Le décès de Philippe Moureaux

Lettre à un ami qui ne l’était plus !

Merde alors…Philippe te voilà mort…plus de réconciliation possible – Acta fabula est – la pièce est jouée, tu as quitté la scène.

C’est terminé ! 1970 – 2004, trente-quatre ans d’étroites collaborations, voilà les dates qui encadrent une amitié…la nôtre, faite de réflexions au Club recherche socialiste, de luttes au côté d’André Cools pour la présidence du parti, de ton arrivée à Molenbeek où je t’avais pris par la main alors qu’André Cools te voulait député de Namur, de ta première élection communale ratée, de ton maintien dans cette section difficile, de l’acquisition du premier local, des permanences sociales tenues avec abnégation jour après jour par Mireille, Claudine et quelques autres, du financement de tes campagnes, des mille et un moments qui font la vie politique dans ses grandeurs et dans sa sordide médiocrité. Je parle d’amitié, j’ose user de ce mot effroyablement galvaudé car au cœur de l’affaire INUSOP lorsque nous parlions dans la nuit devant la porte de ton domicile pour éviter les micros, réels ou fantasmés, tu me disais, à cette époque, que j’étais ton « meilleur ami ». Dans un film d’Orson Welles de 1955, Monsieur Arkadin, l’une des scènes montre les deux protagonistes se promenant dans les allées d’un cimetière, sur chaque tombe deux noms et deux dates très proches. L’un des deux hommes s’étonne, l’autre lui répond qu’il s’agit de la sépulture des amitiés, les dates…ne sont jamais fort éloignées. Ils devisaient au cœur du gigantesque cimetière des amitiés mortes ! C’est dans ce même film qu’il est fait mention de la parabole de la grenouille et du scorpion. Celui-ci doit franchir une rivière et sollicite la grenouille en lui proposant de passer le cours d’eau sur son dos. La grenouille objecte qu’elle sera piquée et mourra. Le scorpion répond que c’est idiot car s’il la pique il mourra aussi. La grenouille, rassurée par cette évidence, accepte. Au milieu de la rivière le scorpion enfonce son dard dans le dos visqueux de la grenouille. Celle-ci mourante demande pourquoi ce geste mortel et le scorpion de répondre : « – désolé, c’est dans ma nature ». J’en ai tant vu des gens incapable de réfréner leur nature…La politique est une effrayante école de la nature humaine…il n’y a pas que les scorpions qui piquent. Le film d’Orson Welles fut un échec commercial, on changea même le titre pour tenter d’attirer le spectateur, « Dossiers secrets », pas plus de succès ! Mais rien que pour cette nécropole des amitiés, il méritait de passer à la postérité. J’ai dû le voir au début des années soixante, il m’a marqué, surtout j’ai pu constater l’exactitude de la constatation faite dans les allées du cimetière. Les amitiés sont courtes…qui a écrit que l’amitié est une embarcation qui par beau temps peu transporter une foule de gens mais qui par gros temps ne peut en transporter qu’une ?

J’ai déjà écrit dans « L’Ami encombrant » tout ce qui nous a opposé à partir de cette nuit de tempête du 24 Mars 2004 où j’ai perçu que tu avais traversé le miroir, basculé d’un côté de l’histoire que j’estimais infréquentable. J’y ai évoqué l’homme…l’homme, nu, seul face à l’épreuve quand il était dépouillé, de l’autorité, des ors, des splendeurs et des oripeaux des charges qu’il exerçait…et que n’existait plus que l’angoisse…la peur primale face à l’avenir qu’il ne contrôlait pas, face à la possible déchéance sociale. Ce n’est pas le moment d’y revenir.

Je suis de ceux pour qui la mort n’a rien de sacré, elle ne transforme pas la brute en agneau, le menteur en saint, le salaud en gentil garçon. J’ai depuis longtemps compris qu’aux enterrements on pleure d’abord sur soi, celui qu’on enterre n’est que le prétexte de son propre désarroi face à l’inéluctabilité des terribles lois de la nature. Donc ta mort ne change rien, pas un iota aux reproches qu’à longueur de lignes je t’ai faits ou que je t’ai hurlés lors de cette terrible nuit de Mars. Mais avoir vécu avec toi plus de trente ans…tiens au passage j’observe que notre cohabitation a été plus longue qu’avec chacune de tes compagnes, ça compte non ! m’a permis de te voir sur les tribunes, sur les tréteaux, dans les assemblées générales, les conférences, au conseil des ministres quand j’étais secrétaire de la concertation gouvernement-exécutifs mais aussi dans ta vérité d’homme de tous les jours au milieu des drames et des joies. Ainsi, je me souviens du petit discours que je fis à l’occasion la naissance de Catherine. J’étais chef de cabinet et tes collaborateurs avaient offert un parc où pourrait s’ébattre le bambin. Je me rappelle y avoir dit qu’au-delà de la politique, il y avait les réalités profondes de la vie, de celles qui font la vie elle-même, qu’avec celles-là on ne pouvait pas tricher, mentir ou jouer comme on le fait en politique. Je fus témoin à tes côtés des multiples crises politiques qui émaillèrent les années 1973 à 1988…ta déception de ne pas être ministre en 1978 et de devoir assumer la pénible charge de chef de cabinet de Spitaels, tu dus prendre deux mois de repos pour t’en remettre, deux mois pendant lesquels je te remplaçais comme chef de cabinet du Vice premier Spitaels, tout en étant Chef de cabinet de Robert Urbain au PTT ; puis ta joie d’être ministre de l’Intérieur dans le gouvernement suivant. Et alors que le PS valsait dans l’opposition au fédéral en décembre 1981, c’est moi qui t’annonçais que Spitaels te désignait en qualité de Ministre Président de la Communauté française. Impossible d’évoquer toutes les joies, toutes le peines vécues de concert. Ce fut une belle, une grande aventure…dont il n’y a rien à regretter

Aujourd’hui, au moment où mon épouse m’annonce : « Merry ! Moureaux est mort », l’image qui m’envahit est celle de ton regard embué de larmes au moment où nous apprenions la mort du général Sokay, un ami exemplaire, qui fut ton chef de cabinet au ministère de l’Intérieur. A ce moment précis, tu étais debout derrière ton bureau, les yeux vides, le visage rouge, submergé par l’émotion, incapable de parler. Colérique, irascible et rigide certes mais tu étais n’était pas que cela. J’ai toujours observé, sans jamais te le dire, que tes colères étaient celle d’un enfant meurtri, d’un enfant blessé dont les plaies ne se sont jamais refermées. Tu appartenais à cette malheureuse cohorte de ceux qui ne guérissent jamais de leur enfance. Tes colères étaient celles de l’enfant qui se perçoit incompris donc méprisé, qui ne supporte plus le regard des autres et explose pour tenter d’exister quand même…et qui dans chacun de ses gestes…croit rompre avec son milieu…se croyant condamné à en faire en permanence la preuve. Oui, Philippe tu étais un homme fragile, en réalité peu sûr de lui…ce qu’il fallait à tout prix cacher, d’où les colères tentant de masquer cette faiblesse par du bruit et de la fureur, le doute te paraissait une faiblesse. Tu étais de ceux qui aimaient avec douleur, hésitant à engager leur affection de crainte d’être meurtri, qui comprenaient mal les femmes…qui peut-être au fond d’eux craignaient ces mystérieuses créatures…mères et maîtresses…pour beaucoup d’hommes incompréhensible addition…de sublimes qualités. Depuis fort longtemps je pense que ce dernier trait de personnalité explique ton être profond…explique une part essentielle de ton histoire, de tes comportements parfois explosifs parfois éthérés.

Enfin, André Cools parut, non, fit irruption dans ta vie, j’ai envie d’écrire éruption car il s’agissait bien d’un volcan et quel volcan. Le fils du notaire rencontre Zeus, la foudre dans les mains, le verbe éructant comme un fulgurant Falstaff wallon. Brutalement ta vie prend des couleurs…adieux les vieux papiers de papa, les grimoires du prof d’histoire, la capucinière laïque de l’ULB…c’est la vraie vie qui déboule pleine de bruits, de fureurs…la vrai vie enfin ! L’adolescent révolté rencontrait celui qui incarnait tout ce que jusqu’ici il n’avait découvert que dans les livres…un homme un vrai…aimant la vie…qui la consommait, sous toutes ses formes, sans les retenues « de bon goût » de la grande bourgeoisie hypocrite où tu es né, où tu as grandi, qui se foutait de ne pas lever le petit doigt de la main droite quand il buvait du thé…enfin un type, un mec, un dur, un basané, un tatoué qui ne croyait pas que les rince-doigts font les mains propres. Avec lui les odeurs de la vie allaient changer…on allait passer des eaux de Cologne proprettes, du petit garçon bien peigné, aux parfums lourds, enivrants, envoûtants…aux odeurs fortes de la vie. Avec Cools tu plongeais dans la vraie vie…tu quittais ce qui n’avait été qu’une existence. Tu avais, enfin, un père à ta dimension, un père qui te confortait dans tes révoltes d’enfant…suprême gratification, il donnait corps à tes rêves.

Tu es resté fidèle à cette enfance, c’est à la fois magnifique mais, dans ton cas, ce fut aussi une prison car le réel, cette énervante réalité de la vie, n’était plus celle qui te révoltait dans ton enfance. Cette enfance, cette adolescence hyper protégée ne t’avait en rien appris à affronter, ou simplement à être confronté aux terrifiants pépins du réel. Il te faudra devenir bourgmestre de Molenbeek pour découvrir ce qu’est la vraie pauvreté, la pauvreté dégradante, la misère…celle de la gueule ouverte…où bouffer est une lutte de tous les jours, en un mot le lumpen prolétariat que tu ne connaissais que par tes lectures…que l’on lit dans une chambre douillette à l’abris des horreurs, des cris, des fragrances d’ordures des immenses détresses sociales. Et là, miracle… les immigrés apparurent, ils entraient dans l’image, ils donnaient vie à tes rêves, peuplaient un monde que jusque-là tu n’avais que tenté d’imaginer…Terrible charge pour eux que de combler tes rêves idéologiques…les mots devenaient réalité…tu allais pouvoir agir, pétrir la glaise sociale…tu avais enfin « tes pauvres. » Le choc de la rencontre de Cools fut tel que jamais tu ne le tutoyas, tu employais un vous majestatif, qui loin de t’éloigner, créait entre lui et toi une extraordinaire proximité puisque tu étais le seul, l’unique à le vouvoyer, tu étais donc l’élu ! Le fils de Zeus ! Ta vie prenait un sens, une direction…le sommet du parti…mais le sort guettait, impitoyable, ricaneur, attendant le moment propice pour imposer par deux coups de feu, l’un dans la tête, l’autre dans la gorge de Cools, un effroyable zigzag au destin programmé.

C’est Simonet qui t’avait découvert alors qu’il était président du Conseil d’administration de l’ULB, il te présenta à Nicole Delruelles et à Cools. Etonnant que Simonet et toi ayez souffert de la même affection à la main droite qui vous déformait le petit doigt et l’annulaire…peut-être qu’un crétin complotiste y aurait vu le signe de l’appartenance à une autre planète comme dans “les Envahisseurs”, célèbre série télévisée américaine des années soixante ?

La mort d’André Cools fut un ébranlement terrible, un drame absolu. A l’enterrement, je regardais ton visage. Mis à part la famille d’André Cools écrasée de chagrin, toi seul dans l’immense cohorte des funérailles, par tes larmes, les hoquets de ta poitrine, ta démarche hésitante, tes yeux fous de douleur, montrait combien cette horreur marquait pour toi le vide absolu, le gouffre d’un destin qui tel un poulet au cou tranché court encore…à gauche…à droite, bat des ailes, pour finir par s’abattre dans une traînée sanglante. Sur toi aussi vont se déverser les seaux de larmes toutes prêtes, sur mesure, calibrées tiptop, livrées dans l’emballage de la tristesse sur commande des hommages officiels…de celles qu’on pourra sans doute bientôt commander sur Amazon…pour cinq minutes de larmes sincères ( les plus chères ) tapez 1, pour cinq minutes de larmes hypocrites ( on a du stock ) tapez deux 2, pour cinq minutes de larmes indifférentes ( stock immense ) tapez 3. Onkelinx en a déjà fourni le parfait exemple dans l’un des sinistres JT de le RTBF. Ces mots-là me font vomir, ils sont insultants de banalité tant ils sont éloignés de la vérité, de la solitude des hommes face à la mort. C’est face à cette vérité-là, si on dispose encore d’assez de force qu’un homme peut comprendre ce qu’il a, ou n’a pas été, ce qu’il a réussi ou ce qu’il a raté…la vérité…enfin l’ultime, la seule qui compte…la terrible vérité de la dernière minute. Moi, ce qui me reste de toi aujourd’hui, alors que le temps et la mort sculptent ton monument funéraire, au-delà de nos immenses différents, c’est ta fragilité d’enfant blessé, ton regard plein de larmes. Je songe à cette superbe chanson de Léo Ferré “Le Temps du tango” où le poète constate si justement : “chacun son tour d’aller au bal, faut pas que ce soit toujours aux mêmes ”. Pour toi les lumières sont éteintes, “la boule de cristal ne balance plus au quatre coin du bal son manège d’étoiles filantes”…un dernier clac…le dernier clic de l’ultime interrupteur que la mort ferme…la salle est vide, tous sont sortis, amis, ennemis, flatteurs, insulteurs, cauteleux, femmes amoureuses, envieux, courageux, ladres, militants sincères, généreux, rigolards, ambitieux, désintéressés, jaloux aux dents jaunes, ceux qui ont tout donné, ceux qui t’ont tout sacrifié, ceux qui étaient prêts à payer pour se vendre, ceux qui prostituaient leur femme pour une promotion, les naïfs, les tendres, les brutaux, les idéologues, les gentils, les affairistes déguisés en militants…les militants déguisés en gestionnaires…tous ont dansé autour de toi, beaucoup ont dansé grâce à toi…ronde de l’humanité, ronde des hommes, ronde de la vie…les lampions du bal sont éteints…tu es seul dans la nuit de l’éternité…c’est fini ! Hermanus Auguste Merry 17 Décembre 2018

 

                                          Le décès de Philippe Moureaux

                                         Lettre à un ami qui ne l’était plus !

                                         « Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie, on sent n’ayant rien fait, mon Dieu de vraiment mal, mille petits dégoûts de soi dont le total ne fait pas un remords mais une gêne obscure et les manteaux de Duc traînent dans leur fourrure, pendant que des grandeurs on monte les degrés, un bruit d’illusions sèches et de regrets… » Edmond Rostand « Cyrano de Bergerac «

Merde alors…Philippe te voilà mort…plus de réconciliation possible – Acta fabula est – la pièce est jouée, tu as quitté la scène.

C’est terminé ! 1970 – 2004, trente-quatre ans d’étroites collaborations, voilà les dates qui encadrent une amitié…la nôtre, faite de réflexions au Club recherche socialiste, de luttes au côté d’André Cools pour la présidence du parti, de ton arrivé à Molenbeek où je t’avais pris par la main alors qu’André Cools te voulait député de Namur, de ta première élection communale ratée, de ton maintien dans cette section difficile, de l’acquisition du premier local, des permanences sociales tenues avec abnégation jour après jour par Mireille, Claudine et quelques autres, du financement de tes campagnes, des mille et un moments qui font la vie politique dans ses grandeurs et dans sa sordide médiocrité.

Je parle d’amitié, j’ose user de ce mot effroyablement galvaudé car au cœur de l’affaire INUSOP lorsque nous parlions dans la nuit devant la porte de ton domicile pour éviter les micros, réels ou fantasmés, tu me disais, à cette époque, que j’étais ton « meilleur ami ». Dans un film d’Orson Welles de 1955, Monsieur Arkadin, l’une des scènes montre les deux protagonistes se promenant dans les allées d’un cimetière, sur chaque tombe deux noms et deux dates très proches. L’un des deux hommes s’étonne, l’autre lui répond qu’il s’agit de la sépulture des amitiés, les dates…ne sont jamais fort éloignées. Ils devisaient au cœur du gigantesque cimetière des amitiés mortes ! C’est dans ce même film qu’il est fait mention de la parabole de la grenouille et du scorpion. Celui-ci doit franchir une rivière et sollicite la grenouille en lui proposant de passer le cours d’eau sur son dos. La grenouille objecte qu’elle sera piquée et mourra. Le scorpion répond que c’est idiot car s’il la pique il mourra aussi. La grenouille, rassurée par cette évidence, accepte. Au milieu de la rivière le scorpion enfonce son dard dans le dos visqueux de la grenouille. Celle-ci mourante demande pourquoi ce geste mortel et le scorpion de répondre : « – désolé, c’est dans ma nature ». J’en ai tant vu des gens incapable de réfréner leur nature…La politique est une effrayante école de la nature humaine…il n’y a pas que les scorpions qui piquent. Le film d’Orson Welles fut un échec commercial, on changea même le titre pour tenter d’attirer le spectateur, « Dossiers secrets », pas plus de succès ! Mais rien que pour cette nécropole des amitiés, il méritait de passer à la postérité. J’ai dû le voir au début des années soixante, il m’a marqué, surtout j’ai pu constater l’exactitude de la constatation faite dans les allées du cimetière. Les amitiés sont courtes…qui a écrit que l’amitié est une embarcation qui par beau temps peu transporter une foule de gens mais qui par gros temps ne peut en transporter qu’une ?

J’ai déjà écrit dans « L’Ami encombrant » tout ce qui nous a opposé à partir de cette nuit de tempête du 24 Mars 2004 où j’ai perçu que tu avais traversé le miroir, basculé d’un côté de l’histoire que j’estimais infréquentable. J’y ai évoqué l’homme…l’homme, nu, seul face à l’épreuve quand il était dépouillé, de l’autorité, des ors, des splendeurs et des oripeaux des charges qu’il exerçait…et que n’existait plus que l’angoisse…la peur primale face à l’avenir qu’il ne contrôlait pas, face à la possible déchéance sociale. Ce n’est pas le moment d’y revenir.

Je suis de ceux pour qui la mort n’a rien de sacré, elle ne transforme pas la brute en agneau, le menteur en saint, le salaud en gentil garçon. J’ai depuis longtemps compris qu’aux enterrements on pleure d’abord sur soi, celui qu’on enterre n’est que le prétexte de son propre désarroi face à l’inéluctabilité des terribles lois de la nature. Donc ta mort ne change rien, pas un iota aux reproches qu’à longueur de lignes je t’ai faits ou que je t’ai hurlés lors de cette terrible nuit de Mars. Mais avoir vécu avec toi plus de trente ans…tiens au passage j’observe que notre cohabitation a été plus longue qu’avec chacune de tes compagnes, ça compte non ! m’a permis de te voir sur les tribunes, sur les tréteaux, dans les assemblées générales, les conférences, au conseil des ministres quand j’étais secrétaire de la concertation gouvernement-exécutifs mais aussi dans ta vérité d’homme de tous les jours au milieu des drames et des joies. Ainsi, je me souviens du petit discours que je fis à l’occasion la naissance de Catherine. J’étais chef de cabinet et tes collaborateurs avaient offert un parc où pourrait s’ébattre le bambin. Je me rappelle y avoir dit qu’au-delà de la politique, il y avait les réalités profonde de la vie, de celles qui font la vie elle-même, qu’avec celles-là on ne pouvait pas tricher, mentir ou jouer comme on le fait en politique. Je fus témoin à tes côtés des multiples crises politiques qui émaillèrent les années 1973 à 1988…ta déception de ne pas être ministre en 1978 et de devoir assumer la pénible charge de chef de cabinet de Spitaels, tu dus prendre deux mois de repos pour t’en remettre, deux mois pendant lesquels je te remplaçais comme chef de cabinet du Vice premier Spitaels, tout en étant Chef de cabinet de Robert Urbain au PTT ; puis ta joie d’être ministre de l’Intérieur dans le gouvernement suivant. Et alors que le PS valsait dans l’opposition au fédéral en décembre 1981, c’est moi qui t’annonçais que Spitaels te désignait en qualité de Ministre Président de la Communauté française. Impossible d’évoquer toutes les joies, toutes le peines vécues de concert. Ce fut une belle, une grande aventure…dont il n’y a rien à regretter

Aujourd’hui, au moment où mon épouse m’annonce : « Merry ! Moureaux est mort », l’image qui m’envahit est celle de ton regard embué de larmes au moment où nous apprenions la mort du général Sokay, un ami exemplaire, qui fut ton chef de cabinet au ministère de l’Intérieur. A ce moment précis, tu étais debout derrière ton bureau, les yeux vides, le visage rouge, submergé par l’émotion, incapable de parler. Colérique, irascible et rigide certes mais tu étais n’était pas que cela. J’ai toujours observé, sans jamais te le dire, que tes colères étaient celle d’un enfant meurtri, d’un enfant blessé dont les plaies ne se sont jamais refermées. Tu appartenais à cette malheureuse cohorte de ceux qui ne guérissent jamais de leur enfance. Tes colères étaient celles de l’enfant qui se perçoit incompris donc méprisé, qui ne supporte plus le regard des autres et explose pour tenter d’exister quand même…et qui dans chacun de ses gestes…croit rompre avec son milieu…se croyant condamné en en faire en permanence la preuve. Oui, Philippe tu étais un homme fragile, en réalité peu sûr de lui…ce qu’il fallait à tout prix cacher, d’où les colères tentant de masquer cette faiblesse par du bruit et de la fureur, le doute te paraissait une faiblesse. Tu étais de ceux qui aimaient avec douleur, hésitant à engager leur affection de crainte d’être meurtri, qui comprenaient mal les femmes…qui peut-être au fond d’eux craignaient ces mystérieuses créatures…mères et maîtresses…pour beaucoup d’hommes incompréhensible addition…de sublimes qualités. Depuis fort longtemps je pense que ce dernier trait de personnalité explique ton être profond…explique une part essentielle de ton histoire, de tes comportements parfois explosifs parfois éthérés.

Enfin, André Cools parut, non, fit irruption dans ta vie, j’ai envie d’écrire éruption car il s’agissait bien d’un volcan et quel volcan. Le fils du notaire rencontre Zeus, la foudre dans les mains, le verbe éructant comme un fulgurant Falstaff wallon. Brutalement ta vie prend des couleurs…adieux les vieux papiers de papa, les grimoires du prof d’histoire, la capucinière laïque de l’ULB…c’est la vraie vie qui déboule pleine de bruits, de fureurs…la vrai vie enfin ! L’adolescent révolté rencontrait celui qui incarnait tout ce que jusqu’ici il n’avait découvert que dans les livres…un homme un vrai…aimant la vie…qui la consommait, sous toutes ses formes, sans les retenues « de bon goût » de la grande bourgeoisie hypocrite où tu es né, où tu as grandi, qui se foutait de ne pas lever le petit doigt de la main droite quand il buvait du thé…enfin un type, un mec, un dur, un basané, un tatoué qui ne croyait pas que les rince-doigts font les mains propres. Avec lui les odeurs de la vie allaient changer…on allait passer des eaux de Cologne proprettes, du petit garçon bien peigné, aux parfums lourds, enivrants, envoûtants…aux odeurs fortes de la vie. Avec Cools tu plongeais dans la vraie vie…tu quittais ce qui n’avait été qu’une existence. Tu avais, enfin, un père à ta dimension, un père qui te confortait dans tes révoltes d’enfant…suprême gratification, il donnait corps à tes rêves.

Tu es resté fidèle à cette enfance, c’est à la fois magnifique mais, dans ton cas, ce fut aussi une prison car le réel, cette énervante réalité de la vie, n’était plus celle qui te révoltait dans ton enfance. Cette enfance, cette adolescence hyper protégée ne t’avait en rien appris à affronter, ou simplement à être confronté aux terrifiants pépins du réel. Il te faudra devenir bourgmestre de Molenbeek pour découvrir ce qu’est la vraie pauvreté, la pauvreté dégradante, la misère…celle de la gueule ouverte…où bouffer est une lutte de tous les jours, en un mot le lumpen prolétariat que tu ne connaissais que par tes lectures…que l’on lit dans une chambre douillette à l’abris des horreurs, des cris, des fragrances d’ordures des immenses détresses sociales. Et là, miracle… les immigrés apparurent, ils entraient dans l’image, ils donnaient vie à tes rêves, peuplaient un monde que jusque-là tu n’avais que tenté d’imaginer…Terrible charge pour eux que de combler tes rêves idéologiques…les mots devenaient réalité…tu allais pouvoir agir, pétrir la glaise sociale…tu avais enfin « tes pauvres. »

Le choc de la rencontre de Cools fut tel que jamais tu ne le tutoyas, tu employais un vous majestatif, qui loin de t’éloigner, créait entre lui et toi une extraordinaire proximité puisque tu étais le seul, l’unique à le vouvoyer, tu étais donc l’élu ! Le fils de Zeus ! Ta vie prenait un sens, une direction…le sommet du parti…mais le sort guettait, impitoyable, ricaneur, attendant le moment propice pour imposer par deux coups de feu, l’un dans la tête, l’autre dans la gorge de Cools, un effroyable zigzag au destin programmé. C’est Simonet qui t’avait découvert alors qu’il était président du Conseil d’administration de l’ULB, il te présenta à Nicole Delruelles et à Cools. Etonnant que Simonet et toi ayez souffert de la même affection à la main droite qui vous déformait le petit doigt et l’annulaire…peut-être qu’un crétin complotiste y aurait vu le signe de l’appartenance à une autre planète comme dans “les Envahisseurs”, célèbre série télévisée américaine des années soixante ?

La mort d’André Cools fut un ébranlement terrible, un drame absolu. A l’enterrement, je regardais ton visage. Mis à part la famille d’André Cools écrasée de chagrin, toi seul dans l’immense cohorte des funérailles, par tes larmes, les hoquets de ta poitrine, ta démarche hésitante, tes yeux fous de douleur, montrait combien cette horreur marquait pour toi le vide absolu, le gouffre d’un destin qui tel un poulet au cou tranché court encore…à gauche…à droite, bat des ailes, pour finir par s’abattre dans une traînée sanglante. Sur toi aussi vont se déverser les seaux de larmes toutes prêtes, sur mesure, calibrées tiptop, livrées dans l’emballage de la tristesse sur commande des hommages officiels…de celles qu’on pourra sans doute bientôt commander sur Amazon…pour cinq minutes de larmes sincères ( les plus chères ) tapez 1, pour cinq minutes de larmes hypocrites ( on a du stock ) tapez deux 2, pour cinq minutes de larmes indifférentes ( stock immense ) tapez 3. Onkelinx en a déjà fourni le parfait exemple dans l’un des sinistres JT de le RTBF. Ces mots-là me font vomir, ils sont insultants de banalité tant ils sont éloignés de la vérité, de la solitude des hommes face à la mort. C’est face à cette vérité-là, si on dispose encore d’assez de force qu’un homme peut comprendre ce qu’il a, ou n’a pas été, ce qu’il a réussi ou ce qu’il a raté…la vérité…enfin l’ultime, la seule qui compte…la terrible vérité de la dernière minute.

Moi, ce qui me reste de toi aujourd’hui, alors que le temps et la mort sculptent ton monument funéraire, au-delà de nos immenses différents, c’est ta fragilité d’enfant blessé, ton regard plein de larmes. Je songe à cette superbe chanson de Léo Ferré “Le Temps du tango” où le poète constate si justement : “chacun son tour d’aller au bal, faut pas que ce soit toujours aux mêmes ”. Pour toi les lumières sont éteintes, “la boule de cristal ne balance plus au quatre coin du bal son manège d’étoiles filantes”…un dernier clac…le dernier clic de l’ultime interrupteur que la mort ferme…la salle est vide, tous sont sortis, amis, ennemis, flatteurs, insulteurs, cauteleux, femmes amoureuses, envieux, courageux, ladres, militants sincères, généreux, rigolards, ambitieux, désintéressés, jaloux aux dents jaunes, ceux qui ont tout donné, ceux qui t’ont tout sacrifié, ceux qui étaient prêts à payer pour se vendre, ceux qui prostituaient leur femme pour une promotion, les naïfs, les tendres, les brutaux, les idéologues, les gentils, les affairistes déguisés en militants…les militants déguisés en gestionnaires…tous ont dansé autour de toi, beaucoup ont dansé grâce à toi…ronde de l’humanité, ronde des hommes, ronde de la vie…les lampions du bal sont éteints…tu es seul dans la nuit de l’éternité…c’est fini !

Hermanus A M

                                        Une si jolie petite section

                                                         ou

          Naissance, vie et mort de la section du Parti Socialiste de Jette.

                      «  A force de marcher, l’homme erre, l’esprit doute

                           Tous laissent quelque chose au buisson de la route

                           Les troupeaux leur toison et l’homme sa vertu. »

                                                                                  Victor Hugo

La découverte d’un politburo…municipal.

Exclu en 1964 du PSB/BSP après les incidents ayant émaillé les manifestations du centenaire de l’Internationale, je me réaffiliais à la section de Bruxelles Ville en 1969.  Après mon déménagement à Jette, je rejoignis cette section en 1971. Je connaissais déjà les lieux.  En 1962, membre des JGS de la section de Jette, animée par l’une de mes cousines, militante syndicale…et trotskyste à l’hôpital Brugmann, nous nous réunissions dans cette vieille bâtisse située dans le dernier tronçon de la rue Léon Théodor donnant directement sur le passage à niveau fermé depuis des décennies.  Ce bâtiment, un grand café au rez-de-chaussée, deux étages, construction de 1890, avait été acquis par le PSB, brique par brique entre 1952 et 1958 sous le règne du seul bourgmestre socialiste de Jette, Etienne Demunter qui fut l’un des quatorze bourgmestres socialistes élus lors des glorieuses et inégalées élections de 1952.  Les JGS mal vus, tolérés du bout des lèvres siégeaient dans le grenier non chauffé, poussiéreux, dans des odeurs de moisi, de remugles de pisse de rat.  Mais nous y étions libres.  Nous y menions des débats passionnants, vivifiants.  J’ai en souvenir Thoveron, sociologue de l’ULB, venant nous entretenir des jacqueries.  Une autre époque…un autre monde !

Retrouvant ces locaux en 1971, j’y rencontrais les cinq ou six dirigeants de la section du parti, triste aéropage, mélange de Jurassic park et de politburo époque Andropov – Tchernenko.  Une exception, Robert Garcia, la trentaine, portant beau, haute taille, marchant très droit, menton conquérant, poitrine appelant les médailles, mais surtout une voix, organe magnifique de stentor…sa voix…rien que sa voix fit sa brillante carrière. Un physique et une voix, que demander de plus pour réussir en politique…locale.  Bien que né en Flandre, ses parents s’établirent dès ses premières années dans le cœur populaire de Jette.  Fonctionnaire communal du rôle flamand, il était l’enfant du pays, de la glaise aux chaussures, un brin d’herbe entre les dents, il sentait bon le terroir de cette commune par bien des aspects encore rurale dont la population néerlandophone avoisinait les vingt pourcents.

Première campagne communale…ou de l’importance de connaître la cuisine électorale.

J’organisais la campagne électorale de 1976, j’occupais la seconde place derrière Robert Garcia.  Notre score fut excellent.  Je négociais pied à pied toute la nuit qui suivit le scrutin.  J’obtins le mayorat pour l’enfant du pays, Garcia devenait bourgmestre.  Le PSC et les libéraux s’inclinaient et signaient illico sa présentation au gouverneur.  Pauvre, stupide ignorant, je ne savais pas que l’on pouvait sans ciller renier sa signature et apposer son noble paraphe sur un autre accord.  Ainsi, j’appris le lendemain que le PSC, n’ayant pas plus de sièges que le PS, avait signé un nouvel accord, obtenant le mayorat avec comme alliés le FDF et les libéraux.  J’apprenais que la cuisine électorale même si elle sent mauvais compte pour beaucoup dans l’accession au pouvoir ! 

Garcia qui avait été passif pendant la nuit de négociation adopta l’attitude hiératique de la statue du commandeur, s’enferma dans un douloureux silence.  Il avait été bourgmestre pendant une douzaine d’heures…il avait plané sur les hauteurs, il ne parvenait pas à redescendre.  Je le pris par la main et ramai pendant deux mois pour renverser le nouvel accord, pour tenter de nous y glisser.  Le 12 Décembre 1976, un troisième accord voyait le jour, le PSC obtenait le mayorat, les libéraux valsaient dans l’opposition où ils resteront jusqu’en 2012, le FDF et le PSB composaient une nouvelle majorité.  Jean-Louis Thys entama son ascension, je devins échevin de finances, fonction à laquelle fut adjointe l’instruction publique un peu plus tard.

J’animais la section en particulier grâce aux activités culturelles organisées avec l’aide de « Présence et activités Culturelle. »   Une population nouvelle affluait au parti.  Cependant « le fond » de la section restait largement composé de ce peuple jettois fait de semi-francophones, de moitiés de néerlandophones, de vrais flamands, de brusseleirs de toutes espèces que nous appelions affectueusement les « vieux jettois ».  Ces gens-là considéraient Garcia comme leur leader naturel, avec raison…toujours aimable, ouvert, positif, apparemment disponible pour tous, la poignée de main et la promesse facile…même si celle-ci ne se réalisait que rarement…un petit côté radical-socialiste tendance cassoulet, bonhommie, tape sur l’épaule ou le ventre, c’était selon, bises aux mamys aux cheveux bleus…techniques increvables.   Echevin des finances, je jouais le rôle du parfait second tant à la commune qu’au parti. Malgré quelques accrochages avec Thys en début de mandat, les choses se passaient bien.

Un divorce douloureux.

1978.  Les relations au sein du PSB et du BSP au niveau national sont épouvantables.  Etant devenu chef de cabinet du vice-Premier Ministre, je suis aux premières loges.  Le vieux parti de 1885 va éclater.  La dernière formation unitaire du pays ne tient plus, toutes les coutures cèdent, les ailes flamandes et francophones sont tirées à hue et à dia.  André Cools a remplacé Leburton, il veut la régionalisation, il l’estime indispensable au redressement wallon.  Il a raison.  Les socialistes flamands sont pris dans une spirale nationaliste mortifère dont ils ne sortiront plus.  C’est la fin du parti.  Les bruxellois sont assez hésitants mais majoritairement souhaitent suivre les Wallons.  Mais pas à Jette, la majorité opte pour rejoindre la branche flamande.  La scission est brutale, le divorce sanglant, la famille se déchire.  Garcia n’ayant pas payé  (depuis fort longtemps) ses cotisations et quelques autres charges dues au parti, je le contrains sans grande difficultés à nous abandonner le local.  Ce sera un atout considérable.  Mais tout est à reconstruire.  Je deviens président.  Au Congrès de fin 1978, André Cools demande aux présidents de section d’ouvrir les comités à tous ceux qui souhaitent assister à nos réunions, même s’ils ne sont pas membres du PS.  Il compte ainsi insuffler un vent nouveau.  Je présiderai le parti de cette façon jusqu’à la reprise de mon mandat scabinal en 2006.  Mon successeur poursuivra cette ouverture qui permit à nombre de jettois de se faire une idée de nos débats et ensuite d’adhérer ou non.  Une foule de gens venaient donc en spectateurs puis s’affiliaient ou disparaissaient selon leur choix.  Le comité n’était plus une sorte de politburo mais un lieu ouvert de débats très libres.  Certains comités réunissaient parfois quarante ou cinquante personnes, selon le thème traité.  Bien sûr ne votaient que les membres.   Nos assemblées générales comptaient parfois plus de 150 présents.

Ainsi au fil des mois se constitua un groupe vivant, animé et surtout, comme l’avait voulu André Cools, ouvert sur l’extérieur.  Plus question de gérontocratie, de culte du secret, de gens amers voulant à tout prix conserver leur petite sphère de mini pouvoir.  J’en ai tant connu en quarante-cinq ans de vie politique, teint bilieux, dents jaunes de la jalousie, estimant qu’on n’avait pas été capable de discerner leurs inestimables capacités, que seuls des imbéciles n’avaient pas compris les prodiges dont ils auraient pu faire profiter l’humanité…ouais….ouais…bien sûr…quand on est président de section il faut aussi apprendre à vivre avec ceux-là, qui en définitive ne sont pas les pires.

En 2006, redevenant échevin, conformément au statut, j’abandonnais la présidence.  Fut élu, Cyrille Segers, homme solide, disposant au propre comme au figuré d’un fameux coffre.  Entre autre qualité, il savait ce qu’était le travail, ayant été fonctionnaire puis étant parti dans le privé.  Ce n’était pas l’un de ces apparatchiks qui, de plus en plus nombreux peuplent les fonctions du parti ; ils sont ce que j’appelle des socialistes de profession, sans vrai contact avec les réalités de la vie, celles où il faut travailler pour vivre et pas seulement flatter l’un des puissants du jour auquel on sacrifie sa liberté, parfois son honneur, ou même son destin dans l’espoir d’une sinécure qui assurera l’avenir.

Un petit monde en soi…ou du bon usage des rituels.

Au fil du temps la section de Jette était devenue importante, elle tournait autour de 250 ou 300 vrais membres…par opposition aux faux membres dont certaines sections grosses sections payent les cotisations pour accroître leur poids dans les congrès.  A Jette, c’étaient de vrais membres, de gens qui payaient eux-mêmes leur cotisation.  Nous organisions un bal annuel, véritable torture pour moi qui détestait ce genre de raout mais grâce à ma collaboratrice Myriam De Weerdt qui prenait tout en charge, les choses se passaient à merveille, le chiffre d’affaire atteignait parfois le demi-million de francs.   Il y avait aussi le Marché annuel , nous ouvrions le bistrot du local, on vidait des dizaines de futs de bière jusqu’à l’aube.  Là aussi, Myriam De Weerdt était aux manettes, surveillait les garçons, commandait les futs lorsque la réserve était épuisée.  De nombreux membres du PS s’impliquaient, qui  pour servir, qui pour nettoyer les verres, qui, pour tenter de conserver un semblant d’ordre parmi les fêtards de plus en plus allumés…impossible de les citer tous.  Une telle opération ne pouvait se faire qu’avec un groupe soudé et dévoué.  Tous les premiers Mai nous organisions un défilé dans la commune et dans les communes avoisinantes, drapeau en tête et parfois, les bonnes années, une fanfare qui réveillait les jettois au beau milieu de leur grasse matinée.  Vers le 1 Novembre nous faisions un pénible parcours dans le cimetière pour déposer une rose sur la tombe des militants disparus. Tous ces rituels étaient certes pesants mais ils étaient la matérialisation des liens qui nous unissaient…et cela c’était essentiel.  La disparition de ces rites, aussi ridicules qu’ils puissent être jugés, signa la disparition de ce qu’était notre formation politique.  Nous organisions tous les ans, parfois même deux fois par an, des séminaires de réflexion afin de définir nos projets et notre stratégie.  Des « mises au vert » soit au château de Ronchinne qui appartenait au syndicat des postiers soit dans des gîtes ruraux des Ardennes ou encore dans un domaine de Grimbergen..  L’ambiance et la convivialité était excellentes.  Ce qui n’excluait pas de solides et parfois tempétueux débats.  Dans la région beaucoup nous enviaient.  Certains « exilés » d’autres sections, ayant fréquenté la nôtre, ne cachaient pas leur plaisir.

Exister et croître.

Tout ne se fit pas avec facilité.  En 1978, il fallut affronter la scission du parti.  Les élections communales qui suivirent en 1982 furent un cinglant échec pour le PS qui n’obtint que deux élus alors que le SP en obtenait trois.  Six ans plus tard, les valeurs s’inversèrent, le SP se voyait réduit à deux élus et le PS enregistrait une solide croissance, encore une législature et le SP disparaissait quasi complétement, seul Robert Garcia sauvait son siège et se retrouvait seul SP.  Je l’imposais cependant dans le collège. Aux élections de 2000 alors que nous sortions d’évènements difficiles, les procès INUSOP et Dassault, nous faisions, malgré une dissidence, un excellent résultat.  En 2006, alors qu’on nous octroyait généreusement 5 sièges, le PS en faisait 7 et commençait à faire naître de solides craintes chez certains…et ce n’était qu’un début !

Beaucoup de choses avaient changé depuis 1976, les « vieux jettois » avaient disparu.  Alors que pendant des décennies la population avait constamment décru, les courbes s’étaient inversées, le nombre d’habitants devenait de plus en plus important.  Nous étions descendus à 33.000 habitants, nous frôlions les 45.000 et dans quelques années on attendrait les 50.000 jettois !  La population d’origine étrangère était devenue très importante, exigeant la mise en œuvre de nouvelles politiques répondant à ce défi que d’aucun n’avait jamais voulu voir, estimant que « Molenbeek ne déborderait jamais sur Jette. »  Pour reprendre l’expression ignoble d’un échevin que la « peste » Molenbeekoise ( sic ) n’atteindra jamais notre beau petit village dans la ville !  Lourde et grave erreur ! 

L’action sociale…la présidence du CPAS.

Fin des années nonante, je quittai toutes mes fonctions et mandats suite aux condamnations des Affaires INUSOP et Dassault.  Je devrai attendre plus de six ans pour que la Cour européenne des droits de l’homme condamne la Belgique pour ces jugements qu’elle qualifia d’injustes et d’inéquitables, imposant que me soient versés d’importants dommages et intérêts.  Mais la section ne souffrit pas de cet épisode judiciaire.  Bien au contraire. Mon épouse,  Mireille Hermanus Francq qui était suppléante au CPAS en devint présidente.  Elle y mena pendant 10 ans du premier au dernier jour une politique extraordinairement volontariste.  Elle rénova les bâtiments, créa une crèche, organisa des aides pour les plus démunis, des voyages pour les enfants qui jamais n’avaient l’occasion de quitter la commune, mena une politique de mise en valeur des dons artistiques des personnes aidées par le CPAS, un grand spectacle annuel les mettait en valeur, exposition de peintures, récitals musicaux et tout cela malgré un environnement politique souvent médiocrement  hostile.  Je veux souligner qu’elle bénéficia aussi de l’aide efficace d’un élu CDH Pierre Dewaels qui avait compris ce qu’impliquait, en termes sociaux, l’évolution de la population de notre commune.  Aujourd’hui encore plus de douze ans après qu’elle ait quitté ses fonctions certaines personnes lui témoignent leur gratitude…chose des plus rares en politiques.  Mais précisément elle ne faisait pas de politique, elle venait en aide, sans calcul, sans arrière-pensée aux gens qui étaient tombés au travers des mailles du filet de protections sociales.  Cela va de soi, les accusations de clientélisme faisaient florès dans la bouche de ceux qui, c’est bien connu, ne font pas de clientélisme mais pratique « le contact citoyen de proximité. » 

La politique est un sport à haut risque.

Entre 2006 et 2009, les tensions au sein de la majorité scabinale atteignirent un paroxysme exceptionnel.  Afin d’être certain que chacun soit acquis à la stratégie suivie, par deux fois le comité, soit à l’époque une quarantaine de personnes, réunissant tous les élus et les membres les plus actifs, délibéra à ma demande, hors ma présence, afin de définir notre stratégie à l’égard des autres partenaires de la majorité.  Les deux fois, la ligne suivie fut avalisée à l’unanimité.  C’est donc avec une équipe soudée et pleine de confiance que nous abordions les élections de 2012.  Ce fut une campagne magistrale, chacun des candidats s’y dévoua corps et âme.  Nous étions à ce point organisés que nous étions capables de diffuser un toutes boites sur toute la commune en deux heures montre en main.  Nous avions divisé la commune en quartiers, chacun avait le sien, des équipes de deux s’y attelaient et tout fonctionnait comme sur des roulettes.  C’était aussi, c’est important à souligner, festif.  La rigolade n’était jamais loin.  Notre résultat électoral fut excellent quoi que curieux dans certains quartiers.  D’aucuns se posent à ce sujet quelques interrogations…le vote électronique a des mystères non encore révélés.  A mon sens inutile de se casser les méninges à ce sujet.  Mais il est vrai que nous faisions peur…et que la peur fait parfois faire des choses étonnantes…qui sait si un jour ?  Il nous manqua huit-cent quarante voix pour renverser la majorité et ce sur vingt-cinq mille électeurs.  Nous étions à moins de 4% du parti majoritaire…La trouille était donc parfaitement justifiée…quelques solides rentes de situation se voyaient en périls, des dents claquaient, des genoux tremblaient.  Pas de doute à mes yeux, si l’équipe des dix élus PS et SP mise en place en 2012 poursuivait la même politique, le prochain bourgmestre de Jette serait en 2018 socialiste.  Les candidats ne manqueraient pas.  Pour ce qui concernait mon épouse et moi, nous avions décidé dès 2006 que 2012 serait notre dernière campagne. 

Et c’est là que tout s’effondra !

Nous avions pu juger, pendant la campagne, des fantastiques qualités d’organisateur, de l’une des principales chevilles ouvrières de cette élection,  collaborateur parlementaire de l’un des personnages les plus singuliers du monde socialiste et même de la politique belge.  Pendant des années, il en fut le parfait second, dans une relation où la limite entre la collaboration professionnelle et la soumission ancillaire est souvent difficile à différencier.  Le joug était pesant, les  exigences multiples, constantes, permanentes, le jour, la nuit, le weekend.  En un mot, ce fantastique organisateur appartenait, au sens premier du terme à son tyrannique patron.  Celui-ci tenait une place curieuse dans le parti, trop connu à l’internationale, trop original pour les municipalistes ras du sol, tenant trop de place pour la médiocrité souvent triomphante.  

Le président de la section Cyrille Segers, épuisé par la campagne, voulait se retirer.  Tout naturellement nous pensâmes que l’éternel collaborateur, soumis à son patron, ferait un bon président, qu’il prendrait son envol, démontrant que lui aussi pouvait être un « premier de cordée » qu’ayant connu les impérieuses exigences de son patron, il serait ouvert, pratiquerait comme nous l’avions fait la démocratie totale.  Il accepta de se présenter à la présidence à la condition que Mireille Hermanus Francq démissionna du Conseil communal où elle avait été brillamment élue.  Rien de plus facile, puisque Mireille avait décidé de quitter la vie politique.  Elle ne s’était présentée en tête de liste que parce que nous n’avions trouvé personne d’autre.  Le président de la section et moi avions fait des démarches deux ou trois ans avant les élections auprès de Karine Lalieux, de Ahmed Laaouej et quelques autres moins avouables pour qu’ils acceptent de mener la liste PS en Octobre 2012.  Nous étions et sommes toujours intimement persuadés que si la politique vigoureuse d’opposition était poursuivie, notre future tête de liste de 2018 avait toutes les chances de devenir bourgmestre.  Nul ne voulut prendre le risque…toujours délicat de prendre un risque, l’audace n’est pas l’une des vertus les mieux partagées.  Ils sont nombreux en politique les lièvres qui ont peur de leurs oreilles, qui préfèrent être des suiveurs d’avant-garde plutôt que des conquérants.  Les âmes molles sont toujours en grand nombre.  Mireille Hermanus Francq, endossa courageusement la fonction de tête de liste.  Ce fut un rude combat.  Déjà nous avions pu observer que deux candidats axant tout sur le vote communautaire incitaient les électeurs à voter contre notre tête de liste.  L’un des deux fut d’ailleurs exclu du PS à l’issue de la campagne, il faut dire que c’était un de ces personnages curieux, n’hésitant pas à sortir de sa poche d’énormes liasses de dollars, au grand ébahissement, de ceux qui voyaient apparaître ainsi une somme d’argent équivalent à vingt ans de leur salaire.  Oui, oui, il y a de nos jours des gens étranges au PS !  Mireille réalisa le meilleur score personnel des six dernières décennies.  Cependant, elle démissionna immédiatement comme le souhaitait le candidat président.  Elle et moi pouvions enfin mener une autre vie à laquelle nous aspirions depuis si longtemps…en route pour l’Italie libres et heureux.

La métamorphose du bon serviteur ou la chute d’Ubu.

Sitôt élu, le nouveau président, sombra dans une étrange paranoïa, voyant des adversaires partout.  Le comité ouvert disparut immédiatement.  Une série de militants jugés trop proches de l’un ou de l’autre étaient éliminés du comité.  Puis pour verrouiller encore plus, il obtint une modification des statuts qui renforçaient ses pouvoirs.  S’organisait ainsi une forme d’opacité tranchant avec ce qu’avait été des décennies durant la vie de cette petite section.  Dans l’année qui suivit les élections, il restait encore pas mal de monde à la section, beaucoup furent heurtés par cette volonté de pouvoir absolu.  Très vite une fronde s’organisa, ce qui devait arriver arriva, le président fut débarqué et retourna à son rôle d’adjoint d’un nouveau parlementaire, que j’espère pour lui, moins exigeant que le précédent.  On n’en entendra plus jamais parler.   Une période de confusion s’installa.  La fédération imposa, mollement la candidature d’un fonctionnaire communal, qui fut permanent syndical de la CGSP mais, chose des plus rares, qui avait été viré de son mandat.  Il pouvait élever la voix mais rien de plus…il parlait fort…mais ne disait rien.  Ce ne fut qu’un gentil et bruyant mollusque qui ne dégaina qu’un révolver à confiture.  En fait, il avait tous les signes extérieurs de l’insignifiance.  Tout fichait le camp, après quelques mois, il écrivit une lettre à ce qu’il restait de membres, exprimant son amertume, son désarroi…et de fait sa cruelle impuissance, expliquant qu’il quittait la Belgique pour vivre en France !  C’était la tentation de Venise, modèle Jettois !  A partir de là, tout se délita.  Chacun se tira dans les pattes.  Ce type de conflits où seule la médiocrité triomphe a comme conséquence de chasser les gens que ce genre de disputes répugnent…avec raison.  Les Lilliputiens ne sont intéressants que s’ils sont confrontés à Gulliver. Les rangs s’éclaircirent considérablement.  Des gens bizarres apparaissaient, allaient, venaient, tenaient d’étranges discours où la lutte anti israélienne tenait la place principale.  Le comité ne réunissait plus qu’une petite dizaine de personnes…quand il se réunissait, c’est-à-dire très peu souvent.  Héritiers cadavériques d’un espoir évanoui !   Mireille poursuivit des permanences sociales.  Elle voulait à toute force, n’étant plus candidate à rien, poursuivre son action envers les plus démunis.  D’abominables personnages bêtes comme l’Himalaya, abjects, se noyant dans leurs crachats, firent tout pour l’en empêcher, bloquant l’entrée du local, interdisant l’accès du siège où les permanences se déroulaient, tenaient des propos atrocement racistes sur les gens aidés…bref c’était le triomphe du pire.  « Les affreux, sales, bêtes et méchants » pouvaient enfin s’exprimer…exister. La section n’était plus animée que de disputes picrocholines, c’était le triomphe du rien, l’épanouissement du vide…mais du vide hurlant, minuscule troupeau jacassant…des chauves se battant pour un peigne !  Alors que j’avais quitté la section depuis Octobre 2012, Mireille Hermanus Francq s’armant de courage tentât de redresser la barre.  Elle vint au comité, prit la parole pour organiser les travaux et sortir des disputes ridicules, c’est alors que se passa une chose qu’en quatre décennies de présence on n’avait jamais vu.  Des hurlements, des insultes, des cris.  Des gens dont certains étaient de parfaits inconnus injuriaient, insultaient, huaient…il est vrai que le sang fascine les natures lâches.  Dieu, Allah ou Yaveh sait peut-être par la grâce de qui et pourquoi ils étaient là !  Pas nous ! Mireille ne se fit pas prier, elle quitta les lieux et n’y remit plus jamais les pieds…comme l’immense majorité des membres…et pire comme le firent les électeurs de 2018.  En 1998, il y eut une scission, un groupe s’était séparé de la section et avait même présenté une liste séparée aux élections communales. La situation avait été tendue, mais jamais l’insulte et les hurlements n’avaient été utilisés.  Ainsi les principaux leaders de cette scission avaient rejoint le Parti et figuraient sur notre liste en 2006. Quoi qu’il en soit, la pièce était jouée, le rideau était tombé.  Les élus au conseil communal démissionnèrent les uns après les autres, seuls deux élus sur dix ne furent pas remplacés par leur suppléant, dans l’un ou l’autre cas, le suppléant lui-même démissionna.  Ce fut la débâcle, la débandade totale.   S’ouvre alors une période végétative.  Comme toujours dans le marais, l’un ou l’autre croit pouvoir devenir le roi des Aulnes.  Régner sur des ruines, c’est toujours régner.  Mais aucune activité communale, aucune opposition, aucune proposition, seules de multiples photos où l’on peut voir les élus PS, en principe dans l’opposition, sourires de ravis de la crèche ou d’idiots du village, aux côtés des membres de la majorité hilares, joyeux et surtout soulagés de n’être plus confrontés à une opposition digne de ce nom.  Bien sûr, aucune activité en faveur de la population, aucune permanence sociale, rien.  Le PS jettois avait cessé d’exister.  Les plus simples d’esprit prenaient pour argent comptant les promesses que leur faisait la majorité, à savoir que s’ils étaient bien sages, c’est-à-dire silencieux, le PS rentrerait dans la majorité en 2018.  Sagesse et patience…et ils l’ont cru !  Faut-il être bête !   Le grand Buffon avait écrit que « le génie, c’est de la patience » l’avaient-ils lu ? Pourtant, ils auraient dû savoir que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent.  Adage politique élémentaire pourtant.  Plus rien n’existait, plus de dossiers administratifs, plus de liste de membres digne de foi, plus de trésorerie, plus de contrôle des lourdes dettes des mandataires à l’égard de la section.  Plus rien.  C’était Berlin le 8 Mai 1945.  Des ruines…des ruines encore des ruines.

Le dernier président digne de ce nom, Cyrille Segers confronté à une telle Bérézina, prit l’initiative d’écrire à la fédération pour demander que la section soit mise sous tutelle pendant un an afin que l’on puisse faire le point et reconstruire quelque chose de sérieux.  Il n’obtint pas de réponse, sans doute le jugeait-on trop proche de l’un ou pas assez proche de la fédération.  « On » privilégia une autre solution.

Un éphémère souverain des choses transitoires.

Une nouvelle élection pour la présidence fut organisée.  Sans liste de membres incontestables, sans trésorerie digne de ce nom.  Une liste de quarante membres circula.  On y observait le nom d’inconnus, mais par contre n’y figuraient pas les noms de gens membres de la section depuis des décennies.  Certains membres, parfaitement en ordre de cotisation se virent interdire la participation au vote.  Il y eut vingt votants, l’heureux élus obtint 12 voix !  Oui 12 voix.  Il est regrettable qu’il n’y ait plus de cabine téléphonique à Jette, la section aurait pu tenir son congrès.   

Ce nouveau président lui, n’est pas un inconnu, il était présent et actif depuis une bonne dizaine d’année.  Mais il lui manquait une chose importante, je dirai même essentielle…le sens des réalités, la juste mesure de ses moyens et surtout la capacité de rassembler.  Il ne songea pas un instant qu’il endossait un vêtement trop large pour une pensée trop courte…résumée à un tout à l’égo.  Il était devenu ce que Montesquieu appelait « le souverain des choses transitoires.» Ce malheureux croyait être capable d’asseoir son pouvoir en niant tout ce que la section avait été, ce fut la grande période de la création « d’un nouveau PS » de Jette…traduction…du PS sans le « clan » Hermanus.  Curieux de constater que ceux-là essayèrent d’exister comme Freud explique la formation du fils qui ne peut exister qu’en tuant le père.  C’était exactement le schéma…alors que Dieu sait que jamais je n’eus envie d’être le père de ces gens-là.  Il est vrai que l’un d’entre eux, le genre de type qui quand il essaye d’applaudir rate ses mains, pénible ivrogne de surcroît, quand il était saoul, à mon grand désarroi, m’appelait papa ! Un flot de ragots se répandit  à chaque réunion.  Bien sûr, des gens dévoués me rapportaient ce qui se disait, me donnaient des PV ou ce qui en tenait lieu.  Ce n’était que diffamations, injures, calomnies.  A tel point, que je fus contraint de consulter un avocat et d’écrire à ce pauvre garçon qui croyait présider pour lui dire que s’il n’arrêtait pas ses invectives, je serais contraint de déposer plainte.  Etant président, il avait atteint ce qu’il croyait être le nirvana, il allait enfin prendre son envol, démontrer ses immenses capacités, sa victoire ne faisait aucun doute, il serait de droit tête de liste…alors qu’en réalité, il se tenait au bord de la roche tarpéienne, les doigts de pied déjà dans le vide.  Et il obtint la tête de liste, lorsqu’il entendit Onkelinx prononcer son nom, l’adoubant dans son rôle de premier de liste, il ne put empêcher une larme de couler sur sa joue.  C’était… avant…la victoire les larmes de Clémenceau apprenant la victoire sur l’Allemagne.  De toute évidence ce nouveau président est un homme sensible, émotif…éprouvant sans doute un vif besoin d’être aimé, d’être materné…sans doute ne savait-il pas que le PS et le monde politique en général ne sont pas la résidence habituelle des bisounours…pour cela…Disneyland ou l’école maternelle sont  plus appropriés.  Sans doute ne l’avait-il pas compris.  Pour lui le pire était à venir.

Des Ides de Mars en Septembre… au cirque Bouglione

Restait à composer une liste, trente sept candidats, alors que le parti n’a plus eu aucune activité digne de ce nom, ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval.  En outre, « on » fit circuler une nouvelle rumeur.  Avec cette tête de liste là, pas question d’entrer dans la majorité…Un jour, suprême audace ou mortelle inconscience il avait déplu à la majorité.  Les sirènes chantaient à nouveau, des promesses, de nouveau des promesses mais personne ne songea à se mettre de la cire dans les oreilles…d’où l’utilité de lire et relire le vieil Homère.  Au contraire, une nouvelle fois, ils y crurent !  Donc, quatre membres de la section, tous appartenant à la communauté maghrébine, se réunirent, fomentèrent un putsch et débarquèrent leur président de la tête de liste.  Il fut même ultérieurement rétrogradé sur la liste au profit d’une candidate subsaharienne.  Il accepta tout, ayant la certitude qu’il ferait entre mille et treize cent voix de préférence, qu’il serait porté par le peuple jettois hurlant son amour.  Mais restait alors à trouver une nouvelle tête de liste.  Après l’assassinat  de celui qui se prenait pour César, il fallait trouver un Octave qui deviendrait Auguste…l’empereur…pas le clown, bien qu’ici je concède que la confusion soit possible. Onkelinx sortit de son chapeau un gentil garçon, chauve mais barbu…ça compense, docile, bien élevé puisqu’il avait fait partie de son cabinet…et par un coup de baguette magique il devint tête de liste…et président ; personne ne le connaissait ni dans le parti ni dans la commune, il y résidait depuis douze ans mais n’avait pas estimé utile de se faire connaître par la section du PS, de toute évidence un astre de faible amplitude…qui a toutes les apparences d’une étoile filante.  Tout était en place pour le désastre annoncé.  Il allait falloir affronter l’électeur avec un grand avenir de retard.  Les terrifiants pépins du réel allaient les frapper en pleine face.

Une liste en suspension du réel et un étrange personnage.

Quel changement avec 2012.  L’immense majorité des membres s’était envolée. Des élus dont un conseiller communal, fatigué du racisme dont il était victime car subsaharien, rejoignit le CDH.  Une passionaria des djebels provoquait querelles sur querelles, l’antisémitisme s’exprimait sans retenue, le conflit Israélo-Palestinien tenait plus de place que les travaux éventrant la commune.  Oui, la section du PS de Jette était devenue un autre monde.  L’égalité Femme/Homme, la laïcité étaient devenus des gros mots.  La campagne serait communautaire et rien d’autre.  On s’allia avec le SP, comme en 2012 mais les choses avaient changé.  L’un des représentants de cette formation avait participé à une manifestation à Anvers en Novembre 2012 dont le slogan était « tous les Juifs dans le gaz. »  Au minimum, il aurait fallu lui demander des explications.  Peut-être sur la photo publiée par la presse anversoise où on le voit hurler, keffieh autour du cou, crie-t-il pour demander aux manifestants à ses côtés de cesser d’hurler ces ignominies ?  J’avertis Di Rupo qui me répondit et Onkelinx qui ne me répondit pas alors qu’au même moment elle m’écrivait une lette pleine de sympathie, demandant au « cher Merry » de participer à une petite fête pour fêter ses 41 ans d’affiliation au PS !  Un membre, homme probe et libre, qui avait quitté la section à cause de l’antisémitisme qui selon lui y régnait, revint et participa quand même à la campagne.  Il m’est revenu que la tête de liste imposée par Onkelinx ne comprend pas pourquoi le résultat des élections est à ce point désastreux.  Il est exact qu’il n’en est nullement responsable, vu son arrivée dans la section quasi quelques semaines avant les élections.  Du jamais vu.  Un triomphe de la stratégie fédérale.

 Où se confirme la célèbre formule d’Audiard, « les cons cela ose tout, c’est même à cela qu’on les reconnaît. »

Quelques jours avant les élections j’eus deux visites.  Un désagréable coup de sonnette, mon chien aboie désagréablement, il se jette sur la porte, c’est un gros bouvier, tout en muscles, je le retiens avec peine.  J’entrouvre la porte et vois stupéfait apparaître le visage d’une candidate, souriante aux anges, non, elle ne vient pas me vendre une encyclopédie, elle vient me faire l’article.  C’est déjà très gros,  quand je vois apparaître à sa gauche, sourire de squale, yeux plissés, le dos un peu courbé de celui qui joue l’humilité comme le font au théâtre les mauvais acteurs, l’un de ceux qui a hurlé sur Mireille lors de ce fameux comité.  Je leur claque la porte aux nez. 

La veille des élections, je sors de ma voiture quand je vois se poindre un conseiller communal PS, jovial, rubicond, de bonnes joues bien pleines, des yeux expressément inexpressifs figés en mode sourire, visage de pâte lourde, bon vivant, levant le coude facilement.  Il m’embrasse avec une affectation d’une sincérité insoupçonnable, une jovialité qui fait froid dans le dos.  Il est comme toujours accompagné de son poisson pilote, petit homme bien mis, costume cravate comme son patron, lunettes épaisses comme des loupes, appareil photo en main, prêt à immortaliser les triomphes de son maître.  Je suis courtois mais je me méfie du personnage.  Il y a une quinzaine d’années, une jeune conseillère communale d’origine maghrébine avait donné au « Soir » une interview retentissante.  Jeune maman, élevant seule ses deux fils, elle expliquait qu’elle en avait assez des pesanteurs de sa communauté, des obligations, du qu’en dira-t-on.  En un mot comme en cent, elle en avait marre des barbus.  Cette jeune femme était courageuse, sincère, d’une honnêteté rompant avec le politiquement correct de bon aloi dans le PS lorsqu’on évoque la communauté maghrébine.  On lui tomba dessus à bras raccourcis.  L’un des plus virulents fut mon souriant interlocuteur qui, par le plus grand des hasards, était devant ma porte la vieille des élections.  Il estimait qu’elle avait insulté l’Islam.  L’écoutant me parler, voyant son sourire tout en dents, c’est de cet incident dont je me souvenais…le visage de l’inquisition peut-être souriant.   Il se disait optimiste, estimait que le PS avait fait une excellente campagne.  Il voulait prendre une photo, où ensemble nous aurions souri aux lendemains qui chantent.  Je refusais fermement.  Je douchais son enthousiasme pronostiquant la pire défaite du PS depuis 1958.  J’estimai la perte à 10 % et le nombre d’élus maximum à cinq soit une perte nette de cinq élus…et bien sûr le maintien dans l’opposition.  M’écoutant, il continuait à me sourire, cependant j’observai que ces bonnes joues gardant leur teint de pommes mûres tremblotaient un peu.  Il me quitta, ayant l’allure d’un moine trop bien nourri par la vente des indulgences, se contentant de me serrer la main, je n’eus plus droit au baiser fraternel.  Il pensa tellement fort que je lus dans ses yeux… « quel con cet Hermanus ! » 

Avant d’aborder l’essentiel, soit le résultat des élections.  J’eus encore un nouveau témoignage de ce qu’était devenu le PS de Jette.  Un voisin souhaitant me rencontrer tellement il était effaré de ce qu’il avait entendu lorsqu’il avait pointé le bout de son nez à une réunion.  Il avait constaté que la passionaria des djébels continuait à répandre son venin. Il ne savait pas que deux autres sections s’en était débarrassées à leur vif soulagement.  Un autre évoquait Gaza et la nécessaire, obligatoire lutte contre Israël coupable de tous les maux de la terre, un troisième estimait qu’il fallait s’opposer à l’avortement car son Dieu ne le permettait pas.  Le malheureux se demandait où il était tombé.  Il était clair qu’au PS de Jette les « Lumières » s’étaient éteintes depuis longtemps…ceux qui étaient là n’en avaient jamais entendu parler. Ils ne savaient pas que ce sont les Lumières qui avaient ouvert cette immense lutte pour la liberté, la démocratie, l’égalité Homme/Femme, l’éducation obligatoire et gratuite, la laïcité et tant d’autres choses que l’on peut résumer par le Progrès de l’esprit humain.  Tout cela était aux oubliettes.  Il ne restait des débats d’antan qu’une vague odeur de couscous froid et de vieille bière sentant l’urine. Pas besoin de valeurs quand on n’aspire qu’à obtenir des voix…n’importe quelles voix…même le pires.  Et bien c’était là le nouveau, mais squelettique PS qui allait rencontrer ses électeurs en ce deuxième dimanche d’Octobre 2018.

Enfin les résultats et déjà un repenti.

Ce fut le feu d’artifice mouillé par une pluie d’orage.  Résultats : 9 % de moins et perte de quatre élus.  Je m’étais trompé d’un % et d’un élu.  Encore que j’ai appris que parmi les 6 élus PS sauvés du naufrage, l’un d’entre eux vient en droite ligne du CDH, est-ce l’un de ces coucous qui pond ses œufs dans les nids des autres oiseaux ?…intéressante question à laquelle seul l’avenir répondra. Au niveau de la région 695 conseillers communaux étaient à élire.  Le PS de Jette en a perdu à lui seul quatre soit près de 30 % des pertes totales du PS dans les 19 communes qui s’élèvent à 17.  Voilà un étrange titre de gloire dont la première responsable est la fédération.  Alors qu’en 2012, le PS de Jette avait fait la plus forte progression de la région  avec + 5%, en 2018,  il réussit « l’exploit » de perdre près du tiers de tous les élus perdus par le PS dans la région.   De plus, alors que le SP était depuis longtemps squelettique,  il est maintenant solidement remis en selle.  Une analyse fine des voix des divers candidats démontre que globalement les candidats du SP ont fait plus de voix que ceux du PS…vraiment un glorieux succès. !  

Conversation il y a une semaine avec l’un des naufragés de la Méduse…il regrette tout, les attaques contre ce qu’était « le PS d’avant », il regrette d’avoir cru aux promesses fielleuses, ose enfin reconnaître que les propos antisémites sont courants, estime qu’il y a un problème ethnique au sein du PS ( ah bon ! ).  De toute façon, lui a décidé de tout quitter, la section, le parti.  Les regrets sont inutiles car ils ne servent à rien !  Espérons que cet homme encore jeune se reconstruira ailleurs.  C’est tout ce que je peux faire pour lui. 

Le goût des autres ou les destins que l’on croise.

En Octobre 2012, je m’étais promis de ne plus écrire une ligne sur la vie communale et sur le PS de Jette.  J’ai assisté en silence, jour après jour à cette décomposition…aujourd’hui totale.  Ecrivant ces lignes, je me pose la question de leur utilité.  Peut-être pour moi, on écrit toujours d’abord pour soi, est-ce une sorte de purge, de coupure finale avec ce qui fut l’une des activités importantes de mon existence.  Tenter de faire vivre et rependre nos valeurs au niveau municipal.  Ayant réussi, malgré d’immenses difficultés, de le faire durant trente-six ans, cela valait bien quelques lignes, tant que je le peux encore, et y mettre, sans amertume ni regret, un joli point final.

En quarante ans de présence dans une section du parti, on fait une multitude de rencontres, surtout on croise une multitude de visages dont chacun est un destin.  A l’extérieur de la vie politique locale, on ne perçoit pas l’importance du rôle que peut jouer un mandataire.  Ce sont en permanence des tranches de vies qui se présentent à vous, qui pendant des décennies s’épanouissent devant vous.  C’est ce couple qui était là à vos débuts, qui campagne électorale après campagne électorale était à vos côtés, vous les avez vu vieillir puis disparaître.  C’est ce fossoyeur communal bon vivant…qualité nécessaire dans ce métier…qui remonte le moral de tous, lutteur acharné, colleur d’affiches de choc puis qui tombe amoureux et disparaît vaincu par une compagne castratrice, c’est ce Congolais installé en Belgique sans papier depuis plus de quinze, actif dans le parti, qui commet l’erreur d’aller au CPAS, qui y est dénoncé par un zélé et ignoble fonctionnaire et est expulsé, c’est cette maman malienne, exploitée avec son mari comme une esclave, qui un jour débarque dans mon bureau me disant que si on l’oblige à rentrer dans son pays, elle abandonne ses deux enfants. Myriam De Weerdt parviendra à sauver toute la famille, c’est cette grand-mère souffrant d’un cancer qui lui sera fatal, qui se bat pour trouver un emploi pour sa petite-fille, c’est ce père dont j’avais aidé le fils, timide stagiaire à la poste, qui s’était suicidé pendant son service militaire et qui en larmes vient m’apporter un souvenir de son fils.  Comment rappeler, rendre hommage à ces centaines de militants, comment dire la joie de ces rencontres, le plaisir de découvrir l’autre…cette fleuriste qui lors de ma dernière campagne distribuait avec moi un toutes-boites en m’expliquent son métier, me permettant de découvrir une personnalité au vocabulaire époustouflant, ce fut aussi Marcel, gestionnaire impeccable de notre immeuble, infatigable travailleur lors des bals et des marchés annuels et combien d’autres impossible à citer, ils furent bien trop nombreux, ces soutiers qui ne demandent jamais rien, mais auxquels on doit tout. Tant et tant de destins qui en définitive font la substance de l’activité politique quand on a cette chose essentielle, indispensable, le goût des autres, le goût du bonheur des autres.  On est loin alors des mandats, des petits, des misérables pouvoirs, on est dans ce qui donne un sens à une vie.  Là est la vérité qui fait aujourd’hui ma sérénité, ma joie lorsque je jette un regard sur le passé. 

Cette vie à la tête de ce petit groupe humain qu’est une section du PS, c’est aussi la découverte de la nature humaine dans sa profondeur, sa gloire et la pire de ces noirceurs.  On y découvre l’ambition des imbéciles, de ceux qui pensent que tout leur est dû, qui n’ont aucune idée de leur infinie nullité, des vies asphyxiées par l’envie, l’impuissance et envahissante nullité, les mains déformées par les doigts crochus de l’envie au teint livide.  Parfois, c’est la découverte de la pire des méchancetés de ceux qui essayent d’attenter à la vie privée.  Mais c’est surtout la découverte de cette chose la mieux partagée du monde, l’ingratitude, l’ingratitude abyssale de ceux pour qui la présence au sein d’un parti est avant tout un placement qui doit rapporter…un meilleur emploi à la commune, un emploi pour le mari, un coup de main pour le fils, un logement social octroyé en violation des normes.  Vous êtes Dieu tant que les prébendes s’accumulent, services, places, fonctions pour les parents, pour les enfants, les neveux et nièces.  Mais attention, le jour où la source des bienfaits se tarit, à la minute vous devenez un salaud, un profiteur…j’en passe et des meilleurs.  Il est vrai que si c’est la reconnaissance que vous cherchez au travers de la politique mieux vaut vous acheter un chien.  En cette matière, le pire, s’il n’est jamais certain, n’est jamais décevant.

Du bonheur de vivre et la simple, l’immédiate bonté.

J’ai toujours été un homme profondément heureux. Les valeurs que m’ont inculquées mes parents, les valeurs essentielles, sans dogmatisme, de la gauche, excluant l’envie, la jalousie, les ambitions ridicules mais incluant le goût de vivre, la joie des bonheurs simples et surtout…surtout cette valeur suprême, celle dont parle Vassili Grossman dans «  Vie et Destin », la bonté immédiate, la simple bonté, directe sans calcul, celle qui fait apparaître un sourire sur le visage des désespérés.  Quand on a la chance de vivre un de ces moments qui donne un sens à la vie, on est payé de tous les efforts et de tous les sacrifices.  Après avoir vécu trois quart de siècle, connu des victoires et des défaites,  je suis convaincu que les hommes se divisent en deux grandes espèces, ceux qui ont le goût du bonheur et l’immense cohorte des malheureux incapables d’être heureux.  Aucune condition de richesse, cette distinction-là trace son profond sillon à travers les classes sociales sans tenir compte de la fortune ou de la pauvreté,  terrifiante frontière pour ceux qui sont du mauvais côté du bonheur. Aucun Charon pour traverser ce Styx.  C’est la vraie, la seule différence entre les hommes.  A l’âge qui est le mien, je mesure l’immense chance d’avoir eu une enfance heureuse, des parents aimants, une épouse, des enfants et des petits enfants merveilleux.  Comment expliquer aux autres que chaque réveil matinal est un immense bonheur dont je mesure, bien sûr, la fragilité…heureux mais lucide.  Les grands bonheurs comme les grands malheurs ne sont-ils pas incommunicables ?  C’est Jacques Prévert qui dit «  qu’on reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en partant ».   L’amour, la sérénité, la paix avec soi-même, sont d’immenses trésors.  Je suis aujourd’hui conscient que ce bonheur est une chose rare, très rare et…irritante pour certains malheureux, j’en suis convaincu.  Quelques individus ont ce malheur de ne pas supporter le bonheur des autres et pire encore d’admirer celui qu’il déteste…une vraie malédiction.  Jules Renard écrivait dans son « Journal » qu’il ne suffisait pas d’être heureux, encore fallait-il que les autres soient malheureux.  Les Allemands ont un mot qui décrit cela « schadenfreude » ou la jouissance de l’infortune d’autrui.  A l’heure des bilans…avant cessation totale d’activité, sans reprise du fond de commerce par quiconque, ce qui m’impressionne c’est le très petit nombre de gens heureux que j’ai croisés, heureux comme Zénon dans « L’Œuvre au noir » se réveillant sur la plage du Zwin  qui perçoit la douce chaleur du sable sous ses pieds, heureux du moment qui passe, heureux de la chaleur de l’été, heureux des frimas de l’hiver, heureux de la caresse du vent sur le visage, de la pluie vivifiante, de la douceur d’une nuit d’été à Bordeaux, d’un ciel lumineux ou sombre, du sourire des enfants aux yeux de source…ah ! le sourire des enfants qui guérit toutes les plaies…qui ouvrent sur tous les avenirs…sourires qui sont la vie elle-même.  Ces sont ces sourires-là qui éclairent la vie, qui éclairent ma vie !  Je vous quitte heureux et riche de toutes ces rencontres, heureux d’un passé conforme à mon idéal…fort de la cohérence de toute une vie…immense réconfort face à l’inéluctable.  C’est en souhaitant pour tous et toutes, une telle sérénité, une telle paix intérieure et surtout de tels sourires que je vous quitte… cette fois à jamais…mais pour d’autres aventures…rassurez-vous ! 

                                                    

                                                                   Bruxelles, 23 Novembre 2018

                                                                   Hermanus Auguste Merry

                                                                    

A PROPOS D’UN LIVRE SUR LE TEMPS QUI PASSE ET LE TEMPS QUI RESTE

Annie ERNAUX « Les années » Gallimard (Livre électronique ) 2001

Je connaissais Annie Ernaux, j’avais lu différentes critiques, toujours élogieuses, de ses romans mais je n’en avais jamais lus. J’ai acheté celui-ci tout à fait par hasard pour tester le fonctionnement de mon contact avec « Amazon », voilà bien la pire des raisons de lire un ouvrage. Le système s’est révélé efficace et j’ai pu lire, ce qui n’est pas un roman, j’appellerais cela une autobiographie photographique. En effet l’auteure part le plus souvent de la description d’une photographie pour situer une époque, évoquer les évènements vécus à ce moment. C’est une idée magnifique, les photos disent tout de notre histoire…si on prend le temps de regarder le décor, de prendre le temps de détailler l’espace, le minuscule aspect qui n’accroche pas d’emblée le regard. Cela me concerne tout à fait dans la mesure où Annie Ernaux doit avoir quelques années de plus que moi. J’ai donc été le contemporain de tout ce qu’elle évoque. On ne peut pas dire que ce soit une œuvre essentiellement marquée par le désenchantement, le désespoir. J’y perçois une forme de résignation lucide, une tristesse devant l’inéluctabilité du temps qui passe. Des espoirs de la Libération aux craintes du vieillissement en passant par Mai 68, la guerre d’Algérie, le grand espoir de l’élection de Mitterrand, les inévitables déceptions, c’est la même ellipse que la mienne…des lendemains qui chantent aux jours où la lucidité l’emporte sur le lyrisme du romantisme politique. Chez Ernaux s’ajoutent les problèmes affectifs, des amours, du mariage et des enfants. Là aussi, on passe des grandes espérances aux terrifiants pépins du réel sur lequel bien des illusions se fracassent sans qu’on comprenne bien pourquoi. La fin du livre m’a ému, sans doute parce que ce qu’elle évoque est l’une de mes grandes, et sans doute inutile préoccupation quand elle écrit « Ce qui compte pour elle, c’est au contraire de saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée, ce temps qui l’a traversée, ce monde qu’elle a enregistré rien qu’en vivant. » Et sa dernière phrase : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais. » Oui ! Écrire, comme une dérisoire bouteille lancée au hasard dans la mer de l’oubli. 16 Juin 2018

APRÈS LA LECTURE DE “SAPIENS”

Yuval Noah Harari « Sapiens » Albin Michel 2015

Mon cher Willy, Il me faut d’abord te remercier de m’avoir prêté ce livre que sans ton initiative, je n’aurai jamais lu. Je te demande pardon pour les notes que j’ai prises en marge. Elles sont bien trop nombreuses. Mais tu m’as dit à de multiples reprises que cela ne te choquait pas, que cela faisait partie de la vie du livre. D’emblée, je t’avoue que ce livre m’a beaucoup énervé car il est basé sur une philosophie d’un pessimisme absolu que je juge fort dangereuse car mortifère. Je vais essayer de te le démontrer. Encore une remarque générale. Cet ouvrage a été écrit en hébreu mais toutes ses références appartiennent pour nonante pourcents au monde anglo-saxon. Il n’est que très rarement question de chercheurs, de savants, d’inventions issues du monde latin. Je pense que Pasteur n’y est même pas mentionné. Cela n’enlève évidemment rien à la valeur des noms cités par l’auteur. Mais il s’agit d’un curieux ethnocentrisme pour une étude qui se veut « une brève histoire de l’humanité. » (Je note l’absence d’index et de références bibliographiques à part quelques notes de bas de page)

Analyse.

D’abord, la thèse du grand remplacement des Néanderthaliens par les Sapiens me semble marquée par les débats d’une cuisante actualité. En fait, on n’en sait rien.

Mythes ou valeurs.

Pendant les deux tiers du livre, il utilise le mot mythe là où il pourrait utiliser celui de valeur. C’est significatif du défaut fondamental que j’observe à savoir celui d’une négation du monde des idées au profit d’une vision totalement mécaniste de l’homme et de son évolution. Là réside pour moi l’élément essentiel avec lequel je suis en total opposition aux thèses de ce livre. Déterminisme biologique. Pour lui le déterminisme biologique domine toujours chez le Sapiens que nous sommes. Il néglige totalement les facteurs affectifs, les valeurs immatérielles, sa vision est, encore pour notre époque, totalement mécaniste. Déterminé encore aujourd’hui exclusivement par les facteurs biologiques ? Et que fait-il de la pilule anticonceptionnelle ? Et de mille autres découvertes qui justement ont permis aux Sapiens de se dégager de la gangue, de l’oppression de l’enfer du déterminisme biologique. Que fait-il des antibiotiques qui ont sauvé sans doute des dizaines de millions de vies, faisant ainsi la nique au déterminisme biologique. Très significativement, il n’évoque les concepts de Progrès et d’Avenir que fort loin dans son exposé. Il est clair qu’il ne connaît pas les analyses philosophiques de Mona Ozouf sur ces deux concepts essentiels dans l’évolution de l’humanité.

L’agriculture – Un piège – La plus grande escroquerie de l’histoire. Lisant ces lignes on ne peut s’empêcher de penser au « paradis perdu » des chasseurs-cueilleurs. Mais jamais il ne leur confère de sentiments. Aimaient-ils leurs enfants, souffraient-ils de les voir mourir dans de grandes proportions ? Rien ! C’est comme si les sentiments, l’intellect n’avaient pas existé. Or, c’est là l’essence même de l’humanité, sauf à nier celui-ci, en laissant entendre que l’homme n’est régi que par la biologie et qu’on est toujours dans le stimulus-réponse de ce bon vieux Pavlov ! Il évoque les mythes partagés mais pourquoi ne parle-t-il pas de valeurs partagées. C’est simple, les valeurs impliquent une construction intellectuelle de nature supérieure qu’apparemment l’auteur refuse à une bonne part de l’humanité.

Hammourabi et 1776.

Page 136, il compare le code d’Hammourabi à l’action des pères fondateurs des USA. Il nie l’existence de valeurs universelles. Or, ces valeurs universelles existent. Elles sont effectivement une construction humaine issue de l’évolution de la conscience de l’humanité et de la valeur…la valeur incommensurable de chacune de ses composantes. Afin d’asseoir sa démonstration il confond les éléments physiques ou biologiques avec les valeurs morales. Encore une fois, il est dans une vision purement mécaniste du monde et refuse de voir le monde des idées. Il est amusant quand il écrit lui-même que ce qu’il affirme va mettre de nombreux lecteurs en colère…il a raison. Comment ne pas être en colère quand il écrit que « la liberté n’existe que dans l’imagination des hommes. » Non ! Toute l’histoire des idées, notion dont il ne parle jamais, prouve le contraire. S’il veut dire que la liberté n’est pas donnée initialement à l’homme, d’accord, on ne la trouve pas dans notre berceau. Mais cela ne veut pas dire que c’est une œuvre d’imagination. C’est une lente progression, une prise de conscience, une lutte permanente vers le bonheur ou plus prosaïquement une lutte contre le malheur et la souffrance ! Qu’il ne cite pas beaucoup non plus. Ces chapitres me font penser à ces religieux qui pendant des siècles ont recherché la place de l’âme dans le corps humain. Avec une telle philosophie, jamais Einstein n’aurait découvert la relativité, ni Fleming les antibiotiques, ni Pasteur les microbes. Peut-être auraient-ils été d’excellents chasseurs-cueilleurs dont l’âge moyen n’aurait pas dépassé avec énormément de chance 30 ou 40 ans.

Page 142. Il évoque les mythes, mais pourquoi donc se refuse-t-il a évoquer le mot valeur ?

Page 143. Il fait une comparaison entre l’homme d’aujourd’hui et les bonobos. Je soutiens totalement le darwinisme mais comparer l’homme du XXIème siècle avec les bonobos n’a que peu de sens. Une fois de plus, il ne tient pas compte du substrat culturel et de ce que le monde des idées a apporté à l’humanité. Jamais il ne semble prendre en compte le monde des idées qui par définition marque la différence entre le monde des humains et celui des animaux.

Page 146. Il fait preuve d’une effroyable vision malthusienne et donc pessimiste de l’humanité. Il ignore, une nouvelle fois, la notion de progrès. Il refuse de voir l’avenir de l’homme comme infini. Son pessimisme m’apparaît comme ontologique à toute sa démonstration.

Page 148. Il compare l’homme à l’abeille « elles n’ont pas d’avocates ». Quel sens cela a-t-il de comparer un insecte agissant sur base de l’instinct ordonné dans ses gênes et l’homme dont l’esprit lui a donné la liberté d’agir selon ses pulsions… ou bien de leur résister. Là est toute la différence, une fois de plus c’est l’élément spirituel qu’il refuse de voir.

Page 168. Il considère que les hiérarchies dans les sociétés sont issues de l’imaginaire. Non ! Elles ressortent toujours d’un rapport de forces physiques ou intellectuelles. Sens et genres.

Page 180. Là il se place dans le sens du vent, bien dans l’air de l’époque. Physiologiquement qui peut nier que les femmes sont différentes des hommes. Je ne fais aucunement allusion à la structure ni aux fonctions sociales. Comment l’humanité se serait perpétuée ? Cependant, derrière cette affirmation conforme au politiquement correct se cache une nouvelle fois une pensée malthusienne et surtout une soif de retour au « paradis perdu » où là, c’est vrai il n’était pas question de genre, d’homosexualité, ni d’ailleurs de sexualité, ni bien sûr de procréation – mais qu’est-ce que son « paradis perdu » devait être ennuyeux ! Une fois de plus, il est pris la main dans le sac d’un pessimisme total…toutefois non dénué d’un grand humour, j’y reviendrai. Page 195. Comment admettre qu’il qualifie la culture de « réseau d’instincts artificiels » C’est énorme…la Culture un réseau d’instincts…Les bras m’en tombent.

Page 197. Il aborde enfin, il était temps, les valeurs. Il affirme que liberté et égalité s’opposent. J’en suis totalement d’accord. C’es d’ailleurs une des failles essentielles du marxisme que de ne pas avoir tenu compte de cette opposition. En imposant l’égalité on limite toujours la liberté, jusqu’à la supprimer !

Page 198. Il se révèle marxiste en affirmant que l’Histoire a une direction, ce qui m’apparaît en totale contradiction avec tout ce qu’il a écrit précédemment.

Page 207. Quand il évoque le rôle unificateur de l’argent, il adopte à nouveau une vision marxiste où l’infrastructure domine et façonne la superstructure s’imposant à tous les rapports sociaux. Je serais curieux de savoir si l’auteur est conscient de cette étonnante filiation ?

Page 228. Évoquant la colonisation, il parle entre autres de « L’empire belge » bizarre !

Page 245. Il écrit que depuis le XXIème siècle le nationalisme perd du terrain. C’est à se demander s’il lit les journaux. On assiste au contraire à une effroyable renaissance des nationalismes. France, Le Pen fait 30 pourcent, le Brexit de GB, la Pologne, la Hongrie, la Turquie, « L’America first » de Trump etc, etc.

Page 364. Une nouvelle fois, il ne tient pas compte des aspects spirituels, sa vision est mécaniste et malthusienne, niant tout le reste qui précisément fait l’Humanité. Pour moi…et beaucoup d’autres, le manque de confiance dans l’avenir…est du au suicide collectif dans la boucherie de 14-18, à Auschwitz et Hiroshima. A partir de là, les masses on perdu confiance dans l’Avenir et le Progrès.

Page 369. Curieusement, il oublie le facteur religieux de la prédestination propre à Calvin. La relation entre capitalisme et protestantisme a été largement étudiée par Max Weber. La réussite terrestre annonçant la réussite céleste.

Page 389. Quand il évoque « le gâteau économique » il s’inscrit dans le pessimisme écologique bien dans l’air du temps, à la limite des peurs millénaristes. Mais je pose une question, quand votre enfant a besoin d’un antibiotique, quand on vous soigne pour un cancer, quand on vous fait subir une IRM ou un Scanner…n’êtes-vous pas content que des chercheurs aient cru en la capacité de progresser… ?

Page 492. On découvre cette phrase, il s’agit de L’Epilogue. « Par malheur, le règne de Sapiens n’a pas produit grand-chose dont nous puissions être fiers ». C’est vraiment énorme. Cette ordure de Louis–Ferdinand Céline a exprimé la même chose quand il écrit « C’est naître qu’il aurait pas fallu ! François-René de Chateaubriand écrit, de façon beaucoup plus policée, la même chose au début des « Mémoires d’outre-tombe » quand il explique qu’il aurait préféré ne pas naître. Mais avec cette phrase scandaleuse, la boucle est bouclée, l’agriculture est d’après lui « un piège » tendu aux chasseurs cueilleurs d’il y a -8.500 ans. « La plus grande escroquerie de l’histoire. » Ah ! Bon ! Depuis, on n’a rien fait dont on peut être fier ! En fait, il a besoin d’un Dieu qui lui donnera la direction afin de rejoindre le paradis perdu des chasseurs-cueilleurs. Ce qui se dégage, c’est une méfiance envers l’homme…qui n’a rien fait dont on peut être fier… Voilà des conclusions d’un pessimisme inévitable quand on nie toute spiritualité, tout sentiment ! Il aurait pu mettre en exergue de son livre cet aphorisme de Cioran “ Objection à la science, ce monde ne mérite pas d’être connu.” Je pense exactement le contraire !

Je me réclame du vieux positivisme. Je m’émerveille de bénéficier de l’eau courante. Je sais tout ce que doit l’humanité au génie humain…tiens voilà un terme qu’il n’utilise jamais ! Depuis l’invention de la roue, de la brouette, du collier d’épaule pour les animaux de trait, de l’imprimerie, de la machine à vapeur, de l’utilisation de l’électricité, de l’aviation, des vaccins, la découverte des microbes, les transfusions, la radiographie, le téléphone, la télévision, les transplantations rénales, cardiaques, l’usage de l’insuline pour les diabétiques, la victoire contre la peste, le choléra, la tuberculose, la poliomyélite…etc…Voyons, rien dont le Sapiens puisse être fier ? Bien sûr, la nature humaine évolue moins vite que les miracles scientifiques qu’elle produit mais après Auschwitz il y eut Nuremberg, il y eut l’ONU, il y a la limitation des armes nucléaires. Malgré les peurs millénaristes et la pression des sectes écologistes la famine recule dans le monde, les chiffres sont formels. L’âge moyen augmente constamment dans les pays développés, avec un bémol pour les USA au cours des deux dernières années. Mais pour moi, c’est là le critère absolu. Il est vrai que « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » écrivant déjà Rabelais au XVI. Bien sûr, chaque progrès de l’humanité apporte de nouveaux problèmes. Mais si le monde occidental, celui où les droits de l’homme sont nés et constamment revendiqués oublie ses valeurs, nie ses immenses succès, nous laisserons la place à la barbarie. Ce ne sera pas le retour vers le paradis perdu mais dans les ténèbres de la barbarie.

Voilà mon cher Willy, les réflexions que m’inspire ce livre. Je te suis vraiment reconnaissant de m’avoir permis de le lire car il m’a permis de bien recentrer ma position…J’ai toujours su pourquoi je me battais…ce livre m’a permis de mieux me faire percevoir de quoi est faite ma colonne vertébrale. Ah ! Encore un mot, l’auteur fait souvent preuve de beaucoup d’humour, ce dont je suis tu le sais, malheureusement incapable. Et l’humour compte pour beaucoup dans ce livre…et dans son spectaculaire succès. Je t’embrasse Merry 24 Mai 2018

JAMAL IKAZBAN “UN HOMME BIEN !” VRAIMENT ?

Madame Onkelinx, présidente de la fédération bruxelloise du parti socialiste.

Quarante-huit ans d’affiliation au PS « Qui utilise qui ? En politique, c’est l’ultime question » Régis Debray

Au début de l’année, vous aviez eu l’amabilité de m’inviter à une petite cérémonie à l’occasion de mes quarante-huit ans d’affiliation au PS. J’en étais ravi. Votre courrier commençait par « Cher Merry » ce qui accroissait sans conteste ma joie de recevoir cette missive personnalisée. Je vous ai répondu en m’excusant de ne pouvoir assister à cette sympathique fête car à mon sens, elle sentait par trop le sapin…et j’ai toujours pensé que ce n’est pas parce qu’on a un pied dans la tombe qu’on doit se laisser marcher sur l’autre…en un mot faire semblant par ma présence d’avaliser les dérives communautaires du PS bruxellois. Début avril, je vous ai écrit un courrier sur la délicate question de la présence supposée ou réelle d’antisémites sur les listes électorales du PS, je n’ai pas eu le plaisir d’obtenir une réponse de votre part. En conséquence, je recours à la formule de la lettre ouverte. En effet, depuis toujours, je considère que l’absence de réponse est la réponse la plus claire qui soit. J’aurai l’occasion de revenir publiquement sur cette question à mes yeux essentielle.

Jamal Ikazban, un élu bien dans la ligne du parti ?

« Il faut savoir nager en eau trouble mais ne point pêcher » Montaigne

J’en reviens au délicat et si nuancé député Ikazban que vous avez qualifié lors d’une interview « d’ homme bien. » Vraiment ? Voyons pourquoi vous étiez interrogée sur celui qui alors était échevin et député de Molenbeek ; Quelques antécédents : Jamal Ikazban avait traité un journaliste « d’ordure sioniste », il s’en était excusé…ça ne coûte pas cher !

Jamal Ikazban avait déclaré qu’il se sentait proche du Hamas. Pour rappel le Hamas est une organisation dont la charte prévoit la destruction de l’état d’Israël. Qui en outre a été déclaré organisation terroriste par l’ONU. Tout dernièrement, le parlement européen vient lui aussi de classer cette organisation parmi les organisations terroristes. « Un homme bien » vraiment ! Le PS accepte-t-il dans ses rangs quelqu’un qui se dit proche d’une organisation terroriste qui a comme but de détruire un Etat avec lequel la Belgique entretient des relations diplomatiques dont vous rencontrez les dirigeants de gauche lors des réunions de l’Internationale socialiste ?

Jamal Ikazban a signé avec quelques autres une pétition pour obtenir la libération d’un personage qui s’avèrera être l’un des organisateurs supposés des attentats de Bruxelles et de Paris…étrange ne trouvez-vous pas ? « Un homme bien ! » Vraiment ?

Jamal Ikazban a été l’objet d’une arrestation administrative opérée par la police de la zone de police à laquelle appartient Molenbeek dont il était échevin. Pourquoi ? Il manifestait car les policiers avaient eu l’audace de vouloir appliquer la réglementation sur le voile intégral. Son attitude avait été à ce point violente que les policiers n’ont pas eu d’autre choix que de l’arrêter. « Un homme bien ! » Vraiment ?

Dans les tous derniers jours protestant contre l’horreur de la situation à Gaza, il s’est fait photographier faisant à différentes reprises le signe de ralliement des frères musulmans, et fier de son attitude il aurait posté ses photos sur son site d’un réseau social. Je dois vous avouer que lorsque j’ai vu la photo pour la première fois, j’ai cru à l’un de ces nombreux faux qui circulent sur la toile, j’ai également émis l’hypothèse qu’il pouvait s’agir d’un montage grossier aujourd’hui très facile à réaliser. Et puis non ! patatras la presse annonce que c’est bien exact, il a bien de façon consciente fait ce signe, ce n’était nullement comme je l’ai erronément écrit… « à l’insu de son plein gré. »

Des photos…explicites « la vérité y vit comme incorporée à son signe. » Éric Vuillard

Je m’arrête un instant sur ces photos. On regarde trop vite les photographies, il faut savoir les scruter, les détailler, sur celles-ci une chose m’a chaque fois impressionné, le regard de Jamal Ikazban. Le regard « ce reflet de l’âme » est d’une clarté éblouissante, aucun doute possible Monsieur Ikazban est parfaitement conscient de ce qu’il fait, de ce qu’il veut montrer, de ce qu’il veut démontrer…le PS bruxellois sera à sa botte où ne sera plus, c’est aussi simple que ça…accepter le crédo des Frères musulmans ou disparaître. C’est cela, la question monstrueuse que nous posent les gestes et attitudes récurrentes de Monsieur Ikazban.

Où par une extraordinaire conflagration Espace-Temps Jamal Ikazban rejoint le Maréchal Sémion Boudienny. « Informel…informel…vous avez dit informel…comme c’est étrange mon cher affilié » D’après « Drôle de drame » Carné, Prévert

Il paraît selon la « DH » que Jamal Ikazban aurait « été entendu de façon informelle par les Instances de la fédération bruxelloise du Parti socialiste. » Là, je rirais de bon cœur s’il ne s’agissait pas d’une situation gravissime. La formule « de façon informelle par les Instances » me fait penser à la formulation utilisée du temps de l’empire soviétique. Il y était question des « Instances » ou bien « des Organes » ou encore « du Centre » façon de noyer parfaitement le poisson, de rendre impeccablement obscure le fonctionnement du Parti. Pourtant, il existe une Commission de vigilance instituée pour régler ce genre de cas. Mais non ! Pour Jamal Ikazban…ce sont les instances « informelles »…un communiqué parfaitement lénifiant d’excuses tout aussi parfaitement bidon qui ne trompe personne et hop…on passe à autre chose. Cela me fait penser au cas du Maréchal Sémion Boudienny, soldat fort célèbre en URSS car il avait commandé la cavalerie rouge pendant la guerre civile. Tout le monde savait qu’il était un peu con…mais c’était un si bon cavalier, présentant si bien avec sa grosse moustache et le couvre-chef portant son nom. Au tout début des années cinquante, il eut un tout petit problème…oh ! deux fois rien. Au cours d’une crise de soulographie, il tua sa femme d’un coup de révolver. Lui aussi fut reçu par « une Instance » du parti communiste qui lui tapa sur les doigts, lui précisant sans doute qu’il ne devait plus recommencer…mais c’est bien sûr…c’est à cela que servent les Instances informelles dans les partis.

Morale et politique.  “

“On ne peut dissocier la morale de la politique, sinon c’est la violence, la barbarie. » Albert Camus

A propos des Frères musulmans, Jamal Ikazban assistait-il aussi aux conférences du frère Tarik Ramadan, Frère Musulman médiatique, au cours desquelles on vendait « Le protocole des sages de Sion » faux antisémites, fabriqué pour nourrir et justifier les pogromes dans la Russie du Tsar ? Connaissez-vous Madame la présidente l’axiome de base de cette « sympathique » confrérie ? Elle figure dans les documents de propagande distribués lors des manifestations et conférences auxquelles assistaient bienveillants des pontes de notre fédération. Sans doute n’avez-vous pas eu le temps d’y porter attention, comme peu de gens avaient fait attention à « Mein Kampf »…On est tellement négligent ! La voici : « Allah est notre objectif, le prophète Mohammed est notre chef, le Coran est notre foi, le djihâd est notre voie. » Éclairant non ! Ne trouvez-vous pas qu’il y a une sorte de distance avec…la Charte de Quaregnon, le congrès Rénover et Agir, les propositions du dernier congrès ? Difficile de faire la synthèse. Quant au libre-examen, cette vieille lune…On est à des années lumières. Tiens, j’y pense, Monsieur Ikazban a-t-il un jour entendu parler de la Charte de Quaregnon ou du libre-examen ? Ne trouvez-vous pas que notre parti a aujourd’hui…comme une mauvaise haleine annonciatrice de maladie mortelle ? Plus haut, j’ai cité Montaigne, désolé encore un Juif, quand il énonce qu’il faut savoir nager en eau trouble mais ne point pêcher…nous y pêchons tant de voix qu’on s’y noie !

Petits aménagements ou grandes  Trahisons.

« La politique, ce sont de petits compromis au service d’une grande cause, pas l’inverse. » Régis Debray

Il ne peut plus faire aucun doute, pour toute personne de bonne foi…là est le hic, que Monsieur Ikazban ne partage aucune de nos valeurs. La question posée aujourd’hui est de savoir si c’est l’ensemble du PS bruxellois qui sera l’idiot utile de l’Islamisme des Frères musulmans. Pour ma part, Jamal Ikazban et quelques autres pensent ce qu’ils veulent, expriment ce qu’ils souhaitent comme bon leur semble à condition, bien sûr, que ce ne soit pas contraire à l’ordre public…et là s’agissant des Frères musulmans, il pourrait y avoir une petite difficulté. Donc le problème, ce n’est pas Jamal Ikazban mais vous Madame la présidente et nous qui acceptons dans nos rangs quelqu’un avec de tels antécédents, de telles attitudes récurrentes. Là est le seul et le vrai problème du PS bruxellois aujourd’hui. Je crains que vous n’aviez tranché la question en faisant fi dans le choix des candidats et des élus de gens pour qui nos valeurs ne représentent rien, pire des valeurs qu’ils rejettent et combattent ouvertement ou…secrètement.

A Molenbeek, cela a débuté comme cela !

La fameuse caricature antisémite annonçant une conférence du PAC. Pour moi, ce fut un choc brutal…un choc tellurique…une monstruosité qui aurait dû ouvrir les yeux de tous. Qu’une telle caricature fut possible au sein d’une organisation du PS…c’était la fin. C’était aussi avant les attentats de Paris et de Bruxelles. Après lesquels le monde entier apprendra que Molenbeek fut une pépinière de criminels,…se sentaient- ils proches du Hamas eux aussi, considéraient-ils eux aussi que certains journalistes sont « des ordures sionistes » ? Leur base de départ, leur lieu de repli…Molenbeek…en un mot une commune où ils se sentaient chez eux…et c’est l’échevin-député de cette même commune, futur candidat à d’autres élections qui : Traite un journaliste « d’ordure sioniste » Qui se dit proche du Hamas Qui se fait arrêter administrativement Qui intervient pour faire libérer le supposé organisateur des attentats de Paris et Bruxelles Qui fait sciemment et ostensiblement le signe de ralliement des frères musulmans. C’est beaucoup non ! Peut-on parler de récidiviste ? Madame la Présidente de la fédération bruxelloise du Parti socialiste ne trouvez-vous pas que cela fait beaucoup…vraiment beaucoup ! Trouvez-vous vraiment que l’on peut se contenter d’un communiqué d’excuses après avoir été reçu par « une Instance informelle » de la fédération ? Pour ma part, je pense que ceux qui disent que vous ne voulez pas voir la réalité et que vous êtes de fait prisonnière de Jamal Ikazban, Kir et de quelques autres, ont parfaitement raison. Monsieur Lutgen, Président du CDH a agi avec une autre fermeté sur un problème de ce type ! Soyez certaine d’une chose, les gestes de Monsieur Ikazban lui rapporteront des voix, beaucoup de voix…ces voix si précieuses et pour lesquelles de toute évidence on jette par-dessus bord toutes les valeurs fondatrices de notre parti. Vous rappelez-vous il y a trois ou quatre ans, des crétins faisaient un autre geste « la Quenelle » signe de ralliement des antisémites et négationnistes, popularisé par « l’humoriste » Dieudonné. Il y eut quelques procès ( France ) et quelques condamnations. Ne conviendrait-il pas de songer à des dépôts de plainte contre ceux qui font le signe de ralliement d’une organisation que certains estiment proche des réseaux criminels à la base des attentats qui endeuillent le monde. Je verrais bien, moi, une plainte…peut-être même une plainte collective, en la matière. Je ne doute pas que Jamal Ikazban trouverait pour le défendre d’excellents et dévoués avocats sacrifiant une part de leurs honoraires…et de leurs convictions…pour une telle cause !

Nos véritables victimes. « Le premier courage en politique, c’est de penser autrement. »  Tony Blair

Mais, en l’occurrence, le pire ne concerne pas le PS. Le pire, ce sont les milliers et les milliers de bruxellois musulmans qui jour après jour, étudient, travaillent, luttent pour exister au sein de notre pays où règne encore beaucoup trop la discrimination et le racisme…et qui n’ont que faire des Frères Musulmans, de Jamal Ikazban et…du PS. Le crime que commet Ikazban et quelques autres, crime que vous ne voulez pas voir, c’est d’abord à l’encontre de ceux-là qui sont ou veulent loyalement, honnêtement s’intégrer, jouant ainsi leur rôle de citoyen belge à part entière. De telles attitudes, comme me l’a dit un jour Mr Laaouej à propos d’un autre individu plus que douteux, font reculer la cause de ceux qui veulent s’intégrer, qui veulent faire autre chose qu’importer en Belgique les drames atroces qui bouleversent l’humanité…et ce pour d’ignobles profits électoraux. Ce sont eux, dont Jamal Ikazban et quelques autres espèrent les voix qui sont les premières et les seules victimes. Je suis persuadé que dans les écoles de Molenbeek et autres lieux du même type, ils seront nombreux les gamins qui feront demain le signe de ralliement des Frères musulmans, ce sont eux que Monsieur Ikazban rejettent et enferment dans le ghetto dont ils doivent absolument sortir, dont nous devrions tous les faire sortir…voilà le crime…et il est immense car il tue l’avenir du vivre ensemble. « L’Instance informelle » y a-t-elle songé ? J’ai tout lieu de croire que non…elle aussi a les yeux sur le guidon électoral…et apparemment se fiche du reste.

Des crimes, des ruines et des larmes. « Les crimes et les folies politiques font toujours boule de neige. » Marguerite Yourcenar

Pour ce qui est du PS, pour ce qui reste du PS, il ne subsiste que nos larmes…des larmes de vieux affiliés depuis quarante-huit ans, de celles qui ne pèsent d’aucun poids électoral, de celles que l’on verse sur nos espoirs morts, sur un monde…le nôtre…qui s’effondre sous nos yeux ! Sur ce qui n’est plus que le passé d’une illusion ! Je vous suis reconnaissant d’avoir voulu honorer mes quarante-huit ans d’affiliation, mais faut-il aujourd’hui avoir honte de celles-ci ? Je vous laisse le soin de répondre !

Hermanus Auguste Merry

UNE HÉROÏNE OUBLLIÉE…COMME BEAUCOUP D’AUTRES

 

Anne NELSON « La vie héroïque de Suzanne Spaak » Laffont 2018

C’est d’abord une histoire de famille. Suzanne Spaak est l’épouse de Claude Spaak, frère de Paul Henri Spaak. Son nom de jeune fille est Lorge. Elle est la fille d’une richissime famille de financiers bruxellois. Claude Spaak est dramaturge, dialoguiste, romancier et vit à Paris. Il aura quelques succès mais beaucoup plus en qualité de dialoguiste qu’en qualité de dramaturge. Etant donné les moyens financiers dont ils disposent, ils habitent un vaste appartement au Palais Royal, juste au-dessus de celui de la romancière Colette. Une villa leur appartient à Choisel aux environs de Paris. Cependant le ménage n’est pas heureux. Claude Spaak multiplie les aventures. Il est assez fantasque, il finit par s’attacher à l’une de ses maîtresses et impose un mariage à trois que Suzanne Spaak finit par accepter. Ils appartiennent tous deux à la gauche intellectuelle, partisans de la république espagnole, opposés aux entreprises d’Hitler et de Mussolini. Les Allemands occupent Paris le 14 Juin 1940, le gouvernement de Vichy impose un statut des Juifs dès Octobre 40. Suzanne Spaak s’investit immédiatement en faveur des enfants juifs et des familles. Proche du premier mouvement de résistance, celui du Musée de l’homme, elle dispose d’une série importante de contacts dont celui du professeur Debré, père du futur premier ministre Michel Debré, qui Juif est dans un premier temps interdit d’exercer la médecine. Elle aide et protège aussi les époux Sokol dont elle ignore qu’ils font partie de l’Orchestre rouge. Ils seront tous les deux assassinés par les Allemands. Son dévouement en temps et en argent en vue de sauver les enfants juifs est considérable et s’accroît au fur et à mesure que les Allemands accélèrent la chasse aux Juifs. Elle crée un mouvement le MNCR ( Mouvement national contre le racisme.) Elle organise et participe à différents kidnappings d’enfants juifs placés dans des orphelinats d’où il était facile pour les nazis de les déporter. Elle les enlève et les place où elle peut, tout en finançant leurs hébergements. Elle soutient et rencontre différents membres des FTP-MOI. Claude Spaak lui fait connaître Léopold Trepper. On peut dire que sans être membre consciente de l’orchestre rouge, elle y est jusqu’au cou. Lorsque Trepper est arrêté, il joue le jeu avec les Allemands. Aujourd’hui, il n’y a plus de doute quant au fait qu’il ait donné aux Allemands une partie de son réseau, tout en essayant d’avertir Moscou qu’il était aux mains des nazis. Il s’évade dans des conditions rocambolesques et pour tout dire assez douteuses. Il sonne chez les Spaak et passe quelques nuits dans leur appartement. Ceux-ci le recherche partout à Bruxelles comme à Paris. Ils arrêtent tout le monde, même les deux enfants du couple Spaak sont interrogés. Claude Spaak passe sept mois en Prison mais s’en sort. Suzanne est finalement arrêtée, envoyée à Fresnes où on essaye de la faire parler essentiellement sur Trepper dont en définitive elle sait peu de chose. Elle est jugée par une Cour militaire qui la condamne à mort. On lui promet que la peine ne sera pas appliquée si Claude son mari qui se cache après être sorti des griffes des Allemands, se rend et parle au sujet de Trepper. Paris va être libéré, dans les tous derniers jours de la présence des Allemands, Suzanne Spaak disparaît. Panwitz, l’officier allemand qui l’interrogeait et qui s’est rendu aux alliés affirme qu’elle a été évacuée en Allemagne saine et sauve. Mais son corps sera retrouvé dans une tombe anonyme, son crâne porte la trace de la balle qu’on lui a tiré dans la nuque. On ne connaîtra jamais les détails. Son mari Claude Spaak pourra se rendre dans la cellule où elle était enfermée, il prend note des inscriptions qu’elle a gravées sur les murs. Elle a laissé une lettre pleine de courage et d’espoir à ses enfants.
Dans cette terrible histoire, le rôle de Claude Spaak reste assez trouble, résolument antinazi mais n’a peut-être jamais informé Suzanne de liens plus étroit avec Trepper. Il apparaît néanmoins qu’il devait faire partie du réseau de Trepper dès avant la guerre et était beaucoup plus impliqué politiquement que ne l’était Suzanne qui a agi, certes en fonction de ses convictions mais aussi en fonction de son cœur. Comme souvent dans ces cas-là, on fait de parfaite victime ! Elle sera reconnue par les autorités de Ya Vashem Juste parmi les Justes en 1985.
Une question : Pourquoi n’y a-t-il pas de rue Suzanne Spaak à Bruxelles ?
20 mai 2018