuses allemandes puis en colonne vers le port fluvial hollandais de Williamshaven au Pays-Bas, l’embarquement sur des péniches, dont l’une sauta sur une mine, route vers l’Allemagne et finalement l’enfermement au stalag 11B d’Alten Grabau près de Magdebourg.

Il détesta très vite les associations d’anciens combattants, les conflits picrocholins pour les places et fonctions, tout cela lui semblait médiocre, ridicule, obscène, dérisoire comparé aux souffrances endurées, à la réalité des malheurs de la guerre. Petit garçon, j’assistai avec lui à l’inauguration du monument des chasseurs ardennais à Martelange le 11 mai 1952. La route nationale 4 n’avait pas encore été aménagée, des milliers de personnes étaient sur les bords de la Sûre, ce coin d’Ardenne conservait encore une sauvagerie aujourd’hui disparue, partout trainaient des traces de la terrible bataille où les nazis avaient jeté leurs dernières forces. Au moment le plus fort de la cérémonie, on entendit des tirs de mitrailleuses, l’air s’emplit de l’horrible tactac tactac, en même temps des parachutistes étaient largués à quelques centaines de mètres du public. Peu avant les gens parlaient, buvaient, certains pique-niquaient, les gens étaient joyeux. Au moment où les tirs commencèrent ce fut un silence total, lourd, inquiétant, plus un bruit, seul l’effrayant moulin de mort faisait entendre son horrible musique. Autour de moi, j’observais les hommes qui étaient assemblés avec mes parents…tous pleuraient en silence, de grosses larmes coulaient sur ces visages mâles, sans un bruit, les larmes dévalaient en grosses gouttes les joues, les mentons, pas un ne songeait à prendre un mouchoir pour s’essuyer, ils étaient tous ensemble, unis dans une même émotion qui les renvoyait dans un passé vieux d’à peine douze ans. Le petit garçon que j’étais ne comprenait rien, stupéfait de voir tous ces hommes, ces pères, sans peur, protecteurs, courageux, aimants, forts, rassurants dont même l’odeur est un refuge pour les angoisses de l’enfance, pleurer sans un mot. A quoi pensaient-ils ? A leur peur ! A leur famille ! A leur destin !   Non ! Je crois que le soldat face à la mort qui fauche celui qui est à ses côtés ne pense pas ! Seule compte l’instinct de survie, la force vitale qui anime les cœurs de vingt ans…ce magnifique, cet irremplaçable désir de vivre.

Sherlock Holmes fait beaucoup de tort à Conan Doyle. Il se trouve réduit à ces romans policiers, certains excellents mais il est un auteur beaucoup plus prolifique et bien plus passionnant. J’eus la chance vers l’âge de huit ans de fréquenter la bibliothèque « Des heures joyeuses » située à l’arrière de l’ancienne maison communale de Laeken. Une femme magnifique présidait à sa destinée. Elle me conseilla de lire les livres que Conan Doyle a consacrés aux aventures du brigadier Gérard, soldat du premier Empire. Ainsi, grâce à cette merveilleuse bibliothécaire, je fis la découverte des nombreux livres que Conan Doyle a consacrés à la période napoléonienne. Ce fut, et c’est toujours un régal car j’en relis de temps en temps l’un ou l’autre. Dans sa série « Les contes du camp », il a écrit une courte nouvelle « Le traînard de 1815 ». C’est un jeune couple qui vers les années 1840, en cherchant une maison, rencontre un vieux soldat qui était présent à Waterloo. Il vit dans un galetas, sous les tuiles, dans une misère extrême. Il n’est nourri que par la charité des uns et des autres. Il est malade, au bout du rouleau. Le jeune couple essaye de l’aider, lui apporte de l’aide. Un jour, il monte dans son grenier, le découvre couché sur un matelas immonde, il ne bouge plus, la jeune femme effleure sa joue hirsute, rugueuse, sale. Il ouvre un œil, les regarde, se lève à grand peine, place ses bras comme s’il empoignait un fusil, baïonnette au canon, prêt à charger, crie « la garde va manquer de poudre » fait quelques pas, regard figé, dur, effrayant, fixé sur un ennemi invisible puis s’écroule mort. Dans les ultimes minutes de sa vie, le vieux soldat était à nouveau dans les plaines boueuses de Waterloo le 18 juin 1815 !

Derrière les décors de carton-pâte des commémorations, au-delà des flonflons des musiques militaires, la réalité est celle du vieux soldat de Conan Doyle. Ceux qui ont vécu cette minute inouïe, ce moment où au combat en une fraction de seconde vos vingt ans vont vous être arrachés, ceux-là ne quittent jamais ce moment où tout fut remis en question. La vie passe, on se marie, on a des enfants, les joies et les peines se succèdent mais la vérité profonde des hommes, qui ont connu cette expérience atroce, reste à jamais arrêté dans ce moment…dont en général ils ne parlent jamais car ils savent que nul ne peut comprendre.   Très jeune, je pensais que le courage était une vertu marquée politiquement, les bons, c’est-à-dire nous, étions par essence courageux, les autres ne pouvaient être que lâches. Aujourd’hui, j’ai appris que le courage, n’a ni morale, ni couleur politique, il existe c’est tout. Ce n’est pas une vertu, c’est une réaction face aux évènements, face à l’agression subie…face aux devoirs imposés.   Les hommes au combat sont-ils courageux ? Je crois qu’ils essayent d’abord de survivre.   De toutes les guerres de l’humanité, celle de 40 devait être faite car ajoutant au crime qu’est toute guerre, les nazis y avaient ajouté l’indicible du génocide…mais quand cessera-t-on enfin de tuer son prochain et que cesseront les cérémonies commémoratives où apparaissent de vieux soldats dont certains ont honte d’être celui qui a survécu…et se demandent pourquoi !

Elections 2019, La victoire de Pinocchio

 

                               Elections 2019, la victoire de Pinocchio

                                                               ou

                               De l’usage du mensonge en politique

 

Depuis fort longtemps, j’apprécie l’intelligence, la sagesse pleine d’enseignements de l’œuvre de Collodi, le père de Pinocchio… Ce récit est intemporel, universel, il traverse l’espace et le temps conservant sa fraîcheur et son actualité. C’est à ce grand livre que je songeais, stupéfait face à mon écran de télévision, voyant et entendant Elio di Rupo et Charles Michel crier victoire dans la sinistre nuit de dernières élections.

Le PS a perdu 3 députés à la Chambre, 4 au parlement bruxellois, 7 au parlement Wallon et 1 au parlement européen soit un total de 15 ! Le MR en a perdu 6 à la Chambre, 5 au parlement bruxellois, 5 au parlement Wallon et un au parlement européen soit une perte totale de 17 députés…une victoire vraiment ! Comment est-il possible que sur des podiums illuminés comme des arbres de noël nous ayons entendu crier victoire par des gens qui comme vous savent compter jusqu’à 15 ou 17 ! Hallucinant !

J’ai vécu une partie de ma vie politique entouré de gens pour qui le mensonge était une seconde nature, un système, une règle de vie. Je me demandais chaque jour comment faisaient-ils pour vivre ainsi, quel devait être l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes, il est vrai que pour certains leur niveau de médiocrité était tel que cette pensée n’était pas susceptible de les effleurer. En qualité de secrétaire du gouvernement, j’ai assisté impuissant au blocage pendant 6 mois de l’exécutif de la Communauté française par un ministre qui mentait avec une stupéfiante facilité…du grand art mais qui invariablement mène au désastre.

Entendant di Rupo et Michel parler de victoire alors qu’il s’agit d’une épouvantable catastrophe, je pensais à l’évacuation de 350.000 soldats anglais et français de Dunkerque en Juin 40. On félicitait Churchill pour le succès de cette opération de la dernière chance et certains parlaient de victoire. Churchill répondit qu’on ne gagne pas une guerre avec des retraites. Pareil pour les élections, on ne gagne pas en perdant des députés. En 1958, à la suite du gouvernement dit des gauches, dirigé par Achille Van Acker, le PSB-BSP perdit 2 députés sur 80, ce fut un cataclysme…autre temps, autre mœurs.

Le mensonge systématique, permanent est l’apanage des totalitarismes, l’effondrement du bloc communiste n’est pas dû à autre chose. Je viens de visionner un excellent film de la BBC sur Tchernobyl. Cet épouvantable cataclysme qui causa des milliers de morts est la résultante du mensonge d’un système où le petit grouillot de bas d’organigramme écrit qu’il a atteint les objectifs du plan, son supérieur écrit que son service les a dépassés et ainsi de suite jusqu’au Politburo qui ment à l’ensemble de la population…et au monde. Pendant une dizaine de jours l’URSS a nié la catastrophe de Tchernobyl, puis a nié son ampleur et enfin a menti sur l’intensité des radiations.

Les déclarations de Trump sont mensongères à 85 %, les déclarations de Bush sur les armes de destructions massives détenues par l’Irak étaient d’épouvantables mensonges, les déclarations du crétin de Boris Johnson qui se prend pour Churchill, jusqu’à mimer son apparence, celles de son complice Farage pour tromper les britanniques lors du vote sur le Brexit, donnent un parfait exemple des conséquences que peuvent avoir des affirmations contraires à la vérité. Pasqua, l’un des grands truands de la politique française avait une formule d’un cynisme absolu, affirmant : « que les paroles n’engagent que ceux qui les écoutent. »

La seule question qui compte, est dans ce climat, celle de la crédibilité des hommes politiques. Il va de soi que le citoyen lambda ne croit plus un mot des promesses électorales, les programmes sont au mieux une liste d’intentions pieuses que tous s’empressent d’oublier une fois le vote acquis…d’autant plus facile en Belgique qu’il faut toujours construire des gouvernements de coalition…et donc il est facile de soutenir que « l’autre partenaire n’a pas voulu, qu’il a fallu se plier au risque de faire tomber le gouvernement. » La vérité est que la parole politique n’a plus aucune valeur, aucun crédit. Il est impossible que les citoyens fassent encore confiance à ce crépuscule de système où le mensonge règne en maître.

Je regardais le triste spectacle de dimanche soir emprunt d’un vrai chagrin, d’une profonde compassion pour ces hommes présidents de parti qui en sont réduits à de telles arguties, digne du cirque Bouglione. Car enfin, ce sont des gens intelligents, j’ai toujours apprécié l’humanité d’Elio di Rupo, je ne connais pas Charles Michel mais je lui fais bien volontiers crédit des mêmes qualités. Pourquoi en sont-ils arrivés là ? Quelle dérive mortifère les a conduits à nier la vérité alors même qu’ils ne peuvent ignorer que les terrifiants pépins de la réalité vont immanquablement les rattraper ?   On connait en littérature le syndrome de Fabrice del Dongo, Stendhal dans « La chartreuse de Parme » le décrit au cœur de la bataille de Waterloo, il n’y comprend rien car il en est au centre…Peut-être que Michel et di Rupo étant dans l’œil du cyclone ne voient-ils par arriver la horde de ceux qui apportent d’autres solutions, des solutions faciles, simples, rapides, radicales, brutales…ceux-là sont dangereux, vraiment dangereux…l’Europe et le monde ont vu ce que ce genre de solutions pouvaient produire, les guerres, le racisme, des génocides, des horreurs en tout genre. Mais à cause des mensonges petits et grands, ce sont ces monstres-là que la population croira de plus en plus. Trump aux USA, Salvini en Italie, le semi-dictateur Hongrois, les hommes du PIS en Pologne, ceux de Lituanie, Vox en Espagne, AFD en Allemagne, en Tchéquie…leur liste s’allonge en permanence. Regardez une carte d’Europe, vous constaterez que celle-ci est déjà coupée en deux par ceux qui rejettent la démocratie.

Chaque mensonge politique, petit ou grand, est un coup de pioche donné à notre système démocratique. Les déclarations ubuesques de di Rupo et Michel dimanche soir sont en cela des crimes contre la démocratie…et pire encore des crimes contre l’intelligence ! Tôt ou tard, ils devront en rendre compte !

En 1974, le PS avait lancé une campagne sur le thème, « il est moins cinq« …Elio…aujourd’hui, il est moins une !!!   Dire la vérité de notre échec…c’est retrouver nos valeurs, retrouver notre crédibilité et tirer les conséquences d’une cinglante défaite…et…retrouver enfin notre légitimité pour combattre l’extrême droite.                                                 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mort d’une Institutrice

                                                   Myriam De Weerdt

                                     La mort d’une institutrice en colère 

                                  « La mort quelle horrible mode de renouvellement des générations. » Jules Michelet

 Étrange que l’on soit toujours stupéfait de la mort de ceux qui comme vous ont atteint l’âge où le temps qui passe c’est le temps qui reste. Impossible pourtant de ne pas ressentir le choc, l’effroi, l’horreur du vide créé par la disparition d‘une femme qu’on a côtoyée pendant quarante-deux ans, avec qui on a partagé les peines, les joies, les triomphes et les échecs.

Face à la mort d’un ou d’une très proche, les paroles peinent à exprimer les sentiments. Seul l’écrit, les silences glacés du papier, le glissement triste du crayon sur la feuille blanche, peuvent exprimer la souffrance vraie, celle du ventre qui se tord, du souffle qui se coupe, des larmes qui jaillissent, qu’on ne peut retenir…cette douleur là bloque la parole. Les mots prononcés sont déjà un retour à une forme de sociabilité qui trahit la souffrance, trahison, oui, car rien ne peut exprimer l’indicible de la mort, cette chute dans l’infini, dans l’incommunicable.

Comment nous sommes-nous rencontrés ?

Cela devait être dans le courant de 1977, j’avais à peine entamé mon premier mandat d’échevin des finances et de l’instruction publique. Elle était institutrice. Elle vint me rendre visite avec son mari pour m’expliquer ce qu’était son admirable métier mais aussi les difficultés de toutes sortes qu’elle devait, jour après jour, affronter pour défendre cet enseignement public, déjà à l’époque en grand péril. Dès ce moment nous ne nous sommes plus quittés. Elle devint rapidement ma collaboratrice, elle le fut jusqu’à la fin, lorsqu’elle corrigera les scandaleuses fautes d’orthographes qui éclaboussaient mes projets de livre. Je revois, au moment où j’écris ces lignes, son regard réprobateur se tourner vers moi, ses yeux furibonds, m’interpellant devant tant d’irrespect pour les règles de l’écriture.

Une enfance difficile.

Sa jeunesse fut rude, bousculée entre un père trop volage et une mère malade percluse de rhumatismes articulaires aigus. Un enfant au milieu d’un couple à la dérive n’a pas droit au bonheur, surtout si le géniteur pousse la goujaterie jusqu’à s’installer avec une nouvelle compagne dans le même immeuble que son épouse.

Le bonheur d’apprendre, une rencontre solaire.

Excellente élève, Myriam intégra l’école normale de la Ville de Bruxelles. Elle est passionnée par les études mais surtout elle y rencontre une femme exceptionnelle, enseignante très douée mais surtout passeuse de savoirs comme il en existe fort peu, Marthe Vandemeulebroeck, fille de l’un des bourgmestres de Bruxelles. Celle-ci lui ouvre une multitude d’horizons, en Histoire, en sociologie, en littérature. Pour Myriam, c’est une seconde naissance. Elle accède aux rumeurs du temps, d‘un temps qui annonce Mai 68. Myriam est portée par un vent de liberté qui la transportera jusqu’à sa mort. Elle aura l’immense joie, bien des années plus tard, d’avoir Marthe Vandemeulebroeck comme marraine en maçonnerie. Myriam avait trouvé une autre mère, l’une lui avait donné la vie, l’autre lui a donné le Savoir, le goût d’apprendre ce qui est encore plus important…et qui ne la quittera jamais. Marthe lui avait montré les Lumières, ignorant que celles-ci seraient contestées par d’incultes barbares cinquante-cinq ans plus tard et pire encore, jetées par-dessus bord par de médiocres politiciens avides de suffrages…d’où qu’ils viennent.

Un mariage.

C’est éblouie par cette soif de la jeunesse de s’inscrire dans les grands moments du siècle, qu’elle rencontre Marcel. Un très brillant jeune homme, féru de littérature, esprit vif et acéré. Malheureusement quelques années plus tard, malgré leur amour, il sombre dans un atroce désespoir lié à une terrible addiction dont il était l’esclave. Myriam s’est donc retrouvée, après une multitude de tentatives pour le sauver, face à affreux dilemme, soit elle sombrait avec lui, soit elle le quittait. Le cœur meurtri elle choisit cette dernière option mais en gardant toujours un étroit contact, essayant de l’aider. Malgré tout il sombrera définitivement…englouti par ses démons intérieurs.

Institutrice…une nouvelle rencontre.

Myriam commence une vie d’institutrice. L’échevin qui la recrute lui explique qu’il ne l’engagera pas si elle ne s’inscrit pas dans sa formation politique. Ce qu’elle fit avec un profond dégoût pour l’homme et le procédé. Mais là aussi elle rencontre une directrice d’école exceptionnelle, Madame Blangchard. Elle dirige son établissement de façon merveilleuse. Elle enseigne à Myriam les règles de ce métier fabuleux, enseigner. Elle lui inculque cette chose essentielle, la fierté d’enseigner, elle lui fait comprendre l’importance capitale du rôle d’instituteur dans le destin d’un enfant. Jamais Myriam ne l’oubliera. Je fus très heureux de pouvoir en ma qualité d’échevin, comme Myriam le souhaitait, donner le nom de Blangchard, à un groupe scolaire.

C’est à cette époque que je prends conscience que les directions d’école sont nommées sans la moindre vérification des compétences. La nomination étant exclusivement politique. J’ai donc instauré un examen, mis au point par le conseiller pédagogique communal, imposé un jury extérieur. Epreuve particulièrement exigeante. Après quelques années, Myriam présenta cet examen et le réussit brillamment, elle fut nommée directrice d’école. Elle excella dans ce rôle difficile, ne laissant rien passer, ne cédant rien à l’air du temps, au laxisme ambiant. Un seul exemple, à la cour de récréations, certains élèves crachaient systématiquement par terre, Myriam les contraignait à ramasser leur crachat, et tout était à l’avenant. Elle luttait pied à pied pour maintenir la qualité de l’enseignement communal.

A mes côtés.

Elle s’était affiliée à la section locale du PS, elle en devint le moteur. Elle y joua un rôle considérable. Seule aux commandes, elle organisa trente deux bals annuels…croyez-moi pas une mince affaire, trouver des lots pour la tombola, trouver des sponsors, concevoir et imprimer le programme, trouver une salle, l’aménager, la nettoyer avant et après, trouver des militants pour servir, pour couvrir les différents emplois. Un travail de titan dont elle se chargea en maître d’œuvre, sans jamais se plaindre alors qu’elle comme moi, nous détestions cette obligation, indispensable pour financer la section. Pendant vingt ans, elle organisa le marché annuel, transformant notre local en bistrot où elle et d’autres nettoyaient des verres, servaient à boire jusqu’à deux ou trois heures du matin. Mais que ce soit le Bal ou le marché annuel, grâce à elle, ce furent chaque fois des succès, le bal réunissant parfois plus de quatre-cents personnes. En outre, il y eut la multitude des campagnes électorales, affiches, tracts, distributions, collages…un boulot effarant et tous cela sans jamais la moindre sollicitation pour elle, rarissime ! Jamais elle ne demanda la moindre faveur personnelle. Elle s’impliquait par conviction, pour affirmer ce à quoi elle croyait…ce fut sa seule récompense…un monde disparu…assurément !

Une vie à reconstruire.

Après sa séparation, je fus témoin de son extraordinaire vitalité. Myriam possédait une chose beaucoup plus rare qu’on ne le pense, la volonté de vivre, d’exister dans sa plénitude de femme. Elle rencontra Michel Djerjinsky, un homme merveilleux. Avec lui, elle forma un couple où chacun avait son domaine, son autonomie, son espace, sa liberté. Elle adorait les voyages. Elle fit un nombre considérable de visites aux quatre coins du monde, seule ou avec Michel. Son goût de découvrir, de connaître, de savoir, ne se tarit jamais.

Puis il y eut ce terrible coup de téléphone. Myriam appelait à l’aide. En voyage en Grèce, Michel était tombé gravement malade, devait être hospitalisé dès son retour à Bruxelles. Ce fut alors une lutte contre la maladie, deux années, alternant entre espoir et lucidité de l’inéluctable. La mort de Michel fut un choc effroyable, l’horreur taillait sa part dans la vie de Myriam. Solitude, angoisse du vide de l’autre. Mais une fois encore la vie reprit le dessus. Elle fit une nouvelle rencontre, me dit qu’elle était amoureuse de Jean. Avec lui aussi, elle réussit à construire une forme de lien qui n’excluait pas la liberté à laquelle elle tenait tant. A nouveau le bonheur était présent, un bonheur n’occultant pas le souvenir de Michel. Le goût de vivre, d’aimer était le plus fort. Le malheur n’était pas oublié mais il était, grâce à Jean, vaincu.

Elle reprit ses voyages, alternant de grands déplacements avec des séjours en Espagne avec Jean. Je crois que sa dernière grande escapade fut en Mongolie.

A mes côtés…suite et fin.

Bénévolement, elle vécut avec moi la fin de mon parcours politique. Ce furent à la fois des moments pénibles mais aussi à ce point grotesques que nous ne pouvions nous empêcher d’en rire. Nous étions nimbés de mensonges et d’hypocrisies, instaurés en système, où la médiocratie triomphante croyait chaque jour réinventer l’eau chaude…ou plutôt l’eau bénite. Dans ce royaume qu’aurait pu créer Alfred Jarry, nous nous sommes bien amusés des egos gourmés de solennels imbéciles. Cela se termina par un énorme ouf de soulagement ainsi qu’un énorme éclat de rire. Notre bonheur n’est-il pas, comme le dit le Talmud, la plus belle des réponses aux vilénies. Je parie que l’un ou l’autre aura le culot d’être présent aux funérailles…n’était-il pas vrai que ces gens là osent tout…et que c’est même à cela qu’on les reconnait.

La voix et le verbe…et une immense générosité.

Myriam avait le verbe vif, rugueux, exempt de toute afféterie. Elle m’avait dit, il y a une vingtaine d’année : « j’ai décidé de dire maintenant les choses exactement comme je les pense ». Elle ne s’en priva pas. Mais cela ne l’empêchait pas d’avoir un cœur immense. Peu de gens le savent, car elle n’en faisait aucune publicité, Myriam était d’une magnifique générosité. Elle n’hésitait pas à prêter, parfois des sommes énormes, à des gens en grande difficulté. Certains lui rendaient, d’autres oubliaient leur dette. Elle n’avait exigé aucun papier, avait fait confiance sans plus.

C’était un saisissant contraste entre la brutalité du verbe et la douceur du cœur toujours prêt à venir en aide à ceux qui en avaient besoin.

Une Institutrice en colère.

Oui, depuis longtemps, Myriam fut une femme en colère, pire en rage face à la dégradation constante de l’enseignement, à la prolétarisation de ce merveilleux métier. Elle mieux que beaucoup savait combien est dramatique la baisse constante du niveau des formations dispensées. Elle ne le supportait pas ! Folle de rage devant le laxisme et la médiocrité dominante.

Elle calmait un peu sa rage en enseignant bénévolement à des femmes issues de l’immigration, d’abord à Molenbeek ensuite à Anderlecht. Elle adorait cette tâche car non seulement elle s’y sentait utile mais aussi parce qu’elle découvrait ces femmes venues d’ailleurs, qu’elle ne connaissait pas et sur lesquelles certains à priori masquaient une réalité bien différente.

La Mémoire des autres.

Son goût des autres, son désir de connaître la conduisit à s’investir dans une fort belle initiative couplée à la Bibliothèque royale qui a pour but de recenser des mémoires d’inconnus, qui sont sans doute le vrai souffle d’une époque. Elle adorera cette activité, ces lectures qui lui faisaient découvrir la vie des autres. Toujours ce goût d’apprendre, ce goût d’essayer de comprendre. Mais elle était d’une extrême sensibilité dans la découverte de talents ou de jeunes défendant des valeurs. Ainsi, notre dernier déjeuner fut celui où elle me permit de faire la connaissance d’un jeune enseignant en sciences de Saint-Gilles qui souhaitait s’engager en politique. Ce fut une belle rencontre, l’une de celle dont on comprend qu’elle construit l’avenir.

L’irruption de la maladie.

Myriam s’était aussi investie à Erasme, où elle aidait, bénévolement avec la Croix-Rouge, les patients à se déplacer dans l’hôpital. Depuis cinq à six semaines, elle se sentait moins alerte. Elle entra dans l’inévitable pipe-line hospitalier, visite à l’hôpital, examens, prises de sang, biopsies, hospitalisation. On lui découvre un cancer du rein.

Notre dernière conversation téléphonique. Elle m’annonce ce cancer du rein, elle est heureuse…un rein, il y en à deux, donc tout est encore possible. Aucune crainte dans sa voix, plutôt une forme de soulagement. Les médecins ont trouvé de quoi elle souffrait. La vie en a décidé autrement. Au cours du weekend, elle s’effondre, soins intensifs, examens multiples, IRM…on ne trouve rien. Dans la nuit de mercredi à jeudi coma…la fin.

***

Ceux qui n’ont pas connu cette femme, cette institutrice, se diront à quoi bon écrire ce texte sur quelqu’un qu’on ne connait pas.

Oui, vous ne la connaissez pas ! Mais pourtant, celle qui disparaît aujourd’hui, disparaît avec son siècle, disparaît avec les espoirs d‘une époque. Elle est morte comme une certaine idée de l’enseignement. Elle fut à l’image des hussards noirs de la République, voulus par Jules Ferry, humbles soldats de l’enseignement public, ceux pour qui le savoir était tout car il ouvrait sur le monde, sur l’Espoir, sur le Progrès, sur l’Avenir ! Elle incarnait la fierté d’enseigner, la gloire de transmettre la science du Savoir, la science d’Apprendre à apprendre, la gloire d’être celle qui ouvre les yeux des petites filles, des petits hommes en devenir, qui leur donne les outils avec lesquels ils construiront l’avenir du monde. C’est tout cela qui meurt avec Myriam De Weerdt, institutrice.

Hermanus Merry

Instrumentalisation du visage de la jeunesse…un classique du totalitarisme…politique hier….climatique aujourd’hui.

J’avoue éprouver un réel malaise voyant apparaître dans la presse ou dans les médias cette toute jeune suédoise, petit visage rond encadré de tresses styles Fifi brins d’aciers au regard d’une fixité un peu étrange. Telle apparaît la nouvelle Jeanne d’Arc qui va sauver le monde d’une fin de plus en plus proche, s’il faut croire ses déclarations et ceux d’une multitude de climatologues dans l’air du temps. Loin de moi d’en faire reproche à cette très jeune enfant. Certains articles la prétendent autiste, de là son regard quelque peu troublant. Peu importe. Je ne lui en veux pas et ne lui souhaite que tous les bonheurs possibles. Ce qui m’interpelle, ce qui me choque c’est l’instrumentalisation que l’on fait de sa personne. Cela réveille chez moi quelques souvenirs. Ce sont toujours les pouvoirs totalitaires qui mettent en avant l’image de la jeunesse, de sa pureté pour l’opposer au vieux monde faisandé et corrompu…cela va de soi !

Quelques exemples.

Italie. Ce n’est pas pour rien que l’hymne des fascistes italiens se nomme Giovinezza ( la jeunesse ) dont les premières paroles disent ceci : “ Jeunesse, jeunesse, printemps de beauté/ dans la vie âpre ton chant résonne et s’en va” Toute l’articulation du régime mussolinien se construisit sur le mythe de la jeunesse…qui ne pouvait, de par son innocence, avoir tort, qui s’opposait au vieux régime des partis incapables de répondre aux exigences du monde de demain !

Allemagne Nazie. Dès 1933, le nouveau régime à peine installé met en chantier un film dont le titre était : “Le jeune nazi Quwex”. Le thème est simple, un jeune berlinois d‘une douzaine d’années veut s’engager dans les jeunesses hitlériennes. Son père un gros salaud de communiste, répugnant à souhait, s’y oppose, le forçant à chanter l’internationale à grand renfort de gifles. Il s’y engagera quand même. Il meurt sous les coups d’opposants communistes, son corps recueilli telle une piéta dans les bras de ses camarades, culotte courte, bas montants, brassard à croix gammée au bras gauche, casquette souple toujours vissée sur la tête, dans un dernier souffle, il fixe le ciel où l’avenir glorieux de l’Allemagne nazie se dessine.

URSS. Là, il ne s’agit pas d’un film mais d’une soi-disant histoire vraie. Le jeune Pavel Morozov est un pionnier exemplaire, il a douze ans. Il entend son père se plaindre de la collectivisation organisée par le pouvoir soviétique…et s’en va le dénoncer aux autorités. Le père valse au goulag et le sympathique gamin est félicité. Mais cela se corse, la famille du père se venge et tue le jeune pionnier. Les oncles et cousins seront tous exécutés. Pavel Morozov devient une icône. Dans des centaines de villes et villages d’URSS on élèvera une statue en son honneur…que nombre d’historiens remettent en cause la véracité de cette histoire, n’a guère d’importance. Comme on le disait dans la presse américaine “ quand la légende est plus belle que la vérité, imprimez la légende !”

Chine. Années soixante. Mao voulant reprendre le pouvoir, invente la révolution culturelle, invente les gardes rouges, de très jeunes gens qui armés du seul petit livre rouge, feront régner la terreur pendant quelques années, liquideront des trésors historiques, battront, parfois à mort leurs professeurs quand l’humiliation publique ne leur semblait pas suffisante. On estime qu’il y a eu au moins un million de morts. Finalement pour se débarrasser du monstre qu’il avait lui-même créé, Mao fera tirer l’armée sur ces jeunes ultra fanatisés. Eux n’avaient pas décidé de manquer l’école une fois par semaine mais de la liquider avec les enseignants. Ils avaient mis en pratique la petite comptine qui en dit long “l’école au feu et les profs au milieu”.

Il existe encore d’autres exemples, je m’arrête ici. Oui ! Je suis inquiet et troublé de l’emballement médiatique pour ces petites jeunes filles. (La petite suédoise a fait des émules en Belgique et ailleurs). Elles vont forcer les politiques, ces ignobles politiques profiteurs, incapables, poussifs, subclaquants, d‘enfin mettre en œuvre les solutions qui sauveront la planète. Comme tout cela est simple. Comme ce sera facile. L’emploi, la financiarisation de l’économie, le statut social du monde du travail…billevesées tout cela, la vague verte enfantine va régler tout d’un coup de cuillère à pot. Les lendemains vont à nouveau chanter, comme les petits oiseaux, comme les insectes qui à nouveau auront le privilège de s’écraser sur nos parebrises…ah ! non ! erreur de membre du vieux monde, dans ce paradis là, plus de parebrises car il ne sera plus autorisé de posséder une voiture…sauf dérogation expresse, comme dans toutes les dictatures.

Encore une chose, cette pauvre petite suédoise, qui parle à la tribune de Davos, qui est reçue par Macron…où sont ses parents ? En a-t-elle ? Que font-ils ? N’envisageait-on pas dans certains pays de pénaliser les parents dont les enfants manquent l’école. En Grande-Bretagne, la sanction va jusqu’à la prison ? J’estime que les parents de cette petite suédoise sont inconscients du rôle que l’on fait jouer à leur enfant…oui car c’est bien un enfant que l’on ( qui se cache derrière ce “on” voilà une question intéressante ) utilise à des fins qui par bien des aspects restent obscurs…et pour tout dire, à mes yeux, forts inquiétantes. Songez en voyant ces enfants manifester à la légende du flûtiste d’Hamelin qui comme il l’a fait pour les rats conduit tous les enfants de la ville à la noyade ou encore à la croisade des enfants qui elle ne fut pas une légende mais une véritable horreur ! L’instrumentalisation de la jeunesse a, dans l’histoire, toujours mal fini…les enfants en furent toujours les victimes.

Le décès de Philippe Moureaux

Lettre à un ami qui ne l’était plus !

Merde alors…Philippe te voilà mort…plus de réconciliation possible – Acta fabula est – la pièce est jouée, tu as quitté la scène.

C’est terminé ! 1970 – 2004, trente-quatre ans d’étroites collaborations, voilà les dates qui encadrent une amitié…la nôtre, faite de réflexions au Club recherche socialiste, de luttes au côté d’André Cools pour la présidence du parti, de ton arrivée à Molenbeek où je t’avais pris par la main alors qu’André Cools te voulait député de Namur, de ta première élection communale ratée, de ton maintien dans cette section difficile, de l’acquisition du premier local, des permanences sociales tenues avec abnégation jour après jour par Mireille, Claudine et quelques autres, du financement de tes campagnes, des mille et un moments qui font la vie politique dans ses grandeurs et dans sa sordide médiocrité. Je parle d’amitié, j’ose user de ce mot effroyablement galvaudé car au cœur de l’affaire INUSOP lorsque nous parlions dans la nuit devant la porte de ton domicile pour éviter les micros, réels ou fantasmés, tu me disais, à cette époque, que j’étais ton « meilleur ami ». Dans un film d’Orson Welles de 1955, Monsieur Arkadin, l’une des scènes montre les deux protagonistes se promenant dans les allées d’un cimetière, sur chaque tombe deux noms et deux dates très proches. L’un des deux hommes s’étonne, l’autre lui répond qu’il s’agit de la sépulture des amitiés, les dates…ne sont jamais fort éloignées. Ils devisaient au cœur du gigantesque cimetière des amitiés mortes ! C’est dans ce même film qu’il est fait mention de la parabole de la grenouille et du scorpion. Celui-ci doit franchir une rivière et sollicite la grenouille en lui proposant de passer le cours d’eau sur son dos. La grenouille objecte qu’elle sera piquée et mourra. Le scorpion répond que c’est idiot car s’il la pique il mourra aussi. La grenouille, rassurée par cette évidence, accepte. Au milieu de la rivière le scorpion enfonce son dard dans le dos visqueux de la grenouille. Celle-ci mourante demande pourquoi ce geste mortel et le scorpion de répondre : « – désolé, c’est dans ma nature ». J’en ai tant vu des gens incapable de réfréner leur nature…La politique est une effrayante école de la nature humaine…il n’y a pas que les scorpions qui piquent. Le film d’Orson Welles fut un échec commercial, on changea même le titre pour tenter d’attirer le spectateur, « Dossiers secrets », pas plus de succès ! Mais rien que pour cette nécropole des amitiés, il méritait de passer à la postérité. J’ai dû le voir au début des années soixante, il m’a marqué, surtout j’ai pu constater l’exactitude de la constatation faite dans les allées du cimetière. Les amitiés sont courtes…qui a écrit que l’amitié est une embarcation qui par beau temps peu transporter une foule de gens mais qui par gros temps ne peut en transporter qu’une ?

J’ai déjà écrit dans « L’Ami encombrant » tout ce qui nous a opposé à partir de cette nuit de tempête du 24 Mars 2004 où j’ai perçu que tu avais traversé le miroir, basculé d’un côté de l’histoire que j’estimais infréquentable. J’y ai évoqué l’homme…l’homme, nu, seul face à l’épreuve quand il était dépouillé, de l’autorité, des ors, des splendeurs et des oripeaux des charges qu’il exerçait…et que n’existait plus que l’angoisse…la peur primale face à l’avenir qu’il ne contrôlait pas, face à la possible déchéance sociale. Ce n’est pas le moment d’y revenir.

Je suis de ceux pour qui la mort n’a rien de sacré, elle ne transforme pas la brute en agneau, le menteur en saint, le salaud en gentil garçon. J’ai depuis longtemps compris qu’aux enterrements on pleure d’abord sur soi, celui qu’on enterre n’est que le prétexte de son propre désarroi face à l’inéluctabilité des terribles lois de la nature. Donc ta mort ne change rien, pas un iota aux reproches qu’à longueur de lignes je t’ai faits ou que je t’ai hurlés lors de cette terrible nuit de Mars. Mais avoir vécu avec toi plus de trente ans…tiens au passage j’observe que notre cohabitation a été plus longue qu’avec chacune de tes compagnes, ça compte non ! m’a permis de te voir sur les tribunes, sur les tréteaux, dans les assemblées générales, les conférences, au conseil des ministres quand j’étais secrétaire de la concertation gouvernement-exécutifs mais aussi dans ta vérité d’homme de tous les jours au milieu des drames et des joies. Ainsi, je me souviens du petit discours que je fis à l’occasion la naissance de Catherine. J’étais chef de cabinet et tes collaborateurs avaient offert un parc où pourrait s’ébattre le bambin. Je me rappelle y avoir dit qu’au-delà de la politique, il y avait les réalités profondes de la vie, de celles qui font la vie elle-même, qu’avec celles-là on ne pouvait pas tricher, mentir ou jouer comme on le fait en politique. Je fus témoin à tes côtés des multiples crises politiques qui émaillèrent les années 1973 à 1988…ta déception de ne pas être ministre en 1978 et de devoir assumer la pénible charge de chef de cabinet de Spitaels, tu dus prendre deux mois de repos pour t’en remettre, deux mois pendant lesquels je te remplaçais comme chef de cabinet du Vice premier Spitaels, tout en étant Chef de cabinet de Robert Urbain au PTT ; puis ta joie d’être ministre de l’Intérieur dans le gouvernement suivant. Et alors que le PS valsait dans l’opposition au fédéral en décembre 1981, c’est moi qui t’annonçais que Spitaels te désignait en qualité de Ministre Président de la Communauté française. Impossible d’évoquer toutes les joies, toutes le peines vécues de concert. Ce fut une belle, une grande aventure…dont il n’y a rien à regretter

Aujourd’hui, au moment où mon épouse m’annonce : « Merry ! Moureaux est mort », l’image qui m’envahit est celle de ton regard embué de larmes au moment où nous apprenions la mort du général Sokay, un ami exemplaire, qui fut ton chef de cabinet au ministère de l’Intérieur. A ce moment précis, tu étais debout derrière ton bureau, les yeux vides, le visage rouge, submergé par l’émotion, incapable de parler. Colérique, irascible et rigide certes mais tu étais n’était pas que cela. J’ai toujours observé, sans jamais te le dire, que tes colères étaient celle d’un enfant meurtri, d’un enfant blessé dont les plaies ne se sont jamais refermées. Tu appartenais à cette malheureuse cohorte de ceux qui ne guérissent jamais de leur enfance. Tes colères étaient celles de l’enfant qui se perçoit incompris donc méprisé, qui ne supporte plus le regard des autres et explose pour tenter d’exister quand même…et qui dans chacun de ses gestes…croit rompre avec son milieu…se croyant condamné à en faire en permanence la preuve. Oui, Philippe tu étais un homme fragile, en réalité peu sûr de lui…ce qu’il fallait à tout prix cacher, d’où les colères tentant de masquer cette faiblesse par du bruit et de la fureur, le doute te paraissait une faiblesse. Tu étais de ceux qui aimaient avec douleur, hésitant à engager leur affection de crainte d’être meurtri, qui comprenaient mal les femmes…qui peut-être au fond d’eux craignaient ces mystérieuses créatures…mères et maîtresses…pour beaucoup d’hommes incompréhensible addition…de sublimes qualités. Depuis fort longtemps je pense que ce dernier trait de personnalité explique ton être profond…explique une part essentielle de ton histoire, de tes comportements parfois explosifs parfois éthérés.

Enfin, André Cools parut, non, fit irruption dans ta vie, j’ai envie d’écrire éruption car il s’agissait bien d’un volcan et quel volcan. Le fils du notaire rencontre Zeus, la foudre dans les mains, le verbe éructant comme un fulgurant Falstaff wallon. Brutalement ta vie prend des couleurs…adieux les vieux papiers de papa, les grimoires du prof d’histoire, la capucinière laïque de l’ULB…c’est la vraie vie qui déboule pleine de bruits, de fureurs…la vrai vie enfin ! L’adolescent révolté rencontrait celui qui incarnait tout ce que jusqu’ici il n’avait découvert que dans les livres…un homme un vrai…aimant la vie…qui la consommait, sous toutes ses formes, sans les retenues « de bon goût » de la grande bourgeoisie hypocrite où tu es né, où tu as grandi, qui se foutait de ne pas lever le petit doigt de la main droite quand il buvait du thé…enfin un type, un mec, un dur, un basané, un tatoué qui ne croyait pas que les rince-doigts font les mains propres. Avec lui les odeurs de la vie allaient changer…on allait passer des eaux de Cologne proprettes, du petit garçon bien peigné, aux parfums lourds, enivrants, envoûtants…aux odeurs fortes de la vie. Avec Cools tu plongeais dans la vraie vie…tu quittais ce qui n’avait été qu’une existence. Tu avais, enfin, un père à ta dimension, un père qui te confortait dans tes révoltes d’enfant…suprême gratification, il donnait corps à tes rêves.

Tu es resté fidèle à cette enfance, c’est à la fois magnifique mais, dans ton cas, ce fut aussi une prison car le réel, cette énervante réalité de la vie, n’était plus celle qui te révoltait dans ton enfance. Cette enfance, cette adolescence hyper protégée ne t’avait en rien appris à affronter, ou simplement à être confronté aux terrifiants pépins du réel. Il te faudra devenir bourgmestre de Molenbeek pour découvrir ce qu’est la vraie pauvreté, la pauvreté dégradante, la misère…celle de la gueule ouverte…où bouffer est une lutte de tous les jours, en un mot le lumpen prolétariat que tu ne connaissais que par tes lectures…que l’on lit dans une chambre douillette à l’abris des horreurs, des cris, des fragrances d’ordures des immenses détresses sociales. Et là, miracle… les immigrés apparurent, ils entraient dans l’image, ils donnaient vie à tes rêves, peuplaient un monde que jusque-là tu n’avais que tenté d’imaginer…Terrible charge pour eux que de combler tes rêves idéologiques…les mots devenaient réalité…tu allais pouvoir agir, pétrir la glaise sociale…tu avais enfin « tes pauvres. » Le choc de la rencontre de Cools fut tel que jamais tu ne le tutoyas, tu employais un vous majestatif, qui loin de t’éloigner, créait entre lui et toi une extraordinaire proximité puisque tu étais le seul, l’unique à le vouvoyer, tu étais donc l’élu ! Le fils de Zeus ! Ta vie prenait un sens, une direction…le sommet du parti…mais le sort guettait, impitoyable, ricaneur, attendant le moment propice pour imposer par deux coups de feu, l’un dans la tête, l’autre dans la gorge de Cools, un effroyable zigzag au destin programmé.

C’est Simonet qui t’avait découvert alors qu’il était président du Conseil d’administration de l’ULB, il te présenta à Nicole Delruelles et à Cools. Etonnant que Simonet et toi ayez souffert de la même affection à la main droite qui vous déformait le petit doigt et l’annulaire…peut-être qu’un crétin complotiste y aurait vu le signe de l’appartenance à une autre planète comme dans “les Envahisseurs”, célèbre série télévisée américaine des années soixante ?

La mort d’André Cools fut un ébranlement terrible, un drame absolu. A l’enterrement, je regardais ton visage. Mis à part la famille d’André Cools écrasée de chagrin, toi seul dans l’immense cohorte des funérailles, par tes larmes, les hoquets de ta poitrine, ta démarche hésitante, tes yeux fous de douleur, montrait combien cette horreur marquait pour toi le vide absolu, le gouffre d’un destin qui tel un poulet au cou tranché court encore…à gauche…à droite, bat des ailes, pour finir par s’abattre dans une traînée sanglante. Sur toi aussi vont se déverser les seaux de larmes toutes prêtes, sur mesure, calibrées tiptop, livrées dans l’emballage de la tristesse sur commande des hommages officiels…de celles qu’on pourra sans doute bientôt commander sur Amazon…pour cinq minutes de larmes sincères ( les plus chères ) tapez 1, pour cinq minutes de larmes hypocrites ( on a du stock ) tapez deux 2, pour cinq minutes de larmes indifférentes ( stock immense ) tapez 3. Onkelinx en a déjà fourni le parfait exemple dans l’un des sinistres JT de le RTBF. Ces mots-là me font vomir, ils sont insultants de banalité tant ils sont éloignés de la vérité, de la solitude des hommes face à la mort. C’est face à cette vérité-là, si on dispose encore d’assez de force qu’un homme peut comprendre ce qu’il a, ou n’a pas été, ce qu’il a réussi ou ce qu’il a raté…la vérité…enfin l’ultime, la seule qui compte…la terrible vérité de la dernière minute. Moi, ce qui me reste de toi aujourd’hui, alors que le temps et la mort sculptent ton monument funéraire, au-delà de nos immenses différents, c’est ta fragilité d’enfant blessé, ton regard plein de larmes. Je songe à cette superbe chanson de Léo Ferré “Le Temps du tango” où le poète constate si justement : “chacun son tour d’aller au bal, faut pas que ce soit toujours aux mêmes ”. Pour toi les lumières sont éteintes, “la boule de cristal ne balance plus au quatre coin du bal son manège d’étoiles filantes”…un dernier clac…le dernier clic de l’ultime interrupteur que la mort ferme…la salle est vide, tous sont sortis, amis, ennemis, flatteurs, insulteurs, cauteleux, femmes amoureuses, envieux, courageux, ladres, militants sincères, généreux, rigolards, ambitieux, désintéressés, jaloux aux dents jaunes, ceux qui ont tout donné, ceux qui t’ont tout sacrifié, ceux qui étaient prêts à payer pour se vendre, ceux qui prostituaient leur femme pour une promotion, les naïfs, les tendres, les brutaux, les idéologues, les gentils, les affairistes déguisés en militants…les militants déguisés en gestionnaires…tous ont dansé autour de toi, beaucoup ont dansé grâce à toi…ronde de l’humanité, ronde des hommes, ronde de la vie…les lampions du bal sont éteints…tu es seul dans la nuit de l’éternité…c’est fini ! Hermanus Auguste Merry 17 Décembre 2018

 

                                          Le décès de Philippe Moureaux

                                         Lettre à un ami qui ne l’était plus !

                                         « Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie, on sent n’ayant rien fait, mon Dieu de vraiment mal, mille petits dégoûts de soi dont le total ne fait pas un remords mais une gêne obscure et les manteaux de Duc traînent dans leur fourrure, pendant que des grandeurs on monte les degrés, un bruit d’illusions sèches et de regrets… » Edmond Rostand « Cyrano de Bergerac «

Merde alors…Philippe te voilà mort…plus de réconciliation possible – Acta fabula est – la pièce est jouée, tu as quitté la scène.

C’est terminé ! 1970 – 2004, trente-quatre ans d’étroites collaborations, voilà les dates qui encadrent une amitié…la nôtre, faite de réflexions au Club recherche socialiste, de luttes au côté d’André Cools pour la présidence du parti, de ton arrivé à Molenbeek où je t’avais pris par la main alors qu’André Cools te voulait député de Namur, de ta première élection communale ratée, de ton maintien dans cette section difficile, de l’acquisition du premier local, des permanences sociales tenues avec abnégation jour après jour par Mireille, Claudine et quelques autres, du financement de tes campagnes, des mille et un moments qui font la vie politique dans ses grandeurs et dans sa sordide médiocrité.

Je parle d’amitié, j’ose user de ce mot effroyablement galvaudé car au cœur de l’affaire INUSOP lorsque nous parlions dans la nuit devant la porte de ton domicile pour éviter les micros, réels ou fantasmés, tu me disais, à cette époque, que j’étais ton « meilleur ami ». Dans un film d’Orson Welles de 1955, Monsieur Arkadin, l’une des scènes montre les deux protagonistes se promenant dans les allées d’un cimetière, sur chaque tombe deux noms et deux dates très proches. L’un des deux hommes s’étonne, l’autre lui répond qu’il s’agit de la sépulture des amitiés, les dates…ne sont jamais fort éloignées. Ils devisaient au cœur du gigantesque cimetière des amitiés mortes ! C’est dans ce même film qu’il est fait mention de la parabole de la grenouille et du scorpion. Celui-ci doit franchir une rivière et sollicite la grenouille en lui proposant de passer le cours d’eau sur son dos. La grenouille objecte qu’elle sera piquée et mourra. Le scorpion répond que c’est idiot car s’il la pique il mourra aussi. La grenouille, rassurée par cette évidence, accepte. Au milieu de la rivière le scorpion enfonce son dard dans le dos visqueux de la grenouille. Celle-ci mourante demande pourquoi ce geste mortel et le scorpion de répondre : « – désolé, c’est dans ma nature ». J’en ai tant vu des gens incapable de réfréner leur nature…La politique est une effrayante école de la nature humaine…il n’y a pas que les scorpions qui piquent. Le film d’Orson Welles fut un échec commercial, on changea même le titre pour tenter d’attirer le spectateur, « Dossiers secrets », pas plus de succès ! Mais rien que pour cette nécropole des amitiés, il méritait de passer à la postérité. J’ai dû le voir au début des années soixante, il m’a marqué, surtout j’ai pu constater l’exactitude de la constatation faite dans les allées du cimetière. Les amitiés sont courtes…qui a écrit que l’amitié est une embarcation qui par beau temps peu transporter une foule de gens mais qui par gros temps ne peut en transporter qu’une ?

J’ai déjà écrit dans « L’Ami encombrant » tout ce qui nous a opposé à partir de cette nuit de tempête du 24 Mars 2004 où j’ai perçu que tu avais traversé le miroir, basculé d’un côté de l’histoire que j’estimais infréquentable. J’y ai évoqué l’homme…l’homme, nu, seul face à l’épreuve quand il était dépouillé, de l’autorité, des ors, des splendeurs et des oripeaux des charges qu’il exerçait…et que n’existait plus que l’angoisse…la peur primale face à l’avenir qu’il ne contrôlait pas, face à la possible déchéance sociale. Ce n’est pas le moment d’y revenir.

Je suis de ceux pour qui la mort n’a rien de sacré, elle ne transforme pas la brute en agneau, le menteur en saint, le salaud en gentil garçon. J’ai depuis longtemps compris qu’aux enterrements on pleure d’abord sur soi, celui qu’on enterre n’est que le prétexte de son propre désarroi face à l’inéluctabilité des terribles lois de la nature. Donc ta mort ne change rien, pas un iota aux reproches qu’à longueur de lignes je t’ai faits ou que je t’ai hurlés lors de cette terrible nuit de Mars. Mais avoir vécu avec toi plus de trente ans…tiens au passage j’observe que notre cohabitation a été plus longue qu’avec chacune de tes compagnes, ça compte non ! m’a permis de te voir sur les tribunes, sur les tréteaux, dans les assemblées générales, les conférences, au conseil des ministres quand j’étais secrétaire de la concertation gouvernement-exécutifs mais aussi dans ta vérité d’homme de tous les jours au milieu des drames et des joies. Ainsi, je me souviens du petit discours que je fis à l’occasion la naissance de Catherine. J’étais chef de cabinet et tes collaborateurs avaient offert un parc où pourrait s’ébattre le bambin. Je me rappelle y avoir dit qu’au-delà de la politique, il y avait les réalités profonde de la vie, de celles qui font la vie elle-même, qu’avec celles-là on ne pouvait pas tricher, mentir ou jouer comme on le fait en politique. Je fus témoin à tes côtés des multiples crises politiques qui émaillèrent les années 1973 à 1988…ta déception de ne pas être ministre en 1978 et de devoir assumer la pénible charge de chef de cabinet de Spitaels, tu dus prendre deux mois de repos pour t’en remettre, deux mois pendant lesquels je te remplaçais comme chef de cabinet du Vice premier Spitaels, tout en étant Chef de cabinet de Robert Urbain au PTT ; puis ta joie d’être ministre de l’Intérieur dans le gouvernement suivant. Et alors que le PS valsait dans l’opposition au fédéral en décembre 1981, c’est moi qui t’annonçais que Spitaels te désignait en qualité de Ministre Président de la Communauté française. Impossible d’évoquer toutes les joies, toutes le peines vécues de concert. Ce fut une belle, une grande aventure…dont il n’y a rien à regretter

Aujourd’hui, au moment où mon épouse m’annonce : « Merry ! Moureaux est mort », l’image qui m’envahit est celle de ton regard embué de larmes au moment où nous apprenions la mort du général Sokay, un ami exemplaire, qui fut ton chef de cabinet au ministère de l’Intérieur. A ce moment précis, tu étais debout derrière ton bureau, les yeux vides, le visage rouge, submergé par l’émotion, incapable de parler. Colérique, irascible et rigide certes mais tu étais n’était pas que cela. J’ai toujours observé, sans jamais te le dire, que tes colères étaient celle d’un enfant meurtri, d’un enfant blessé dont les plaies ne se sont jamais refermées. Tu appartenais à cette malheureuse cohorte de ceux qui ne guérissent jamais de leur enfance. Tes colères étaient celles de l’enfant qui se perçoit incompris donc méprisé, qui ne supporte plus le regard des autres et explose pour tenter d’exister quand même…et qui dans chacun de ses gestes…croit rompre avec son milieu…se croyant condamné en en faire en permanence la preuve. Oui, Philippe tu étais un homme fragile, en réalité peu sûr de lui…ce qu’il fallait à tout prix cacher, d’où les colères tentant de masquer cette faiblesse par du bruit et de la fureur, le doute te paraissait une faiblesse. Tu étais de ceux qui aimaient avec douleur, hésitant à engager leur affection de crainte d’être meurtri, qui comprenaient mal les femmes…qui peut-être au fond d’eux craignaient ces mystérieuses créatures…mères et maîtresses…pour beaucoup d’hommes incompréhensible addition…de sublimes qualités. Depuis fort longtemps je pense que ce dernier trait de personnalité explique ton être profond…explique une part essentielle de ton histoire, de tes comportements parfois explosifs parfois éthérés.

Enfin, André Cools parut, non, fit irruption dans ta vie, j’ai envie d’écrire éruption car il s’agissait bien d’un volcan et quel volcan. Le fils du notaire rencontre Zeus, la foudre dans les mains, le verbe éructant comme un fulgurant Falstaff wallon. Brutalement ta vie prend des couleurs…adieux les vieux papiers de papa, les grimoires du prof d’histoire, la capucinière laïque de l’ULB…c’est la vraie vie qui déboule pleine de bruits, de fureurs…la vrai vie enfin ! L’adolescent révolté rencontrait celui qui incarnait tout ce que jusqu’ici il n’avait découvert que dans les livres…un homme un vrai…aimant la vie…qui la consommait, sous toutes ses formes, sans les retenues « de bon goût » de la grande bourgeoisie hypocrite où tu es né, où tu as grandi, qui se foutait de ne pas lever le petit doigt de la main droite quand il buvait du thé…enfin un type, un mec, un dur, un basané, un tatoué qui ne croyait pas que les rince-doigts font les mains propres. Avec lui les odeurs de la vie allaient changer…on allait passer des eaux de Cologne proprettes, du petit garçon bien peigné, aux parfums lourds, enivrants, envoûtants…aux odeurs fortes de la vie. Avec Cools tu plongeais dans la vraie vie…tu quittais ce qui n’avait été qu’une existence. Tu avais, enfin, un père à ta dimension, un père qui te confortait dans tes révoltes d’enfant…suprême gratification, il donnait corps à tes rêves.

Tu es resté fidèle à cette enfance, c’est à la fois magnifique mais, dans ton cas, ce fut aussi une prison car le réel, cette énervante réalité de la vie, n’était plus celle qui te révoltait dans ton enfance. Cette enfance, cette adolescence hyper protégée ne t’avait en rien appris à affronter, ou simplement à être confronté aux terrifiants pépins du réel. Il te faudra devenir bourgmestre de Molenbeek pour découvrir ce qu’est la vraie pauvreté, la pauvreté dégradante, la misère…celle de la gueule ouverte…où bouffer est une lutte de tous les jours, en un mot le lumpen prolétariat que tu ne connaissais que par tes lectures…que l’on lit dans une chambre douillette à l’abris des horreurs, des cris, des fragrances d’ordures des immenses détresses sociales. Et là, miracle… les immigrés apparurent, ils entraient dans l’image, ils donnaient vie à tes rêves, peuplaient un monde que jusque-là tu n’avais que tenté d’imaginer…Terrible charge pour eux que de combler tes rêves idéologiques…les mots devenaient réalité…tu allais pouvoir agir, pétrir la glaise sociale…tu avais enfin « tes pauvres. »

Le choc de la rencontre de Cools fut tel que jamais tu ne le tutoyas, tu employais un vous majestatif, qui loin de t’éloigner, créait entre lui et toi une extraordinaire proximité puisque tu étais le seul, l’unique à le vouvoyer, tu étais donc l’élu ! Le fils de Zeus ! Ta vie prenait un sens, une direction…le sommet du parti…mais le sort guettait, impitoyable, ricaneur, attendant le moment propice pour imposer par deux coups de feu, l’un dans la tête, l’autre dans la gorge de Cools, un effroyable zigzag au destin programmé. C’est Simonet qui t’avait découvert alors qu’il était président du Conseil d’administration de l’ULB, il te présenta à Nicole Delruelles et à Cools. Etonnant que Simonet et toi ayez souffert de la même affection à la main droite qui vous déformait le petit doigt et l’annulaire…peut-être qu’un crétin complotiste y aurait vu le signe de l’appartenance à une autre planète comme dans “les Envahisseurs”, célèbre série télévisée américaine des années soixante ?

La mort d’André Cools fut un ébranlement terrible, un drame absolu. A l’enterrement, je regardais ton visage. Mis à part la famille d’André Cools écrasée de chagrin, toi seul dans l’immense cohorte des funérailles, par tes larmes, les hoquets de ta poitrine, ta démarche hésitante, tes yeux fous de douleur, montrait combien cette horreur marquait pour toi le vide absolu, le gouffre d’un destin qui tel un poulet au cou tranché court encore…à gauche…à droite, bat des ailes, pour finir par s’abattre dans une traînée sanglante. Sur toi aussi vont se déverser les seaux de larmes toutes prêtes, sur mesure, calibrées tiptop, livrées dans l’emballage de la tristesse sur commande des hommages officiels…de celles qu’on pourra sans doute bientôt commander sur Amazon…pour cinq minutes de larmes sincères ( les plus chères ) tapez 1, pour cinq minutes de larmes hypocrites ( on a du stock ) tapez deux 2, pour cinq minutes de larmes indifférentes ( stock immense ) tapez 3. Onkelinx en a déjà fourni le parfait exemple dans l’un des sinistres JT de le RTBF. Ces mots-là me font vomir, ils sont insultants de banalité tant ils sont éloignés de la vérité, de la solitude des hommes face à la mort. C’est face à cette vérité-là, si on dispose encore d’assez de force qu’un homme peut comprendre ce qu’il a, ou n’a pas été, ce qu’il a réussi ou ce qu’il a raté…la vérité…enfin l’ultime, la seule qui compte…la terrible vérité de la dernière minute.

Moi, ce qui me reste de toi aujourd’hui, alors que le temps et la mort sculptent ton monument funéraire, au-delà de nos immenses différents, c’est ta fragilité d’enfant blessé, ton regard plein de larmes. Je songe à cette superbe chanson de Léo Ferré “Le Temps du tango” où le poète constate si justement : “chacun son tour d’aller au bal, faut pas que ce soit toujours aux mêmes ”. Pour toi les lumières sont éteintes, “la boule de cristal ne balance plus au quatre coin du bal son manège d’étoiles filantes”…un dernier clac…le dernier clic de l’ultime interrupteur que la mort ferme…la salle est vide, tous sont sortis, amis, ennemis, flatteurs, insulteurs, cauteleux, femmes amoureuses, envieux, courageux, ladres, militants sincères, généreux, rigolards, ambitieux, désintéressés, jaloux aux dents jaunes, ceux qui ont tout donné, ceux qui t’ont tout sacrifié, ceux qui étaient prêts à payer pour se vendre, ceux qui prostituaient leur femme pour une promotion, les naïfs, les tendres, les brutaux, les idéologues, les gentils, les affairistes déguisés en militants…les militants déguisés en gestionnaires…tous ont dansé autour de toi, beaucoup ont dansé grâce à toi…ronde de l’humanité, ronde des hommes, ronde de la vie…les lampions du bal sont éteints…tu es seul dans la nuit de l’éternité…c’est fini !

Hermanus A M